Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er juin 2006

"La Raison du plus faible", un polar social

La Raison du plus faible , de Lucas Belvaux, renoue avec le cinéma d’auteur populaire. Fait divers et mémoire cinéphile cohabitent dans ce polar social ouvert sur la réalité mélangée de la classe ouvrière d’aujoud’hui.

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Humain, boiteux, travaillé par mille contradictions, oppositions des genres, déséquilibres des forces, La Raison du plus faible fut l’une des œuvres les plus grinçantes, les moins policées, de cette édition cannoise 2006. Le film s’ouvre sur un lever de rideau matinal et choral, petit matin plutôt que grand soir : Robert (Claude Semal) s’enfile une bière dans son plumard, Jean-Pierre (Patrick Decamps) peine à se hisser sur sa chaise d’handicapé, Patrick (Eric Caravaca) conseille à sa femme Carole (Natacha Régnier) de prendre un petit-déjeuner avant d’aider celle-ci à démarrer sa vieille mobylette. Se lever, on le sent d’emblée, c’est être digne. Carole rejoint sa laverie industrielle quand Marc (Lucas Belvaux), ancien taulard, braqueur réinséré, se démène à l’embouteillage (de bière Jupiler). Certains tapent le carton, jouent au Loto ou attendent « que ça pousse » (les radis) dans leur jardin-parcelle ; les autres bossent. Le tournage a dû s’inserrer dans les chaînes de production qui n’ont pas été bloquées pour l’occasion. Dans des hôtels de Belgique, des clients, raconte Belvaux, ont donc dormi dans des draps repassés par Natacha Régnier... A Liège, la mémoire des métallos, « aristocratie ouvrière », dit-on au fils en visite scolaire pédagogique à l’usine, est déjà patrimonialisée, loin derrière. Non, ça ne pousse plus ; les carottes sont cuites. Les forts se sont changés en faibles. A ces faibles, laissés-pour-compte, exclus, chômeurs, Belvaux donne des raisons. Des raisons d’agir, de se révolter, de vivre. Et le temps de mourir.

Film braqueur, polar social, La Raison du plus faible est né d’un célèbre fait divers belge qui a servi d’appel de fiction. Un hold-up mené par des (grands) bandits qui s’est achevé dans une tour de Liège : encerclé par la police, le truand a fait pleuvoir l’argent sur la foule. Cette séquence a inspiré toute la fin du film située en haut d’une barre où se déroule la mort du personnage interprété par Lucas Belvaux qui reprend son emploi de braqueur de Cavale. Fait divers et mémoire cinéphile cohabitent ici, si l’on se souvient du final de L’Ultime Razzia de Stanley Kubrick et de l’envolée de billets sur le tarmac de l’aéroport comme du générique d’ouverture de Main basse sur la ville de Francesco Rosi, enfilade de plans aériens sur Naples. La ville de Liège : où tournent également les frères Dardenne : (et ses usines) n’avait jamais été filmée avec autant de force. Le casse dirigé contre la fonderie restera le moment d’anthologie du film : tragédie vécue par ces braqueurs du dimanche qui ne parviennent pas à se réapproprier ce qui leur revient symboliquement. C’est au spectateur d’attraper au vol l’un de ces billets échoués dans les cieux, signe de la conception généreuse du cinéma de Lucas Belvaux, d’un geste humain, relationnel, ouvert sur l’autre.

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