Accueil > Politique | Par Marc Endeweld | 19 décembre 2011

La république des lobbies

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, de nombreux
lobbies se mettent en ordre de marche pour tenter d’influer sur les
programmes politiques. Enquête.

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L’énorme couac entre le Parti socialiste
et Europe écologie-Les Verts
(EELV) lors de la conclusion de
leur accord législatif a démontré
au moins une chose : l’incroyable
influence des lobbies de tous ordres sur la vie
politique française. Après des mois de négociations
entre les deux partis, il aura donc suffi d’un
coup de fil d’Areva à Bernard Cazeneuve, l’un des
porte-parole de François Hollande, pour voir disparaître
un paragraphe entier de l’accord voté au
bureau national du PS. Et pas n’importe lequel !
Celui-ci portait sur « l’arrêt du retraitement et de
la filière du MOX », un combustible nucléaire extrêmement
dangereux fabriqué à partir de plutonium
et d’uranium appauvri dans les usines de la
Hague et de Marcoule. Une spécialité française
utilisée dans la centrale de Fukushima au Japon…

Une note des grands patrons

À l’approche de mai 2012, l’ensemble des
groupes de pression fourbissent leurs armes pour
tenter d’influencer les futures politiques publiques
qui seront mises en oeuvre par les prochains gouvernants.
Exemple avec la très discrète mais très
puissante AFEP, Association française des entreprises
privées, présidée par Maurice Lévy, PDG
du groupe de communication Publicis. À six mois
de l’élection présidentielle, cette association, qui
regroupe les plus grandes entreprises françaises
(une centaine), a présenté à la mi-novembre une
note d’une vingtaine de pages envoyée à chaque
candidat exposant ses recommandations en matière
de politique économique.

Les grandes lignes de la pensée patronale y sont
défendues : l’AFEP souhaite réduire en priorité la
dépense publique. En proposant sa règle d’or :
tout euro de hausse des prélèvements doit s’accompagner
d’un euro de baisse des dépenses.
Et l’AFEP de proposer quelques pistes : une
réduction de 2 à 3 milliards d’euros du coût de
l’assurance chômage, un effort supplémentaire
sur le non-remplacement des départs en retraite
de fonctionnaires, une réduction de la masse
salariale des collectivités locales de 1 % dès l’an
prochain… L’AFEP estime aussi qu’un taux de
TVA à 21 % dégagerait 13 milliards d’euros pour
les cotisations et souhaite par ailleurs revenir sur
le temps de travail.

Mais entre responsables politiques et dirigeants
économiques, les jeux d’influence sont souvent à
double sens. Depuis juillet dernier, un groupe de
conseillers officieux s’est formé à l’Élysée autour
de Jean-René Fourtou, président de Vivendi, Michel Pébereau, ex-PDG de BNP Paribas,
Etienne Mougeotte, directeur des rédactions du
Figaro, Gérard Carreyrou, éditorialiste à France-
Soir, de Charles Villeneuve, ancien d’Europe 1 et
de TF1, et de Sylvain Fort, universitaire proche de
l’institut Montaigne.

Peser sur les idées

Car aujourd’hui, les lobbies économiques ont
compris que leur poids se mesurait avant tout sur
le terrain des idées. Le « soft power » à l’américaine
en somme. Objectif : imposer les termes
du débat. Véritable « encadrement idéologique »
selon le journaliste Olivier Vilain, coauteur d’un
livre sur la montée en puissance des think tanks
en France [1] : « À travers notre enquête nous
constatons que ces organismes sont de plus en
plus influents dans le débat politique en France.
Leur baptême du feu fut l’élection présidentielle
de 2007. Aujourd’hui, le travail des années précédentes
a payé.
 »

Dans ce livre, Vilain interview un responsable
de la Fondation Jean Jaurès, proche du PS qui
explique : « Il faut reconnaître que le candidat
Sarkozy avait préparé sa campagne de 2007
très tôt et dans les moindres détails : le candidat
UMP a profité des livres parus en 2004 sur le
déclin de la France à cause du poids de l’État et
une fois ce diagnostic posé dans les médias, il
s’est présenté avec sa solution : imiter les États-
Unis.
 » En réalité, dès cette époque, le sujet de la
dette publique s’impose dans le débat.

Deux ans auparavant, l’institut de l’Entreprise,
rassemblant 300 « experts », présidé à l’époque
par Michel Pébereau, publiait en effet un rapport
sur la dette française, en gonflant les chiffres.
En 2007, ce même « institut » mettait en place
une cellule chargée de chiffrer le coût des programmes
des partis politiques. Résultat, le PS
dut s’expliquer à maintes reprises sur un programme
qualifié alors de « trop dépensier ». Ce
qui, depuis, n’a pas empêché Nicolas Sarkozy
de creuser la dette publique de moitié. Et n’en
déplaise à l’Élysée, la Cour des comptes estime
que cette situation s’explique aux deux tiers par
les mesures de défiscalisation mises en place par
le Président de la République.

Le financement des think tanks

Quoi qu’il en soit, les think tanks se sont désormais
imposés dans le débat en France et relaient les
intérêts de leurs financeurs. L’institut Montaigne,
présidé par Claude Bébéar, président d’honneur
d’AXA, est financé par 80 grandes entreprises,
dont les groupes Bolloré, Bouygues et Dassault !
Terra Nova, présidé par Olivier Ferrand, ancien
responsable du PS, est financé par 17 grandes
entreprises, notamment Areva, Publicis, Euro
RSCG, Microsoft… La Fondation pour l’innovation
politique (Fondapol), initialement financée
par l’UMP, vit désormais à près de 80 % grâce
aux subventions du programme action n° 129 du
budget des services du Premier ministre ! Fondapol
est dirigée par… le « politologue » Dominique
Reynié, et son conseil de surveillance est présidé
par le très sarkozyste Nicolas Bazire.

Le 19 novembre 2011 s’est déroulé à la Sorbonne le deuxième forum des think tanks,
coorganisé par l’institut Montaigne, Fondapol,
et Terra Nova. Sur le site internet, l’objectif d’une
telle manifestation est à peine voilé : « À cinq
mois de l’élection présidentielle, 23 think tanks
se retrouvent à la Sorbonne pour la deuxième
édition de leur forum annuel. Placé sous le signe
du pluralisme et de la convivialité, cet événement
veut contribuer à la promotion d’un débat
politique apaisé et de qualité.
 » Ces think tanks
profitent également de la demande des médias
en « experts » et autres « spécialistes » : tribunes
dans les journaux, interventions lors de débats
télévisés…

Le 14 novembre, quelques jours avant le forum à
la Sorbonne, Dominique Reynié sur le plateau de
l’émission de France 2 Mots Croisés s’exprimait
avec aplomb : « Je dirais que le programme de
cette présidentielle a changé. (…) C’est la première
fois que les Français ne vont pas demander
le changement mais la conservation. C’est très
clairement ce qui va être exprimé avec le plus
de force. (…) Ce que les Français demandent
à leurs gouvernants, c’est de ralentir la machine.
(…) Aujourd’hui, à l’échelle de l’Europe, pas un
gouvernement, pas une majorité, de droite ou de
gauche, ne fait autre chose que cette politique
que nous appelons ici la rigueur, pas un pays
où l’exercice de l’État ne consiste pas à démonter
l’État-providence, à réduire les dépenses
publiques, à reprendre à ce qui avait été donné
dans les décennies précédentes. Pas une exception.
C’est un cycle nouveau. Le mot “rigueur”
est mal choisi. Le mot qu’il faudrait utiliser, c’est
le mot “révolution”, car c’est une révolution qui
commence. Gauche ou droite au pouvoir, nous
allons passer les années qui viennent à démonter
pièce par pièce ce qui avait été monté depuis
la Libération. Ça, c’est fini. Un autre cycle s’ouvre
et ça sera très différent.
 »

Frédéric Lefebvre, lobbyiste

Experts, analystes, politiques et lobbyistes, le
mélange des genres se généralise. Exemple
avec l’ancien porte-flingue du Président, Frédéric
Lefebvre, actuellement secrétaire d’État, notamment chargé du Commerce, qui fut lui-même un ancien lobbyiste. Ancien assistant parlementaire
de Nicolas Sarkozy entre 1995 et 2002, il crée
en 1996 avec Steven Zunz et Stéphan Denoyés,
anciens assistants parlementaires de Christian
Estrosi, Perroquet institutionnel communication
conseil (PIC conseil), cabinet parisien de communication
institutionnelle et de lobbying ayant
pour clients, entre autres, les industries du tabac
et de l’alcool et les casinos. Même s’il prétend ne
plus être actif dans sa société depuis 2002, un
document interne révèle que Frédéric Lefebvre a
touché, en 2008, 199 325 euros en tant qu’actionnaire.
« Il ne faut pas confondre les revenus
de placement avec les revenus d’activité !
 », se
justifiait-il à l’époque.

Séverine Tessier [2], porte-parole d’Anticor, association
de lutte contre la corruption, déclare à
propos des lobbies : « Le terme est nouveau,
mais les pratiques sont anciennes.
 » Pour l’association,
qui a publié un rapport intitulé La France
pillée, l’enjeu est de contrôler les élus à travers
« une surveillance citoyenne des politiques publiques
 » et « l’indépendance des institutions
de contrôle
 ». Car le lobbying à la française –
caché aux yeux du public – s’insinue, au-delà de
l’élection présidentielle, dans tous les espaces
de décision.

Amateurs de chasse à l’Assemblée

À commencer par l’Assemblée nationale. En septembre,
Le Nouvel Observateur rapportait ainsi
une étrange passe d’armes entre deux députés
lors de l’examen du projet de loi de finance
rectificative : « La parole est à M. Jean-Michel
Fourgous
 », annonce alors le président de l’hémicycle.
L’élu UMP n’a pas le temps de parler, il est
tout de suite interrompu par son collègue communiste
Jean-Pierre Brard : « Avec Fourgous, je
flaire le piège du Medef !
 » Brard n’était pas loin
de la vérité. Les deux amendements déposés par
Fourgous ont été entièrement rédigés par… deux
cadres de la Fédération française des sociétés
d’assurances ! « On a souvent besoin d’avoir une
aide sur les sujets techniques
, justifie le collaborateur
de Fourgous au Nouvel Observateur. Tous
les lobbies s’entourent de juristes qui savent parfaitement
rédiger des amendements. Après, les
députés les déposent ou non, en conscience.
 »
À l’Assemblée, l’industrie du tabac s’appuie sur
le Club des parlementaires amateurs de havane,
créé en 1991 et présidé par le député-maire UDF
d’Issy-les-Moulineaux André Santini, qui compte
environ 42 parlementaires. Le lobby viticole
s’appuie sur l’Association nationale des élus de
la vigne et du vin (ANEV), créée en 1999, et qui
rassemble environ 115 parlementaires issus de
départements et régions viticoles. Bien sûr, les
députés et sénateurs amateurs de chasse ont
également leur association.

Et comme on est jamais mieux servi que par soi-même,
il est désormais courant que les lobbies
proposent directement aux assistants parlementaires
de travailler pour eux afin d’ « arrondir leurs
fins de mois
 ». Avant l’instauration d’une réglementation
en 2009, il était aussi fréquent – même
si ce n’était pas la majorité – de voir des députés
« offrir » des badges d’assistants parlementaires
à des lobbyistes pour leur permettre d’approcher
au plus près les élus, y compris dans la célèbre
salle des Quatre colonnes !

Malgré cela, certains élus continuent de nier
l’existence de ces lobbies. Et il aura fallu attendre
2011 et le scandale du Médiator, pour que les
représentants du groupe pharmaceutique Servier
soient enfin interdits dans les couloirs de
l’Assemblée nationale…

En campagne

A six mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Septième volet ce mois ci. Pour une fois, En campagne se déterritorialise pour s’intéresser au poids des lobbys dans la vie politique française. Pour tous les associations patronales, think tanks et autres "instituts" qui communiquent vers les politiques, l’enjeu est désormais de peser sur les idées. Décryptage.

Notes

[1Un pouvoir sous influence. Quand les think tanks
confisquent la démocratie
, de Roger Lenglet et Olivier
Vilain, éd. Armand Colin, 384p., 19,90 €.

[2Corruption, stop ou encore ? Manifeste pour l’action
citoyenne
, de Séverine Tessier et François Gargan, éd.
Lignes de repères, 60 p., 10 €.

Portfolio

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