Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er juin 2000

La mixité, un serpent de mer...

Entretien avec Makan Rafatdjou et Louis Soria

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La mixité est-ce le contraire de l’éclatement de la ville ? Une manière de vivre en commun ? Avec quel projet ? Essais de définition.

Louis Soria : La mixi-té est un serpent de mer, un de ces mots qu’on utilise chargé de sens nouveau,qui pourrait être "n’organisons pas les ghettos". Passé dans le langage officiel, le terme se comprend confusément comme une sorte "d’antidote" au zonage monofonctionnel.

Makan Rafatdjou : Les mots à la mode exigent des précautions sémantiques : à première vue, la mixité correspond à une idée un peu naïve de mélange. Mais à quelle échelle s’organise la mixité : la rue, le quartier, la commune, l’agglomération ? Et puis, la mixité n’est pas une répartition harmonieuse préétablie des populations et des fonctions urbaines. Mieux vaut ne pas confondre les inégalités à combattre et les déséquilibres. Ces derniers sont constitutifs du territoire de la ville, qui est une dynamique en mouvements et présente une pluralité fonctionnelle, sociologique, morphologique, structurelle, économique, culturelle.L.S. : Comment spatialiser cette pluralité ? Plutôt que d’imaginer installer la pluralité là où il n’y en a pas, ce qui est inquiétant à mon avis, il s’agit de comprendre ce qui existe pour décider d’accompagner ou de contrecarrer des tendances, des phénomènes observés. Par exemple, pour l’urbaniste que je suis, la loi sur la solidarité et le renouvellement urbain, la loi Gayssot, ne cherche pas à répartir les pauvres dans toutes les villes comme l’ont dit quelques esprits qui se voulaient éclairés, mais dit que des territoires aujourd’hui inaccessibles à certaines populations doivent l’être à ceux qui le veulent.

M.R. : Un certain nombre de groupes et d’individus ont le sentiment que la ville est dans la ségrégation spatiale. Or, fondamentalement, la ville, la connurbation et même le village n’existent pas sans mixité. Les entités spatiales monofonctionnelles sont des exceptions dans l’histoire. La ville est l’expression de l’échange, de la rencontre, de l’activité intellectuelle, économique. Elle est le lieu par excellence de la coexistence et de la confrontation. Elle est de fait l’expression d’une forme de mixité. Loin de l’homogénéité, la mixité est la présence dans un territoire donné de classes sociales et de groupes et d’individus qui à l’intérieur d’une même couche sociale peuvent avoir des modes de vie différents et des intérêts divergents.

L.S. : Face au développement des communications et des échanges, l’existence de territoires de plus en plus vastes et complexes, on assiste à un phénomène de cloisonnement et d’enfermement des individus dans des univers de plus en plus rétrécis. C’est une opposition fondamentale qui traduit cette difficulté qu’ont beaucoup de gens à saisir et intégrer cette complexité.

M.R. : L’homme n’existe qu’à travers les relations qu’il instaure avec son environnement, les rapports sociaux qu’il tisse et qui le constituent. C’est cela le fondement des villes, avec des modes d’occupation du territoire, d’espaces, qui orientent la nature de l’échange. L’échange s’organise en fonction des dimensions de territoires et d’activités dominantes à un moment donné. L’histoire des villes se décline ainsi. Aujourd’hui, il y a mutation de la nature de l’échange dans l’espace urbain. Et la revendication des urbains est celle de la qualité globale de l’espace de la ville. Le ghetto existe non pas du fait de la densité, de la seule présence massive de telle population à tel endroit mais à cause du confinement, de l’exclusion, de l’absence d’échanges. A partir de la révolution industrielle, la ville est juxtaposée et non imbriquée. Or elle ne peut se contenter de juxtapositions, donc il y a un travail de couture, de mise en relation, de lien à faire, pour qu’il n’y ait pas de mondes séparés. Le logement social n’en est qu’un élément, en faire la panacée est une illusion. Un certain nombre de territoires sont répulsifs, les gens n’y restent que parce qu’ils ne peuvent en partir. C’est une question d’espace public, d’en-commun. La ville est un espace partagé il faudrait qu’elle devienne un espace du partage ; ce partage ne concerne pas seulement l’existant, mais un à-venir, et doit se faire à partir d’un projet qui ne peut plus être celui des seuls politiques, ou des seuls techniciens mais un projet commun aux citoyens, aux politiques, aux experts.

L.S. : Définir la mixité comme l’inverse de la ville ségréguée voudrait dire qu’il suffit de changer des dispositions techniques. Mais la mixité ne se décrète pas dans le partage de l’espace. Elle se met en place dans l’organisation de relations humaines dans un espace, à un moment : quel est l’espace affecté à tel groupe dominant dans telle partie de la ville ? La mixité n’est réelle que si elle s’applique à des échelles de territoire pertinentes. Et il faut assembler ces territoires entre eux. C’est pourquoi la qualité de l’espace public, qui joue ce rôle d’interface, est au centre des préoccupations actuelles.

M.R. : L’aménagement spatial de la ville doit aller du même pas que la gouvernance urbaine, le projet politique, les outils et les techniques en dépendent et conditionnent l’appropriation sociale.

L.S. : Cette revendication de mixité ne manifeste-t-elle pas une anxiété devant la difficulté à maîtriser les évolutions urbaines ? Faut-il vouloir maîtriser tout (par exemple la destination des petits commerces à chaque changement de bail) ? Cette volonté me paraît relever du scientisme. Elle comporte une simplification risquée. La revendication de mixité à l’échelle communale est la prise de conscience de la division de l’espace dont la population ne se satisfait plus aujourd’hui car elle implique des moyens lourds de communications et de transports entre des parties de villes coupées entre elles. La revendication de mixité dans le logement social révèle de la défiance entre groupes humains qui se méconnaissent. Identifions les contextes dans lesquels se situe le mot mixité, car aujourd’hui chacun y met ce qui l’arrange.

M.R. : Pour ne pas imaginer la ville idéale et vouloir ensuite faire entrer de force le réel dans cet idéal, il faut aménager et gérer le territoire pour laisser la place au foisonnement urbain en n’oubliant pas que s’il est conflictuel, il est aussi créateur. L’idée implicite qu’en aménageant bien, on évite les conflits, qui conduit à stigmatiser des lieux urbains comme pathogènes, est fausse : l’aménagement ne résoudra pas un certain nombre de conflits réels, en revanche, il peut dégager des possibles qui répondent à des besoins aujourd’hui et ouvrir des champs pour demain.

L.S. : La question est posée de modifier l’espace public permettant des systèmes nouveaux de relations et d’échanges. Des aménagements urbains récents en témoignent : le Cours des 40 Otages à Nantes en est un bon exemple. n

* Architectes et urbanistes.

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