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Accueil > Société | Par Julie Bienvenu | 9 février 2011

La France qui a froid

En France, près de 8 millions de personnes ont des difficultés à
se chauffer. Hausse des prix des énergies, revenus insuffisants,
logements peu ou mal isolés… avoir chaud devient un luxe.
Des aides existent, mais sont disparates et souvent insuffisantes.

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Les vagues de froid se succèdent
et les radiateurs tournent à plein
régime. A Evreux (Eure), dans la
petite maison des Bourel, le thermomètre
oscille à peine entre 17
et 18 degrés. Pourtant la famille dépense près
de 300 euros par mois en chauffage. « On a
deux enfants
, explique Emmanuel, on n’a pas
le choix, il faut bien chauffer.
 » Leur cas n’est
pas isolé, en France, plus de 3,4 millions de
ménages, soit 13 % des foyers, dépensent plus
de 10 % de leurs ressources en énergie. Pour
les plus modestes, ce taux est
même monté à 15 %, contre
5,5 % pour la moyenne des
Français.

« On a de gros soucis pour
payer le gaz depuis que j’ai
perdu mon emploi
, précise
Emmanuel. Et les prix ont énormément
augmenté.
 » Jusqu’à
15 % de hausse pour le gaz en 2010 ; + 3 %
en août, pareil en janvier pour l’électricité… et
ce n’est pas fini. La loi Nome va faire gonfler les
factures, d’au moins 7 % dès sa mise en place
(probablement d’ici le printemps) et de 25 %
d’ici 2015 [1]. «  La France a les tarifs les plus bas
d’Europe
, explique Marie Moisan animatrice du
Rappel [2], ils vont continuer à augmenter, c’est
inéluctable.
 »

Comme dans 15 % des logements français,
classés en étiquette G ou inférieure, la maison
d’Emmanuel n’a «  ni isolation ni double
vitrage…
 », d’où des pertes de chaleur et une
surconsommation énergétique. « Les logements
sont parfois insalubres,
constatent des conseillères
en économie sociale et familiale d’Evreux.
Un loyer élevé et c’est l’engrenage. »

300 000 foyers privés de gaz

En un an, Sébastien Ogez a cumulé 1 200 euros
de dettes pour chauffer ses 53 m2 à Laon (Aisne).
«  Je ne pensais pas que ça coûtait
si cher…
 » avoue-t-il. Il a payé
son dû chaque mois mais EDF
avait sous-estimé sa consommation.
Au moment de payer la différence,
la facture de régularisation
fut plutôt salée : 750 euros,
que le jeune homme n’a pas pu
régler. EDF a limité sa consommation,
mais Sébastien a évité la coupure. En
2010, GRDF prévoyait 300 000 « interventions
pour impayés », trois fois plus qu’en 2009. «  Leur
chiffre d’affaire augmente grâce à ça
 », s’offusque
Thierry Chevallier de la CGT énergie. Cet été, le
distributeur de gaz a même accru le tarif des coupures
(de 51 à 88 euros).

« Des familles ont eu le gaz coupé pendant
plus d’un an et demi,
témoignent les conseillères ESF d’Evreux. Les gens se débrouillent,
utilisent un chauffage d’appoint, mettent plusieurs
couches de pulls…
 » Combien sont-ils à
ne pas se chauffer, ou très peu ? Impossible à
dire car beaucoup sont invisibles, échappant aux
impayés ou n’osant pas demander d’aide, et les
outils statistiques spécifiques ne sont toujours
pas en place.

Des solutions locales

«  Avant, conseillers clients et techniciens travaillaient
ensemble. Depuis le démantèlement
du service public et la séparation entre fournisseurs
et distributeurs, ces derniers coupent
sans se poser de question
, reproche Thierry
Chevallier. On est incapable de trouver des solutions.
Sauf les Robins des bois… mais c’est
illégal.
 » Ces agents continuent discrètement
de rebrancher le courant à des familles dans le
besoin à la demande d’élus.

La situation trouve souvent une solution au niveau
local. « Je ne sais pas comment je m’en serais
sorti sans l’aide d’urgence du département
 »,
confie Sébastien. En 2006, 318 000 aides aux
impayés d’énergie ont ainsi été allouées par
les Fonds de solidarité logement. Cependant
chaque département a ses critères d’attribution
(type d’énergie, ressources) et le montant
peut varier du simple au triple. La procédure
FSL permet à Sébastien d’être un temps à l’abri
des coupures, notamment pendant la « trêve
hivernale ». « Même si c’est plus délicat à faire
respecter par les nouveaux fournisseurs d’énergie
 », note Vincent Denimal chef du service logement
de l’Aisne.

Plutôt que de pallier les impayés, on peut influer
sur la consommation. Dans l’Eure, Emmanuel a
participé à un atelier sur les économies d’énergie
– «  les petits gestes ont un impact sur la
facture
 », rappelle Magali Bailly conseillère infoénergie
Habitat & Développement – et Sébastien,
dans l’Aisne, a bénéficié d’une visite-conseil
à domicile.

C’est par le biais de la maîtrise de l’énergie que
le Grenelle de l’environnement s’est attelé à la
précarité énergétique. Le groupe de travail chargé de ce thème a remis son rapport au gouvernement fin 2009, sous la forme de neuf
propositions concrètes. Annoncé début 2010,
le Plan national de lutte contre la précarité énergétique
n’a repris que quelques-unes de ces
mesures qui faisaient pourtant consensus.

Ainsi, le « bouclier énergétique » – sous la
forme de chèques énergie valables pour tous
les modes de chauffage – n’a pas été retenu.
Ceux qui utilisent le fioul, le propane, le bois etc.
n’ont toujours droit à aucune aide [3]. Les tarifs
sociaux, instaurés en 2005 et 2008, concernent
seulement l’électricité (Tarif de première nécessité,
TPN) et le gaz (Tarif spécial de solidarité)
 [4]. «  Les nouveaux fournisseurs d’énergie
démarchent les plus pauvres mais n’appliquent
pas ces tarifs, réservés à EDF et GDF
 », prévient
Magali Bailly. Le rabais accordé par le TPN
a augmenté de 10 % en janvier, mais l’association
Droit à l’énergie réclame la création d’une
«  tranche sociale, pas entièrement gratuite mais
à un tarif très bas
 ».

Malheureusement, seul un tiers des ayants droit
bénéficient de ces tarifs [5]. «  Je ne savais pas que
ça existait
 », reconnaît Sébastien, et comme lui
beaucoup l’ignorent ou se découragent devant
les démarches à effectuer chaque année. Des
amendements à la loi Nome ont été déposés afin
de les rendre automatiques. Adopté pour le gaz,
il a été retiré pour l’électricité.

La principale mesure annoncée l’an dernier est
la création du Fonds d’aide à la rénovation thermique
(Fart) qui permet d’agir sur les logements,
en proposant accompagnement et diagnostic
thermique gratuits, ainsi qu’une aide financière
pour les travaux (aide de solidarité écologique).
Des initiatives de ce type existent déjà dans une
quinzaine de départements, dont l’Aisne.

Gagner en confort

Habitat & Développement est venu chez Sébastien
Ogez après avoir repéré son dossier lors
d’une commission d’attribution du FSL énergie
de l’Aisne. «  On étudie l’isolation, la ventilation,
le type de chauffage
, détaille Guy Degoi, puis on
propose des solutions.
 » « J’ai longtemps chauffé
au pétrole, on avait l’odeur sur nos vêtements,

se souvient Alexandra Legrand qui a bénéficié
de l’expertise de l’association en 2008. Depuis
l’isolation des combles et le passage au tout
électrique, la température est constante et mon
fils ne fait plus de crises d’asthme.
 »

L’impact sanitaire du froid, moins médiatisé que
celui de la canicule, est prouvé : allergies, maladies
cardio-vasculaires ou respiratoires. En Angleterre, on compte de 20 000 à 50 000 morts en excès chaque année [6]. Les poêles a pétrole
sont particulièrement visés car, outre les risques
d’intoxication au monoxyde de carbone et d’incendie,
ils provoquent humidité et moisissures.
Dans le cas d’Alexandra, les travaux, financés
en quasi-totalité par le FSL logement de l’Aisne,
ont permis d’alléger la facture énergétique de la
famille qui a gagné en sécurité et en confort.

Tables rondes

«  Les initiatives étaient éparses, le Fart permet
une action plus massive
 », se réjouit Eric Lagandré,
de l’Agence nationale de l’habitat (Anah).
L’objectif du programme – rebaptisé Habiter
mieux – est ambitieux : « éradiquer
en huit ans les situations
de forte précarité énergétique
 ».
Montant annoncé : 1,25 milliard
d’euros, dont 500 millions
du grand emprunt. Mais «  les
fonds mis à la disposition des
collectivités locales par les pouvoirs
publics et surtout les opérateurs sont mal
connus
 », juge Pierre-Jean Coulon, président de
Droit à l’énergie - SOS futur.

Pour favoriser le repérage des bénéficiaires, les
préfets doivent organiser des tables rondes réunissant
tous les acteurs locaux. « C’est une très
bonne chose
, dit Marie Moisan du Rappel, mais
aucune n’a eu lieu avant la signature des premiers
contrats.
 » Ces contrats locaux d’engagement
sont le préalable sine qua non, mais seuls
quelques-uns sont déjà signés.

«  Le but n’est pas de lutter contre la précarité
énergétique
, déplore Véronique Stella, mais de
favoriser le maintien à domicile.
 » En effet, le
programme cible les logements de 300 000 propriétaires
occupants modestes, souvent âgés et
vivant en milieu rural (lire encadré). Rien n’est
prévu pour les locataires, dépendants des bailleurs.
L’affichage de la performance énergétique
est désormais obligatoire dans les annonces
immobilières, mais la proposition de l’inscrire
comme critère d’indécence – pour empêcher
la location de « passoires thermiques » – n’a pas
été reprise. «  Il faut faire attention à ne pas bloquer
le marché du logement,
approuve Eric Lagandré
de l’Anah, sinon beaucoup d’habitations
resteraient vacantes.
 »

Aujourd’hui, malgré l’accompagnement, très peu
de dossiers aboutissent. «  Souvent,
le plan de financement
n’est pas bouclé à 100 %
, explique
Vincent Denimal, et tous
ne peuvent pas payer.
 » Des
éco-prêts à taux zéro ont été
créés en 2009, mais les plus
modestes n’y ont pas accès.
«  On nous parle d’économies d’énergie, d’écologie,
de photovoltaïque…
soupire Marie-Christine
Bernard, qui gagne trop pour une aide, pas
assez pour un prêt. J’ai une vieille chaudière à
gaz. Si elle craque demain, je ne pourrai même
pas la remplacer.
 »

« Tous les aspects ne sont
pas pris en compte »

Isolde Devalière, sociologue spécialiste précarité
énergétique au Centre scientifique et technique
du bâtiment.

Pour cibler les ménages en précarité énergétique,
le critère retenu par le Grenelle de l’environnement
est celui du taux d’effort énergétique
supérieur à 10 % (part des dépenses d’énergie
sur les ressources du ménage). Selon l’enquête
nationale logement 2006 de l’Insee il s’agit
essentiellement de propriétaires qui vivent en
maison individuelle, souvent en milieu rural,
plutôt âgés. Le programme Habiter mieux a été
créé pour eux. Mais ce critère ne prend en compte
ni les dépenses d’énergie en habitat collectif ni
la qualité des logements ni le confort thermique.
Si l’on retient les personnes qui ont froid dans leur
logement, un autre profil apparaît : les locataires,
en habitat collectif, familles monoparentales,
chômeurs... Demain, avec la hausse annoncée des
tarifs de l’énergie, chacun pourrait être concerné.

Notes

[1Chiffres de la Commission de régulation de l’énergie.

[2Réseau des acteurs de la pauvreté et de la précarité
énergétique dans le logement, precarite-energie.org

[3La prime à la cuve n’est pas renouvelée depuis 2009.

[4TPN (réduction de 40 à 60%) et TSS (forfait) sont
financés par une contribution payée par tous les clients.

[5Seuls 625 000 foyers ont le TPN et 300 000 le TSS,
alors que les 4 millions de bénéficiaires de la Couverture
maladie universelle complémentaire y auraient droit.

[6« Impacts sanitaires liés à la précarité énergétique »,
Rappel, février 2010.

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