Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er novembre 2006

La Fabuloserie : « ces créateurs qui transcendent les dépotoirs »

La Fabuloserie ressemble plus à un cabinet de curiosités qu’à un musée. C’est un lieu magique, où s’amoncellent d’étonnantes constructions, installé à Dicy, un petit village de l’Yonne. Cette collection privée d’art hors-les-normes est gérée par Caroline Bourbonnais. Entretien.

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Quel est le rôle d’un lieu comme la Fabuloserie ?

Caroline Bourbonnais. Au début, nous ne nous étions fixé aucun but. Mais au fur et à mesure, nous avons conservé des traces de créateurs disparus qui ne sont nulle part ailleurs. Nous avons ainsi fait l’acquisition de La petite Afrique, des animaux en béton peint réalisés par un agriculteur du Loiret qui, en collectionnant les vignettes des chocolats, était tombé sur la série des animaux d’Afrique. Nous avons aussi sauvegardé des sites, parmi lesquels Le jardin d’Eden réalisé par un ancien maçon, Camille Vidal. A la retraite, il s’est mis à envahir son petit jardin d’Agde de sculptures de personnalités célèbres dans les années 1950-1960 comme Churchill, Clémenceau, Carmen, Danielle Gilbert ou Jacques Martin. La Fabuloserie est la gardienne d’une mémoire populaire qui attire un public différent. Tout le monde y vient, y compris des gens qui sortent de la campagne profonde et qui n’étaient jamais entrés dans aucun musée.

Le Manège de Petit Pierre est devenu la pièce phare de la collection. Qui était l’auteur de cette étonnante machine poétique ?

C.B. Pierre Avezard était né sourd, muet et le visage en forme de vipère. Il fut la risée des enfants et des adultes de son village du Loiret et des alentours. On le considérait à tort comme un innocent. Les gens n’étaient pas tendres, au début du siècle, à l’égard des différences. Banni de la société, il fut garçon vacher. Il était intelligent, bricoleur et observateur : trois qualités majeures qu’il a développées dans la ferme pendant qu’il gardait les vaches. Il s’est intéressé aux machines agricoles qu’il a appris à réparer. Ce faisant, il a tout compris du mouvement. Son manège possède une superficie de 150 mètres carrés. Petit Pierre y a mis un Concorde et une Tour Eiffel parce qu’il les avait vus. Cette machine féerique est fabriquée avec de la tôle de récupération, de vieux pneus, du fil de fer. Elle raconte le quotidien de la ferme.

Avec votre mari, Alain Bourbonnais, vous avez été des défricheurs. Comment avez-vous procédé ?

C.B. Oui, mine de rien, sans l’avoir prémédité, nous avons défriché un champ peu exploré. Nous avons fonctionné par coups de cœur. Des coups de cœur non seulement pour les œuvres mais aussi pour les personnes qui étaient derrière elles. Nous allions toujours chez elles, nous les fréquentions. Mon mari était architecte et lui-même créateur d’art brut. Quand nous sommes arrivés à la campagne, nous visitions les décharges. Et c’est avec des déchets qu’il s’est mis à fabriquer des personnages. A l’occasion d’un rendez-vous de chantier en province, nous sommes tombés sur des animaux fantastiques réalisés avec des racines trouvées dans les retenues d’eau du centre de la France au moment du vidage des barrages. Le vieux monsieur qui en était l’auteur, stupéfait de notre enthousiasme, nous a donné quelques objets. Son cas ne devait pas être unique. Il existait forcément d’autres personnes comme lui. Nous avons cherché. Nous allions dans les campagnes à la rencontre de ces gens qui fabriquaient des choses avec rien du tout, de ces créateurs qui transcendaient les dépotoirs. On fouinait. Cette quête nous amusait. Nous avons commencé à aménager notre grange située dans le village de Dicy, dans l’Yonne. Nous l’avons remplie de notre collection, avant d’ouvrir en 1983. Ces créateurs travaillent dans l’accumulation. Nous aussi, nous aimions vivre dans l’accumulation. Cet endroit que nous avons fabriqué nous correspondait.

Comment avez-vous rencontré Dubuffet ?

C.B. Un jour de 1970, nous avons appris à l’occasion du journal télé, qu’il possédait une collection d’art brut. Il voulait la donner au musée de Lausanne, la France n’en ayant pas voulu. A ce moment-là nous avons pris conscience que nous aussi, nous collectionnions de l’art brut. Nous habitions rue Jacob, dans le 6e arrondissement de Paris, lui rue de Sèvres. Nous sommes allés le rencontrer. Les deux hommes se sont plu, une connivence est née, à tel point que Dubuffet nous a prêté des dessins d’Aloïse pour l’ouverture en 1972 de notre premier lieu à Paris, l’Atelier Jacob, alors qu’il ne prêtait jamais rien. Dubuffet avait déjà déposé l’appellation « Art brut ». Il a baptisé la nôtre « Art hors-les-normes » parce que cette expression sonnait comme les basiliques hors-les-murs.

L’adjectif « brut » est problématique. Il pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un art sauvage, pur, indemne de toute culture...

C.B. Les gens sans culture, cela n’existe pas. Même la folie, à laquelle Dubuffet s’intéressait spécifiquement, ne balaye pas tout. Encore récemment, les paysans avaient une culture non écrite, ils recevaient des fascicules, se réunissaient pour des fêtes comme les vendanges ou les châtaignes. Rien n’est littéraire, tout est sensuel dans ce que font les créateurs d’art brut. Ils sont imprégnés d’une culture populaire. Ils se racontent, ils se rebellent, ils s’amusent, ils se guérissent aussi en créant. Nous jetons à la figure de nos visiteurs ces œuvres à la fois fascinantes et émouvantes. C’est vivifiant de voir un art qui exprime une telle liberté créatrice.

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