Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er novembre 2006

La France dans le monde : lente sortie du consensus gaulliste

Paradoxe : la politique étrangère, chasse gardée du président de la République, n’est pas objet de confrontations en campagne présidentielle. Le consensus national est de mise. Va-t-on bousculer cette tradition en 2007 ? Quelles sont les lignes de démarcation entre les partis dans les grands dossiers internationaux ?

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La politique internationale est en général un parent pauvre de la vie publique française, hormis les dossiers européens traités d’abord sous un angle socio-économique en lien aux enjeux intérieurs. Qui plus est, les dossiers de politique étrangère ne figurent qu’assez marginalement même lors des campagnes présidentielles... en dépit pourtant des missions dévolues au Président de la République de représentant de la France dans le monde et de chef des armées, en dépit aussi de son large « domaine réservé » en la matière, tel que la Ve République l’a établi dans la pratique sous les présidences successives de droite et de gauche. La présidentielle 2007 pourrait pourtant marquer une étape nouvelle.

A l’instar des discours des candidats potentiels, les textes programmatiques des partis politiques français donnent, certes, vite prise à la déception : les paragraphes consacrés à « la France dans le monde », relégués toujours en fin, semblent y faire de la figuration. L’affirmation de grands principes, plutôt intemporels (rayonnement de la France, aide aux pays en développement, confortation du droit international), restent encore dans un giron relativement consensuel d’un parti à l’autre : une certaine idée de la grandeur de la France s’y décline avec des accents gaulliens, parfois en invoquant lointainement les Lumières européennes ou occidentales, revues éventuellement à gauche à l’aune de la solidarité entre les peuples ou, à gauche de la gauche, d’une invocation altermondialiste encore peu transcrite dans les pratiques et les discours... Les questions internationales sont traditionnellement toutefois plus présentes dans les petits partis de gauche, voulus internationalistes ou écologistes, plus éloignés du pouvoir aussi, où la matrice idéologique surtout fonctionne donc davantage.

Bien sûr, l’opinion publique se focalise d’abord en période électorale sur les soucis du quotidien, question économique et sociale, rôle de l’Etat, dossiers de santé publique ou d’éducation, de sécurité ou de logement, etc. Mais la faiblesse de l’angle étranger est symptomatique. Non pas seulement d’un certain électoralisme de la part des candidats, mais aussi de la difficulté plus généralement, à la fois partisane et collective, à produire une vision politique en prise avec le monde contemporain. Elle raconte en creux, aussi, les modalités d’élaboration de notre politique étrangère, davantage déconnectée des promesses électorales que les autres domaines : l’histoire française de la Ve République a prouvé que la réalité d’une politique étrangère se décide de fait après l’installation au pouvoir du candidat élu et tient d’abord compte de la politique déjà en cours, dans une certaine logique de corps, certes tantôt de droite, tantôt de gauche, mais avec tendance au consensus en période de cohabitation... avec aussi par ailleurs une forte prégnance d’appareils liés à la haute fonction publique d’une part, à l’influence sur ceux-ci d’une série de personnalités politiques, d’autre part, placées à des postes clés dans la foulée des alternances politiques, soit à la tête d’administrations ou dans l’entourage du président.

Pourtant, malgré ces nombreuses réserves, nous sortons peu à peu depuis quelques mois, à petits pas significatifs, du vieux consensus national, qui semblait pourtant avoir résisté même aux bouleversements mondiaux de 1989-1991, et semblait même s’être pétrifié depuis, alors que la période antérieure produisait tout de même des clivages politiques plus lisibles (sur la décolonisation, la coopération avec les régimes nationalistes arabes ou l’arme nucléaire, la promotion de la détente entre les deux blocs de la guerre froide ou au contraire la nécessité d’un alignement atlantiste moins dramatisé...). Cette pétrification tient sans doute aux difficultés de questionner les présupposés réels sur lesquels repose la politique étrangère française depuis 1945 : volonté constante d’endiguer la puissance allemande par l’intégration européenne, hantise du déclin de la France, vue comme un Empire dont les matrices idéologiques colonisatrices anciennes fonctionnent encore à plein régime dans les représentations et les actes.

Or, les nouveaux enjeux de la période, tant intérieurs qu’internationaux, appellent plus que jamais à un débat public et politique d’ampleur qui bouscule précisément de plein fouet ces présupposés : sur le rapport de la France au monde musulman, sur les guerres en cours et les mouvements de migration internationaux, sur la montée économique et (de plus en plus) politique de la Chine et l’Asie, sur la dégradation écologique de la planète et le droit d’accès pour chacun aux ressources vitales, sur le nouveau paradigme de la lutte anti-terroriste et le lien atlantique, sur les nouveaux risques de krach économique international et les perspectives d’épuisement en hydrocarbures, sur l’élargissement de l’Europe et sa construction politique interne. Chercheurs et militants de la solidarité internationale peuvent se plaindre ici à juste titre de la difficulté collective et a fortiori partisane à se saisir de ces thèmes : la campagne présidentielle 2007 est pourtant en train de marquer un tournant. Le fait que l’un des trois débats organisés pour les « primaires » socialistes soit consacré à l’international est ici très significatif. Quels sont ces quelques signes dont il convient de ne pas négliger leur nature de nouvelles balises dans la campagne électorale et le débat collectif ?

Moyen-Orient

D’abord et principalement, le rapport à Israël-Palestine, traditionnellement teinté à droite comme à gauche, avec degrés et nuances, d’un soutien politique et moral affiché au monde arabe et à Yasser Arafat, se transforme aujourd’hui à l’aune du concept de choc des civilisations : de nouveaux discours politiques se dessinent. Une motion déposée par une frange à la gauche des Verts en vue du congrès de décembre s’insurge ainsi « contre les nouvelles idéologies de guerre des civilisations », qui servent l’instrumentalisation des conflits en cours et l’intériorisation des logiques de guerre (1). Le PCF tente un regard fondé sur le droit à propos de l’élection contestée des islamistes du Hamas en Palestine (alors même que la logique éradicatrice à propos de l’Algérie, reflue des deux côtés de la Méditerranée), insiste sur la nécessité de la création d’un Etat palestinien et l’un de ses responsables, Jacques Fath, a utilement distingué dans une allocution en septembre islam politique et terrorisme. Entre PS et UMP, pendant ce temps, le clivage monte. Le PS proteste au nom du droit international contre la récente guerre menée au Liban par Israël. Divers responsables de l’UMP, eux, affirment en revanche leur soutien de principe à Israël (2).

Atlantisme

Cette position nouvelle de l’UMP sur le Proche-Orient, teintée de guerre des civilisations (l’Occident contre les barbares), s’accompagne dans le même temps d’une réévaluation forte du lien atlantique par Nicolas Sarkozy. Faisant fi de la circonspection consensuelle qui convie en France, à droite comme à gauche, à se battre en général sur des nuances oratoires d’anti-américanisme, aux accents gaulliens ou anti-impérialistes (parfois les deux ensemble), le présumé candidat UMP, Nicolas Sarkozy, a marqué au cours d’un voyage à Washington une différence notable : outre son soutien sans réserve à Israël, il a affiché un atlantisme voulu « décomplexé », dénonciation des « prétentions » françaises à l’appui. De même, il a convergé avec la chancelière allemande Angela Merkel dans l’affirmation sans nuance d’un nouvel axe avec Washington, sans rapport avec l’idée, renouvelée depuis quelques années par la montée agressive de la puissance américaine, d’une Union européenne jouant la carte collective de l’autonomie relative voire du contrepoids face à l’allié atlantique impérialiste.

Il reste encore maintenant, pour la gauche, à savoir construire dans les prochains mois un débat de longue haleine sur nos liens stratégiques aux Etats-Unis de Bush, lesquels justifient désormais le recours à la torture et vampirisent notre propre politique sécuritaire au moyen d’enlèvements de présumés terroristes en complicité avec les services secrets européens. Services qui déterminent plus généralement une refonte en cours de nos outils diplomatiques en fonction du seul objectif anti-terroriste...

Les discussions à l’intérieur du camp antilibéral français sur la revendication d’un désarmement nucléaire unilatéral ou multilatéral dans le camp antilibéral marquent enfin un intérêt non négligeable pour la question de la doctrine nucléaire française, remise en selle début 2006 par le président Chirac... qui l’a fait sortir de sa seule dimension dissuasive.

Afrique

Quant aux liens de la France aux pays « amis » du Maghreb de l’Afrique subsaharienne : la relative timidité des partis prime ici encore, marquée du sceau des liens affairistes et interpersonnels notables avec les dirigeants en place, du poids plus large de l’industrie des technologies de pointe à application militaire (encore récemment entreprises publiques, fortement syndiquées), de l’échec entériné du discours mitterrandien de la Baule sur la démocratisation de l’Afrique, du recul aussi de l’influence française effective dans ces régions du fait de la concurrence d’acteurs de plus en plus présents (Etats-Unis, Chine, institutions financières internationales, Union européenne...), du traumatisme enfin encore frais de la responsabilité française dans le génocide rwandais et celui produit par la crise ivoirienne, où les intérêts français s’emmêlent dans la guerre civile et le populisme du socialiste Laurent Gbagbo, sans issue politique visible d’aucune sorte. Pourtant, la montée de la revendication de l’annulation de la dette et de la démocratisation urgente des institutions financières internationales sont les nouveautés de ces dernières années à gauche de la gauche, et, dans une mesure plus modeste, au PS. En dépit même de l’obscurcissement de ces questions, au PS, par les politiques migratoires travaillées à l’excès par la tonalité sécuritaire montante, tant en France qu’en Europe (3).

Europe

Sur le dossier de la construction européenne, enfin, les différences entre droite et gauche sont bien sûr affirmées, avec accent classiquement mis à gauche sur la construction sociale et la démocratisation accrue des institutions et leur rééquilibrage politique, accentuation ravivée par la victoire du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE)... La campagne unitaire pour la gauche de la gauche pourrait ainsi irriguer les discours du ou des candidats qui en relèvent, et plus généralement le débat à gauche voire au-delà, d’une promotion accrue de la question européenne comme thème électoral visible. Il est surprenant toutefois de voir comme la victoire du « non » au référendum sur le TCE est d’abord analysée tactiquement par le PS à l’aune de la nécessité (interne...) du « rassemblement » entre votants du « oui » et du « non ».

Sur l’élargissement de l’Europe, en revanche, on semble ici éviter les vrais débats en se cachant derrière des paravents « objectifs » (le référendum annoncé par Chirac sur tout nouvel entrant, la position de l’Allemagne...) qui camouflent mal une prudence électorale générale et les réticences personnelles d’une majorité de politiques. Il domine ici en effet un discours sécuritaire, mené par la droite, sur les frontières de l’Europe à construire en lien à la question migratoire et au renforcement interne d’une Europe dotée de « valeurs » de liberté d’expression, voire de chrétienté. La candidature d’Ankara à l’Union européenne était donc partie, jusqu’au mois dernier, pour servir à bon compte de thème focalisateur, voire de défouloir aux candidats, dans un contexte mal maîtrisé d’islamophobie et de choc des cultures, avec des candidats PS notamment eux-mêmes globalement sur la défensive (Ségolène Royal annonçant qu’elle souhaitait voir les Français trancher eux-mêmes la question). Cependant, la possibilité d’un débat plus constructif a été ouverte par les vives réactions de la Turquie au vote en première instance par l’Assemblée nationale d’une loi proposée par le PS et criminalisant la négation du « génocide arménien » (4). A charge maintenant pour les futurs candidats d’atténuer par un débat utile et construit la légitime colère d’Ankara, menée actuellement dans un contexte ultra-sensible par le Premier ministre turc, islamiste modéré et forte personnalité politique, colère relayée encore de façon montante par universitaires, élus divers et militants, en France, en Europe et ailleurs : tant sur l’élargissement que l’identité européenne proprement dite, entre judéo-chrétienté et monde musulman. Cela sera-t-il possible ?

1. Voir sur www.zonedecologiepopulaire.org

2. Tandis que Chirac d’Arabie, publié par deux journalistes de Libération (voir p. 39), démonte d’ailleurs « les mirages d’une politique française » dans le monde arabe, et en dénoncent le prisme colonial...

3. Les migrations feront l’objet d’un dossier futur dans Regards.

4. Vote témoignant d’une méconnaissance politique du dossier comme de la situation turque par

les partis. Voir « Le Nobel turc et l’Assemblée nationale française » sur

www.cedetim.org

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