Accueil > Monde | Reportage par Jean Sébastien Mora | 21 mai 2012

La fuite en avant de l’économie algérienne

Cinquante ans après l’indépendance, la politique de redistribution de la rente pétrolière étouffe la production nationale algérienne, nuit à l’emploi et favorise le marché informel. Jusqu’à quand cela tiendra-t-il ? Le résultat officiel des législatives du 10 mai a conforté le régime responsable de cette dérive.

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Place des martyrs dans la basse Kasba d’Alger, des dizaines de personnes échangent clandestinement les devises au taux de 1 euro pour 140 dinars (contre 100 dinars dans les banques). Et sous le regard complaisant des policiers tout proches, de grosses cylindrés viennent régulièrement alimenter le trafic. En Algérie, tolérée pour ne pas dire encouragée, l’économie informelle a crû de manière exponentielle dans les années 2000. Le change sur le marché noir est devenu la pierre angulaire d’un immense système de passe-droit, à l’abri des institutions fiscales et intimement lié aux prélèvements douaniers mafieux, au détournement de la rente pétrolière et à l’accumulation de « biens mal acquis » à l’étranger par les proches du régime [1]. Des valises remplies de billets ne laissent pas de trace. A tous les niveaux chacun tente de se servir, et désormais, l’Algérie avec un quart de sa masse monétaire sous forme de billets, bat le record du monde en la matière. Le dernier rapport du Global Financial Integrity évoque pas moins de 18 milliards de dollars de transferts non enregistrés par la balance des paiements entre 2000 et 2009 [2]. Et le pays compte parmi les Etats les plus corrompus au monde selon Transparency International [3]. « On va droit dans le mur. En 2012, on voit les mêmes problèmes politiques, économiques et géopolitiques s’entasser depuis des décennies », nous rapporte Baddreddine Manaa, rédacteur en chef du Soir. De fait, l’économie algérienne prend le risque de se fragiliser sous les coups répétés des politiques clientélistes.

Grâce aux recettes du pétrole et du gaz, qui devraient encore lui rapporter 70 milliards d’euros en 2012, le gouvernement Bouteflika achète sa paix sociale au coup par coup, sans mener une réforme de fond. Dès janvier 2011, alors que la Tunisie vacillait, Alger est parvenue à contenir les révoltes par l’augmentation des salaires, le gel des prix sur les produits de première nécessité, le déblocage de fonds pour annuler les dettes ou les arriérés de loyers, etc. Jusqu’à quand ? Car les mauvaises habitudes se prennent vite. En Algérie, où les hivers peuvent être rigoureux, le gaz ne coûte rien, et on peu fréquemment voir des personnes chauffer leur demeure, fenêtres grandes ouvertes... L’État avec ses 180 milliards de dollars de réserve propose des crédits à la création de petites PME, sans critères sérieux, bien conscients que la plupart ne seront pas remboursés. Le gazole à 15 dinars à la pompe (12 centimes d’euros) a favorisé le modèle du tout-voiture. Selon Chmas-Eddine Chitour, enseignant à l’école nationale polytechnique, avec 5 millions de véhicules, l’Algérie possède le parc roulant le plus important d’Afrique, avec des embouteillages massifs et une pollution conséquente (le type de véhicules vendu est interdit en Europe car il consomme 20 % de plus, émettant 150 g de CO2/km).

Rétablir la balance commerciale

« L’Algérie c’est du provisoire qui dure » ironise l’écrivain Mourad Sadi. En dépit de réserves financières sans précédent accumulées grâce aux augmentations successives du prix du pétrole sur le marché international, la précarité économique frappe toujours plus les algériens. Sans projet réel, Bouteflika ne sait pas comment investir l’argent amassé à partir des « puits présidentiels » comme on les surnomme ici. La balance commerciale du pays ne cesse de se déséquilibrer. En 2009, « l’économie productive », à savoir l’agriculture et l’industrie ne pesaient que 10% du PIB. Le pays importe aujourd’hui 70% de sa consommation alimentaire. Car le mal est fait : la confiance des investisseurs a fondu ; la politique clientéliste a généralisé une posture attentiste qui étouffe l’emploi, notamment l’embauche des 150 000 diplômés sortant chaque année des 48 universités du pays. Partout, dans un paysage chaotique, ne cessent de resurgir les stigmates d’une économie « socialiste » qui avait beaucoup misée sur l’industrie lourde et qui a échoué : blocs de logements décrépis, voies de train désaffectées. Quand elles ne sont pas abandonnées, les immenses usines tournent à peine au ralenti. En Algérie la rupture du peuple avec le pouvoir est consommée depuis déjà plus de deux décennies. Chacun rapporte à sa manière, comment les « parrains des cartels militaires » se servent au passage sur les importations et comment ils n’ont aucun intérêt à sortir d’une économie exclusivement rentière. Une économie, de plus très exposée à la variation du dollar face à la monnaie unique : l’euro est utilisé pour 60 % des importations alors que les ventes hydrocarbures sont effectuées en dollars.

Soufiane Djilali, 54 ans, vétérinaire est président de Jil jadid (nouvelle génération), un parti créé en mars 2011 qui tente de renouveler la classe politique algérienne. Il tente de porter sur la scène médiatique l’enjeu du rétablissement de la balance commerciale : « Le pays importe aujourd’hui pour une valeur de 55 milliards de dollars et exporte si on exclue les hydrocarbures seulement l’équivalent d’un milliard. Il faut absolument rétablir notre balance commerciale de 2 milliards par an, car d’ici 20 ans, la plupart des ressources en pétrole seront épuisées et de quoi allons nous survivre ? » Si Soufiane Djilali bénéficie d’une popularité grandissante dans la nouvelle génération, son parti n’est pas parvenu à obtenir de sièges lors des législatives du 10 mai. L’ancien parti unique, le Front de libération nationale (FLN) a remporté 220 des 462 sièges à l’Assemblée nationale lors de ce scrutin où l’abstention a approché les 60 %.

Ce régime qui tend à s’enfermer dans un cercle vicieux économique est donc reconduit à l’issue d’élections très largement boudées par la population. Mais « à un moment ou un autre, le système ne tiendra plus. C’est ce qui s’est déjà passé en 1988 quand le cours du pétrole a baissé » conclut la journaliste économique Melissa Romadi.

Notes

[1Lire Bouteflika une imposture algérienne, de Mohamed Benchicou, Editions le Matin, 2003. Selon Benchicou les frères du président auraient bénéficié de largesses inconsidérées comme des biens immobiliers à Paris et d’importants versements en espèces. Toujours selon l’auteur, Bouteflika aurait aussi considérablement enrichi son patrimoine immobilier en puisant dans les biens de l’Etat. Lire aussi du même auteur Notre ami Bouteflika, de l’état rêvé à l’état scélérat, Ed. Riveneuve, 2010.
Par ailleurs Le Canard Enchaîné, dans son édition du 16 novembre dernier, a épinglé le ministre algérien de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, M. Cherif Rahmani. Selon le Canard, Rahmani qui possède déjà trois appartements à Paris, a acquis une résidence d’Etat pour une bouchée de pain avant de la revendre en réalisant une jolie culbute de 800 000 euros.

[2Source El Watan du 8 Mars 2012.

[3Transparency International Annual Report Index 2011, 6 July 2011. L’Algérie occupe la 112ème place mondiale, avec une note de 2,9 loin derrière le Danemark avec 9.3 en tête du classement des pays les moins corrompus de la planète. http://www.transparency.org/whatwedo/publications.

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