Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er février 2009

La poésie comme violence

La Maison de la poésie est soucieuse de mettre en valeur les poètes vivants. S’y jouent cette saison deux textes d’un jeune poète, Cédric Demangeot : Philoctète et ravachol. Nihilismes du désespoir et de la violence, entre les deux, l’hypothèse communiste : des portes d’entrée avec le metteur en scène, Patrick Zuzalla.

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« Ravachol est le mot dont/ poésie n’a pas voulu. » , écrit Cédric Demangeot dans la dernière partie de son poème ravachol (2006). La convocation de cette figure emblématique de l’anarchisme français, guillotiné en 1892, l’absence de majuscule au nom, le paradoxe du poème énonçant cette phrase : tout concourt à donner à ces deux vers une valeur de manifeste et de positionnement poétique et politique. On y a lu le programme d’une démarche : d’abord, le désir d’une poésie comme scandale, au sens premier de ce qui fait obstacle, d’une forme de destitution, et la pratique permanente du rejet (procédé de style qui consiste à rejeter des éléments de la phrase au vers suivant) serait la forme concrète de ce goût de la casse ; lyrisme certes, disent ses lecteurs, mais un lyrisme qui se concasse ; ensuite, le désir du scandale comme politique, au sens où l’endroit d’où le politique se pense ne peut être que celui des figures a-normales ou dégradées, Philoctète abandonné sur l’île déserte parce que sa jambe gangrène, Ravachol, prolétaire journalier, métonymie de la classe ouvrière ; enfin, si « ravachol » est un nom propre, cela veut dire que c’est aussi une opération, un outil pour la pensée, une chose à saisir pour réactiver des forces de frappe. C’est en tout cas sur ce chemin de lecture que nous invite le travail de Patrick Zuzalla. Descente avec lui dans quelques arcanes de cette écriture et de ses choix.

Pourriez-vous nous présenter Cédric Demangeot et son travail ?

Patrick Zuzalla. Je peux dire d’ores et déjà comment je l’ai rencontré : Cédric Demangeot a commencé à publier en 1997-1998, alors que je terminais des études de lettres. Il était l’écriture la plus forte qui émergeait. Très influencée par Rimbaud, mais Mallarmé y est présent, pour moi, alors qu’on les oppose habituellement. Il instaure un vrai dialogue entre les deux. Son écriture s’est modifiée après 2004, après « l’affaire Brice Petit » . Au cours d’une soirée du printemps 2004, Brice Petit et Cédric Demangeot, poètes et amis, sont témoins d’une interpellation violente d’un SDF par la police, avec matraquage. Brice Petit s’est interposé et s’en est suivi une longue série de mises en accusation, de procès et de condamnations des poètes. Un collectif de poètes s’est constitué pour leur venir en aide. Cette affaire a eu des répercussions très profondes dans la vie personnelle des deux poètes. Dans sa dimension la moins terrible, elle a contribué à accentuer la préoccupation du réel chez Cédric Demangeot. Elle a renforcé une vraie rage poétique, dont Ravachol et Philoctète sont les traces fortes. Textes qui semblent alors appeler un lien au théâtre et au corps. Parmi les influences majeures du poète, il faut compter Rimbaud, donc, et les poètes du Grand Jeu, notamment Gilbert-Lecomte, idéal poétique sans doute de donation totale du poète jusqu’à la vie. Cédric Demangeot définit ainsi la poésie lyrique, dans la monographie qu’il a consacrée à Roger Gilbert-Lecomte : « L’individu doit se perdre, se métamorphoser, comme le plus mesquin des substantifs lorsqu’on le fait aller au bout de sa métaphore. Seulement, le mot d’ordre n’est pas de transformer le réel, mais de se transformer, soi, par négation : de devenir, démantelé, tout le réel que l’homme ignore dans ses limites et que le moi n’est pas. » Sa question adressée au poème est celle-là : dans quelle mesure la poésie est-elle implosion ou explosion ? Et qu’est-ce qu’une implosion d’un poème aujourd’hui ? La réponse que Ravachol donne est celle du perpétuel ratage, d’accès à la vérité par bribes de réel ou par à-coups ; Philoctète pose aussi la question du ratage, mais avec un lien intéressant avec la question de la transmission. Philoctète, abandonné sur une île déserte, continue néanmoins le dialogue, avec des absents et des morts, avec les Grecs et les carcasses d’oiseaux, il entretient un rapport à l’autre. Ces textes sont des portraits de poètes en abîme : Demangeot via Rimbaud, Rimbaud via Philoctète et Ravachol.

Ce qui est frappant dans ces figures que vous avez associées dans le même spectacle, Ravachol et Philoctète, c’est leur forte signification de rebuts de la société, leur valeur de déchet. La figure du corps-rebut est d’autant plus présente que la fin du spectacle convoque discrètement Pasolini, avec le monument qui lui est érigé sur la plage d’Ostie où il fut assassiné.

P.Z. J’avais même pensé à l’image du corps mutilé de Pasolini sous la bâche. En fait, c’est moins le rapport au déchet que le rapport à la chair qui m’importe et que je lis chez Pasolini. Cette présence de la chair, importante chez Cédric Demangeot, me paraît héritée de la filiation avec Bernard Noël. La pensée surgit du corps. Je suis marqué en cela par Vitez, très pasolinien. Cédric Demangeot appartient donc à cette famille des poètes dont le corps est mis en danger dans le poème, et qui convoque avec lui une somme d’images et de rapports : le pouvoir, la torture, l’assassinat. Avec Philoctète, la figure du poète prophète n’est pas rattachée à une idéologie mais tend à assumer quelque chose de cette parole. Pasolini, dans son rapport non conformiste au communisme, est pour moi une figure maîtresse.

Le poème Philoctète met en scène l’opposition de Philoctète aux Grecs. Les vers « Je hais les Grecs » ouvrent le poème. Comment interprétez-vous cette haine, est-elle métaphore de quelque chose ?

P.Z. La tension entre Philoctète et les Grecs est centrée sur le corps. Et pose, je pense, la question du nihilisme. Philoctète est-il nihiliste ? Aujourd’hui il y a deux grands nihilismes, l’organisation néocapitaliste, appuyée sur l’illusion réaliste que le monde est comme ça et qu’il ne peut être autrement, avec les conservatismes qui accompagnent cette vision du monde, et il y a face à ça le désespoir, notamment de la jeunesse, qui ne voit de solution que dans une violence sans idéal. Aporie de l’anarchie, pourrait-on dire avec Ravachol... Or, entre les deux, perdure l’hypothèse communiste. Le nihilisme destructeur de Philoctète dans ce poème n’exclut pas, selon moi, cette hypothèse. Il y a toujours la possibilité de réintégrer la communauté grecque. Philoctète est un poème ouvert, plus que ne l’est ravachol, et il me semble significatif que ce soit la figure mythique qui soit plus optimiste que la figure historique. Il faut revenir aujourd’hui à quelque chose du mythe, pas au sens nietzschéen de l’icône, mais au sens d’une réactivation de vérités d’où puiser une énergie de la résistance. L’attachement de Pasolini à la tradition, que l’on a pu identifier à une forme de mélancolie, ou de réaction, n’était autre que cette présence du mythe. Et dans ce que raconte le mythe de Philoctète, sous la domination grecque, m’importait l’image finale de la « zone » pasolinienne, la zone de trafic et d’échange où circulent l’illégal et le clandestin, c’est-à-dire aujourd’hui notamment de la pensée. Ce qui se dit dans ces zones, c’est ce que raconte Philoctète : que l’île déserte en réalité ne l’est pas.

Vous faites de Ravachol et Philoctète des hommes de résistance, mais ne sont-ils pas aussi et à part égale des figures du ratage ? Elles sont associées à l’exclusion, mais aussi à l’échec. La biographie de Ravachol, que détaille la première partie du poème, est une succession de fiascos. P.Z.** Oui, le ratage est une métaphore, celle de la langue. On est toujours face à des « avortons » , pour citer un titre du poème, « un avorton & deux ratés » . Dans la langue, il faut à chaque fois repartir, et cette expression de C.D., « invaginer ravachol » , est l’image de cet incessant ressac vers la langue maternelle. Avec Philoctète, le ratage est la cassure, entretenue comme la plaie, d’où émergent des vérités surgies en contrebande de la domination grecque, donc aussi de la langue dominante et de ses codes. D.S.

Paru dans Regards n°59, février 2009

Cédric Demangeot né en 1974, est poète. Auteur d’essais, d’articles, il a dirigé de 2001 à 2005 la revue Moriturus et s’occupe depuis 2003 de faire vivre les éditions Fissile. Il a publié entre autres Désert natal (1998), Figures du refus (1999), D’un puits (2001), Nourrir querelle (2000), Obstaculaire (2004), & cargaisons (2004), Malusine (2006), Éléplégie (2007), & ferrailleurs (2009). ravachol et Philoctète sont parus séparément aux éditions barre parallèle en 2006 et 2008.

Philoctète & ravachol, Maison de la poésie, du 7 janvier au 15 février, 01 44 54 53 00 http://www.maisondelapoesieparis.com

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