Accueil > Politique | Par Eric Fassin, Michel Feher | 25 mars 2012

La démocratie confisquée

Désireux de soustraire
la politique
économique au
débat démocratique, Nicolas
Sarkozy donnerait le
change en affectant d’y
soumettre la politique d’immigration ; comme si le
populisme xénophobe pouvait
faire avaler la pilule
impopulaire de la rigueur.
C’est pour cette raison qu’il
a fallu priver les Grecs d’un
référendum sur la politique
d’austérité, et qu’il convient
aujourd’hui, pour réduire
les droits des étrangers, de
proposer un référendum
aux Français.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

À l’été 2008, lorsqu’ils ont pris
la mesure du marasme qu’allait
produire la crise financière, certains
dirigeants européens se
sont hâtés d’afficher la réprobation
que leur aurait toujours
inspirée la dérégulation des flux
financiers. Dans cet exercice
acrobatique, Nicolas Sarkozy a
fait preuve d’un aplomb particulier,
n’hésitant pas à se poser en
moralisateur du capitalisme : il
conviendrait de s’opposer à des
marchés financiers dont la « dictature
 » contraint les entreprises
à subordonner leur profitabilité
pérenne au rendement immédiat.

Toutefois, quelques mois plus
tard, le président français ne
se fait déjà aucune illusion sur
son aptitude à tenir ses engagements
– qu’il s’agisse de la
stimulation d’une croissance
« verte » ou de la réhabilitation
d’un État régulateur. Dès le
printemps 2009, les brasseurs
de capitaux estiment en effet
que les rodomontades des dirigeants
ont assez duré. Inquiets
du retour en grâce des politiques
keynésiennes, ils décident
de mettre un terme aux
projets de régulation de leurs
pratiques et surtout aux velléités
de refondation du capitalisme.

Pour restaurer le monde d’avant
2008, les prêteurs commencent
par exiger des gouvernements
qui viennent de les renflouer
qu’ils renoncent à toute politique
de relance pour se consacrer
exclusivement à la résorption
des déficits publics. Or les
États européens sont particulièrement
vulnérables à cette
pression : depuis trente ans, ils
ont largement financé l’entretien
des mécanismes de solidarité
en empruntant sur les marchés
financiers. Ceux-ci sont donc en
mesure de dicter leur volonté : il suffit qu’ils menacent de relever
le taux d’intérêt de leurs
prêts pour convaincre les États
de l’UE que le vrai « courage »
ne consiste pas à moraliser le
capitalisme mais bien à imposer
une cure d’austérité sans précédent
à leurs populations.

Sans doute sait-on que pour
des économies mal remises de
la crise de 2008, les politiques
de rigueur imposées par les
marchés ne peuvent qu’entraîner
une nouvelle récession :
des commentateurs zélés ont
beau affirmer que la résorption
des dettes publiques ramènera
une confiance nécessaire à la
reprise, ces médecins adeptes
de la purge régénératrice ne
trompent personne. Doit-on en
conclure que pour préserver
la rentabilité de leurs opérations,
les bailleurs de fonds ont
résolu d’entraîner l’économie
européenne dans une spirale
dépressive – quitte, in fine, à
sombrer avec elle ? Nullement.
L’irrationalité souvent imputée
aux marchés ne résiste guère
mieux à l’analyse que l’efficience
qui leur a été attribuée pendant
trois décennies. Car à défaut
d’être bénéfique pour l’ensemble
de la société, la gestion
des krachs consécutifs à l’éclatement
des bulles précédentes,
fondée sur la socialisation des
pertes, a bien permis le retour
du statu quo ante. Pourquoi en
irait-il autrement aujourd’hui,
dès lors que le monde politique
fait sa part de travail en persuadant
ses administrés qu’il n’y a
pas d’alternative ?

Si la restauration visée passe
par une phase de récession,
celle-ci n’est évidemment pas
une fin en soi. Une fois que les
plans de rigueur auront fait leur
oeuvre, la hausse du chômage
et le ralentissement de l’activité
économique qu’ils auront
engendrés deviendront l’objet
principal de l’inquiétude des
investisseurs : ce retournement
a d’ailleurs débuté. Bientôt les
marchés n’exigeront plus de
l’austérité, mais au contraire
de vigoureuses mesures de
relance. Est-ce à dire que le
temps sera alors venu de mettre
en oeuvre le capitalisme rénové
promis par Nicolas Sarkozy à
l’été 2008 ? Certes non : parce
que les investissements nécessaires
à une telle aventure ne
seraient pas rentables à court
terme, les investisseurs refuseront
d’y consacrer les fonds
dont ils disposent. En revanche,
ils estimeront le moment propice
au retour d’un endettement
privé soumis aux critères de
rendement qui ont fait les beaux
jours des marchés financiers
avant les subprimes…

Règle d’or

Dans l’intervalle, il incombe aux
gouvernements de mieux protéger
leur tête-à-tête avec les
pourvoyeurs de crédits contre
les électeurs mécontents. Ainsi
est apparu le projet de réviser
une nouvelle fois le Traité
de l’Union européenne pour y
inclure la fameuse « règle d’or »
qui lèverait le principal obstacle
au rétablissement du monde
d’avant 2008, à savoir le maintien
de la politique budgétaire
dans le champ du débat démocratique.
Sans doute ne s’agit-il
pas là d’une grande innovation,
tant les conditions d’entretien
de la compétitivité d’une nation
n’offraient déjà plus beaucoup
de marges de manoeuvre. Cependant,
il s’agit à présent de
passer d’une discipline respectée
en fait à une liquidation de
la démocratie sanctionnée en
droit. La différence n’est donc pas négligeable : conformément
au rêve jadis caressé par l’économiste
Friedrich Hayek, en
Europe, les passions populaires
cesseraient enfin de menacer la
liberté des épargnants.

Pour atteindre cet idéal, la
chancelière allemande et le
président français ont certes
uni leurs efforts mais non sans
prôner des cheminements très
contrastés. Angela Merkel s’est
montrée fidèle à l’orthodoxie
« ordolibérale », du nom de
l’école de pensée qui a jeté les
bases de la République fédérale
après 1945. Pour ses figures
de proue, le strict encadrement
des questions soumises à la
délibération démocratique procède
avant tout d’une bonne organisation
de l’État de droit. Celui-
ci doit non seulement donner
une force constitutionnelle à
certaines contraintes pesant
sur l’initiative des représentants
du peuple mais aussi assurer
l’indépendance des institutions
chargées de leur entretien et
enfin confier la répression de
leurs éventuelles transgressions
au pouvoir judiciaire : en
l’occurrence, il s’agirait d’interdire
aux gouvernements européens
de creuser les déficits
publics, de confirmer la Banque
centrale européenne dans son
rôle exclusif de gardienne de la
stabilité des prix et d’autoriser
la Cour européenne de justice
à sévir contre les dirigeants
excessivement dispendieux.

Renforcer l’exécutif

En revanche, la voie choisie
en France renforce les privilèges
de l’exécutif. Loin que
le pouvoir politique affecte de
se retirer derrière la loi et les
institutions, Nicolas Sarkozy
entend le concentrer dans les
mains des gouvernants : il se
propose à cette fin de limiter
tant les intrusions de l’électorat
que la surveillance exercée
par la justice et par tous
les contre-pouvoirs. Aussi le
chef de l’État français se fait-il
le promoteur d’une Europe
intergouvernementale où la
gestion de la règle d’or procéderait
d’un dialogue aussi ininterrompu
qu’exclusif entre les
chefs d’État ou de gouvernement
et les représentants des
marchés financiers.

Si la profonde divergence entre
les deux approches n’empêche
pas nécessairement leurs promoteurs
de s’accorder sur la
rédaction d’un nouveau Traité
européen, pour autant, la manière
spécifique dont chacun
d’eux s’emploie à restaurer
l’empire des marchés financiers
n’est pas sans conséquence
sur les autres aspects de sa
politique intérieure. Ainsi, dans
le cas d’Angela Merkel, l’imposition
de la « règle d’or » est
figurée comme un exercice de
modestie gouvernementale –
soumission de l’exécutif à la loi,
limitation de ses prérogatives
au profit d’institutions indépendantes,
exposition de ses
actions à la surveillance et aux
sanctions du pouvoir judiciaire.
Autrement dit, les dirigeants de
Berlin mettent en scène l’austérité
comme une discipline qui ne
réduit pas moins leurs propres
marges de manoeuvre que les
services et la protection dont
bénéficient les gouvernés.

À l’inverse, Nicolas Sarkozy
ne présente pas l’évolution
qu’il promeut comme une
avancée de l’État de droit mais plutôt comme l’imposition d’une
forme d’état d’urgence. Aussi
se pose-t-il en sauveur hyperactif
de son peuple angoissé
plutôt qu’en agent pondéré des
progrès de la loi sur l’arbitraire
et la démagogie. Reste que le
sauvetage dont il se crédite
et les sacrifices qu’il réclame
en son nom se traduisent bien
davantage par un sentiment
de précarité, et non de sécurité,
pour ses concitoyens.

Aussi, pour donner l’impression
qu’il protège la population
de quelque chose, éprouve-t-
il plus que jamais le besoin
d’agiter la menace imaginaire
de l’immigration incontrôlée. En
résulte la fuite en avant orchestrée
par le ministre de l’Intérieur
Claude Guéant, alors même
que le gouvernement allemand
admet la nécessité d’améliorer
l’attractivité de son pays pour la
main-d’œuvre étrangère.

Sans doute la tentation de stigmatiser
les immigrés a-t-elle
également habité Angela Merkel
 : soucieuse de détourner la
xénophobie montante vers des
cibles moins européennes que
les Grecs, les Italiens ou les Espagnols,
elle s’est brièvement
lancée dans une dénonciation
du multiculturalisme – couplet
bientôt repris par le premier ministre
britannique David Cameron
et le chef de l’État français.
Toutefois, tant la forte réaction
des grandes consciences allemandes
que l’impact du massacre
commis par Anders Breivink ont
rapidement convaincu la chancelière
d’abandonner ce terrain
miné pour endosser la défroque
d’une championne intransigeante
de l’État de droit. En revanche,
le drame norvégien n’a
pas dissuadé Nicolas Sarkozy
de surenchérir dans l’agitation
du péril migratoire – bien au
contraire. Décidé à renforcer
les privilèges de l’exécutif afin
de masquer combien il est
faible avec les forts, pour projeter
une image de protecteur de
la nation, il doit se montrer toujours
plus fort avec les faibles :
ainsi s’explique la fuite en avant
d’une droite française chaque
jour plus éhontée.

Trois visages du sarkozysme

Quelques semaines. C’est le temps dont dispose
Nicolas Sarkozy pour faire oublier un bilan
qui fait débat jusque dans ses propres rangs.
Inflations législatives, réformes hasardeuses et
parfois contradictoires, le quinquennat restera
marqué par une augmentation des inégalités
et la capitulation face aux marchés, alors que
la crise donnait au pays une chance historique
de faire un pas de côté. Politique bling-bling,
malaise de la Justice, politique sécuritaire qui
aura même réussi à dégoûter la police, chômage
qui n’en finit plus de monter, les sujets étaient
nombreux.

Nous avons proposé aux sociologues
et philosophe Monique Pinçon-Charlot, Michel
Pinçon, Danièle Linhart, Eric Fassin et Michel
Feher
de revenir sur le quinquennat. Cadeaux
aux plus riches, autoritarisme, travail malmené :
trois visages du sarkosysme décryptés.

Les auteurs

Éric Fassin est sociologue,
membre du collectif Cette France-là

Michel Feher est philosophe,
président du collectif Cette France-là

En librairie le 22 mars

Xénophobie d’en
haut. Le choix d’une
droite éhontée

Coll.
Cette France-là

éd.
La Découverte, 144 p.,
12 €.

Démocratie précaire.
Chroniques de la
déraison d’Etat

d’Eric
Fassin

éd. La Découverte,
14 €.

Sans-papiers et
préfets. La culture du
résultat en portraits

Coll. Cette France-là

éd. La Découverte,
144 p., 12 €.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?