Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er juin 2006

La Maison des artistes : une créature bicéphale

Les artistes plasticiens sont descendus dans la rue pour défendre leur sécurité sociale à l’appel de la Maison des artistes. L’association craignant un démantèlement, l’affolement était à son comble. Le régime spécifique d’une profession déjà précarisée est-il réellement en danger ? Décryptage.

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La Maison des artistes (MDA), créée en 1952, agitée de soubresauts depuis plusieurs années, est prise dans la tourmente. Un rapport ministériel a mis le feu aux poudres. Il suggère de retirer l’agrément de la gestion de la sécurité sociale à l’association. Son président, Rémy Aron, crie alors au scandale. Il accuse tous azimuts les organisations professionnelles de vouloir prendre le pouvoir et le gouvernement de vouloir démanteler le régime spécifique de sécu des peintres, sculpteurs, dessinateurs, plasticiens, graphistes et designers. Cette menace lui permet de rassembler place du Palais-Royal des artistes déboussolés qu’il prétend représenter.

Jusque-là, tout semble clair. Rémy Aron déclare devant un parterre d’artistes mobilisés pour sauver leur sécu : « Nous avons un régime excédentaire. Ce régime contribue positivement aux autres régimes. Nous affirmons avec fierté que notre système est exemplaire. Ce rassemblement exceptionnel conforte les luttes de nos aînés, mais il est aussi un soutien indéfectible en direction des plus jeunes d’entre nous, car ils sont les racines du futur et nous voulons qu’ils aient les moyens matériels de créer et de vivre de leur art. » Sous-entendu, la sécurité sociale des artistes est en danger, l’avenir de la création n’est pas assuré.

Plusieurs journaux relaient cette idée. Ainsi peut-on lire dans Le Parisien, sans commentaires, ces propos du président : « Si on nous retire cette fonction, comme le ministère nous en menace, l’artiste sera affilié au régime général et vivra donc dans des conditions plus difficiles : pour le plasticien qui est seul, rarement syndiqué, car il est travailleur indépendant, la Maison est l’unique organisme qui protège ses intérêts. » De son côté, Métro chute sur cette phrase du vice-président Jean-Marc Bourgeois : « Nous sommes là pour défendre notre sécurité sociale. Le retrait de l’agrément et la création de cette caisse (1) serait terrible pour les 15000 artistes concernés. » Les témoignages de manifestants laissent filtrer la crainte de voir s’accroître une précarité économique déjà énorme. « Le nombre de Rmistes parmi les artistes plasticiens, y compris ceux qui ont une place internationale, est catastrophique », observe Catherine Binon, secrétaire générale du SNAP-CGT (Syndicat national des artistes plasticiens). Au Figaro, on prend plus de pincettes. « Attaqués, les artistes plasticiens ont décidé de prendre les devants : ils sont persuadés qu’une menace pèse sur leur régime de sécurité sociale. » Si le journaliste manie la nuance de rigueur, il ne questionne pas pour autant la rumeur.

Conflits internes

Voilà pour la partie émergée de l’iceberg. Pour saisir la confusion qui règne en réalité au sein de la MDA, il faut jeter un œil au forum de son site Internet. Chacun y va de son avis. Quelques internautes entrent en dissidence sous les quolibets de leurs confrères. Michel se lance : « L’Etat envisage de retirer cet agrément dans sa politique de réforme, cela ne veut pas dire que le régime spécifique de l’artiste va changer mais qu’éventuellement, par exemple, l’Urssaf pourrait gérer l’ensemble des cotisations. » Suivi par Jérémy qui lâche le morceau : « Mais quand donc comprendrez-vous que l’association-MDA n’a aucun pouvoir sur la sécu-MDA ? L’assoc’ne défend rien du tout, ce n’est pas elle qui siège au conseil d’administration de la MDA-Sécu. » Que n’avait-il pas osé dire ! Ses confrères l’accusent aussi sec de vouloir planter un poignard dans le dos de la maison mère.

De fait, les artistes peuvent bénéficier de ce régime spécifique : et de la gratuité dans les musées : sans pour autant adhérer à l’association (2). La Maison des artistes n’est pas une organisation comme les autres. Bicéphale, elle abrite deux présidents élus à des tâches différentes. Deux personnalités que tout oppose du point de vue politique. Rémy Aron, président de l’association qui ne siège dans aucune instance officielle, est chargé de la vie associative. Prompt à mettre en cause les institutions culturelles et les organisations professionnelles, il défend l’idée de donner un pouvoir décisionnaire au public. Gilles Fromonteil, président du conseil d’administration, s’occupe de la sécurité sociale. Il est aussi l’ancien secrétaire général du SNAP-CGT. De fil en aiguille, les contentieux judiciaires liés à des conflits internes se sont accumulés. Rémy Aron demandait ainsi en 2005 la démission de Gilles Fromonteil, considérant que celui-ci outrepassait ses fonctions.

Pour sortir de la crise, le ministère décide de publier un rapport. Trois voies s’ouvrent alors. La clarification des statuts, la création d’une nouvelle association de gestion ou la fusion avec l’Agessa. Mais jamais il n’est question de remettre en cause le régime spécifique des artistes. « Cette solution, quelle qu’elle soit, ne remettra nullement en cause les spécificités du régime des artistes auteurs, qui demeurera rattaché au régime général », indique le ministère de la Culture dans un communiqué. C’est là que le bât blesse. Rémy Aron voudrait en effet faire croire que sans l’association MDA, plus de sécu digne de ce nom. Il a une préférence qui ressemble fort à un statu quo : « clarifier » les statuts. « Il n’y a qu’une Maison des artistes, une et indivisible », affirmait-il devant plusieurs centaines de manifestants en mars dernier, passant du coup pour le représentant légitime de tous les artistes de la MDA, y compris les bénéficiaires du régime. Une façon de contester toute fonction de représentativité aux syndicats, notamment au Comité des artistes auteurs plasticiens (CAAP) et à la Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens (FRAAP), qu’il présente comme « des groupuscules [qui] tentent depuis des années de nous déstabiliser ». Pour lui, les organisations professionnelles n’ont aucune légitimité puisque « les artistes ne sont pas syndiqués ».

Envolées populistes

Menace de précarité accrue, spectre d’une manipulation gauchisante de la part des syndicats : du pain bénit pour l’extrême droite ! Pour ajouter à la cacophonie générale, le Front national est venu apporter son soutien inopiné à Rémy Aron. « La précarité économique des artistes plasticiens facilite la tâche au FN », reconnaît Catherine Binon. Dans un communiqué, Marine Le Pen déclarait partager les « analyses » du président de l’association, développées dans un entretien publié par la revue Artension. Ardent défenseur de la peinture et surtout du dessin contre la quête de la nouveauté, il reproche à la « dictature étatique » de disqualifier les artistes qui plaisent au public au profit d’une « « contemporanéité »qui s’avère aussi implacable que le dogme soviétique ». Il a ainsi déclaré : « Pour le ministère, un bon artiste est un artiste « perfusé », autrement dit assisté et subventionné. » Et spécifié : « La seule instance de légitimation, pour nous, c’est le public. Comme dans toute démocratie, c’est lui qui juge et qui choisit. » L’homme ne manque pas d’ambition : « Le rôle de la MDA n’est pas seulement d’assurer la protection sociale de l’artiste et de l’aider matériellement à survivre dans un paysage ravagé, il est aussi de contribuer à modifier ce paysage », affirmait-il aussi dans cet entretien. Ses envolées populistes ne font pas de lui un sympathisant du Front national. Juste un homme qui devrait adhérer, en 2007, au programme

culturel de Nicolas Sarkozy.

1. Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’administration culturelle préconise que l’association Maison des artistes n’ait plus pour fonction de gérer la sécurité sociale. Elle suggère la création d’une nouvelle association de gestion ou la fusion avec l’Agessa (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs), association chargée d’une mission de gestion pour le compte de la Sécurité sociale.
2. L’association Maison des artistes compte 6 701 adhérents à jour de cotisation selon le décompte de l’administration judiciaire, entre 9 000 et 15 000 selon le bureau. Les bénéficiaires du régime de sécurité sociale sont environ 30 000.

Pas de statut pour les artistes plasticiens

Les plasticiens ne bénéficient pas d’un statut protecteur. Ils possèdent un régime d’assurance sociale dispensé par la Maison des artistes ou par l’Agessa (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs) selon qu’ils sont graphistes et plasticiens ou photographes et vidéastes. Ce régime est rattaché au régime général. Le montant de leurs cotisations n’est pas aligné sur celui des professions libérales mais sur celui, plus avantageux, des salariés. Seulement, ils n’ont pas droit à la formation continue, pas de reconnaissance des maladies et accidents professionnels, ni d’indemnités chômage. Le travail invisible n’est pas rémunéré. S’ils sont considérés comme des travailleurs salariés au regard de la Sécurité sociale, leur statut fiscal relève des professions libérales. Quant à leurs œuvres, elles répondent à la législation du droit d’auteur. On comprend aisément qu’ils aient tant de mal à s’y retrouver. Catherine Binon, secrétaire générale du SNAP-CGT, revendique la création d’un « statut de l’artiste plasticien ». Faute d’une protection équivalente à celle des intermittents du spectacle, ils doivent souvent se contenter du RMI.

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