Accueil > Idées | Entretien par Marion Rousset | 7 août 2012

La faute à Rousseau ?

Pour la philosophe Geneviève
Fraisse, Rousseau a à la fois
anticipé et freiné l’émancipation
des femmes.

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« Rousseau, auteur fétiche des politologues
contemporains, est lucide. Il sait que
l’émancipation des femmes arrive. Le
philosophe n’annonce pas pour autant
le féminisme, au contraire, il le freine.
L’auteur du Contrat social sépare les
sphères publique/privée, mettant fin à
une analogie, portée par Montesquieu
ou par les penseurs de l’Ancien Régime,
entre le père et le roi. Jusqu’alors, la
famille était conçue comme un lieu de
pouvoir. Un penseur issu de la droite
postrévolutionnaire, tel que Louis de
Bonald, comparait non seulement le
père au roi, mais la mère à un ministre
et l’enfant à un sujet.

Lorsque, dans le
livre III, Rousseau qualifie de “sophisme
très familier” cette comparaison entre le
gouvernement civil et le gouvernement
domestique, il dépolitise l’espace de la
famille qui devient le lieu de la mère, des
affects, de l’amour. C’est pour cette raison
qu’en démocratie, le mot égalité n’entre
pas dans la sphère domestique, qu’il reste
à l’extérieur.

On peut dès lors instaurer
un espace démocratique sans ébranler
le pouvoir paternel au sein de la famille.
Tocqueville reprendra cette idée, ainsi
que des philosophes au xxe siècle comme
Alain pour qui la démocratie s’arrête aux
frontières de la famille. Chez Rousseau, les
hommes font les lois dans l’espace public,
tandis que les femmes font les moeurs à
la maison. Celles qui se tiennent à l’écart
du politique ne sont que la “précieuse
moitié de la République
”, estime-t-il dans
la dédicace au Discours sur l’origine de
l’inégalité. L’usage de l’adjectif “précieux”
n’est pas anodin. Les femmes sont en
effet reléguées du côté du qualitatif, elles
ne “comptent” pas.

Aujourd’hui encore,
on bute sur cet héritage rousseauiste. En
attestent les interprétations du tweet de
Valérie Treerweiler qui a été cantonné par
de nombreux commentateurs au registre
de l’intime, à une histoire de jalousie entre
la nouvelle et l’ex-compagne de Hollande,
quand il n’était pas assimilé à un geste de
liberté. Ceux qui défendent une frontière
entre les deux espaces, comme ce fut aussi
le cas dans l’“affaire DSK”, prolongent la
disjonction opérée par Rousseau entre
la famille et la Cité. Et continuent de
freiner l’émancipation des femmes. Car
pour revendiquer, dans la sphère privée,
l’égalité obtenue dans la sphère publique,
il faut articuler le public et le privé.
L’expression “gouvernement domestique”
permet de réintroduire du politique
dans la famille. »

Deux gouvernements : la famille et la cité
(éd. Gallimard, 5,95 €) et de La fabrique du féminisme
(éd. Le Passager clandestin, 18 €) de Geneviève
Fraisse
.

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