Accueil > Culture | Par King Martov | 1er décembre 2007

La tecktonik va-t-elle tuer la culture jeune ?

Look, danse, compilations, musique hardstyle ou jumpstyle, le phénomène tecktonic est là, né au Métropolis, dans le 94. Peut-il bousculer la culture jeune ? Démocratisé grâce aux seuls médias, sans passer par le feu et la fougue d’un mouvement de contestation, est-il la signature d’une génération Sarkozy ?

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Vous n’avez pu rater le phénomène tecktonik : leur étrange danse avec des bras partout qui s’enroulent, leur tenue fluo et jean slim (ultra moulant) et la coupe genre iroquoise tout en gel. Un lent envahissement qui s’est d’abord manifesté dans le petit écran avec les reportages au 20 heures de TF1. Puis la multiplication de leurs apparitions dans les clips vidéo, de Yelle à Lorie, sans oublier leur présence avant et après la pub (tout un symbole) lors de la Star Ac. Et pour donner le coup de grâce avant Noël, les compilations du « nouveau phénomène électro-techno » surchargées de stickers et sponsors (MTV, Radio FG, Dailymotion etc.).

Rarement une mode « djeune » était aussi vite entrée dans les mœurs et son nom élevé si rapidement au rang d’expression courante, sans besoin de sous-titre ou d’entre-guillemets. La vitesse de la démocratisation du look et de la danse tecktonik laisse rêveur si elle est comparée avec les difficultés rencontrées par le rap et sa lente acceptation dans l’Hexagone. Mouloud, journaliste à la « matinale » de Canal +, qui tient également un blog sur la vie urbaine (1), ne s’étonne guère de cette accélération et l’explique en partie par la pauvreté du journalisme culturel : « Les journalistes sont tellement en galère niveau sujet, surtout à la télé, qu’il suffit qu’un type parle d’un truc un peu visuel, qu’un autre vérifie que c’est vrai, pour que tous embraient dans la foulée. Ils ne mettent plus le nez dehors. Ils ne savent pas ce qui se passe, alors ils sont à l’affût de la moindre nouveauté. Ce fut la chance des tecktonik. » De toute façon, prolonge Benoît Sabatier, journaliste à Technikart et auteur d’un ouvrage sur la culture jeune (2), « avec l’Internet et les nouveaux modes de communication, le délai d’intégration d’une mode est quasi instantané. En retour, l’étape qui a sauté est celle du message ».

Adoubement médiatique

Voilà bien le problème, et la source du malaise. Au-delà des inévitables remarques de vieux cons (ridicule, leurs cheveux, qu’est que c’est que ces fringues, et passons les remarques homophobes, etc.), la tecktonik semble vide. Elle s’avère le dernier symptôme en date d’une métamorphose profonde de la culture populaire. La phase de la maturation dans les recoins de l’underground (cest-à-dire dans la rue, les concerts, parmi les avant-gardes artistiques) ne semble plus indispensable. Une culture jeune peut basculer directement dans le mainstream sans autre rite de passage que l’adoubement médiatique. La démocratisation culturelle sans le peuple ? Benoît Sabatier détaille le processus : « Je refuse de céder à la tentation d’aborder une nouvelle forme de culture ou de mode dans la jeunesse avec un regard de rejet. J’ai toujours de l’empathie. Ils dansent bien, s’habillent bien, la musique est moins mauvaise qu’on ne le dit. Quelque part, ils ont réussi là où la house nation, trop élitiste, a échoué, autrement dit créer un mouvement populaire voire prolo, en tout cas dans les classes moyennes basses, autour des musiques électroniques. La tecktonik est née au Métropolis dans le 94, pas au Paris-Paris près des Champs-Elysées. »

Fin d’un cycle

Alors que se termine l’exposition à la fondation Cartier sur la naissance du rock’n’roll, qui marqua l’apparition de la culture jeune en Occident, sommes-nous en train de boucler un cycle ? Mouloud en est convaincu : « Il ne s’agit finalement que de la suite logique de ce que l’on fait subir à la culture jeune depuis des années. Le rap est grossièrement devenu aujourd’hui le magasin de la banlieue. »

La culture jeune était liée à la structuration d’une catégorie d’âge, sans limites précises, entre la fin de l’enfance et l’entrée définitive dans la vie adulte et surtout le monde du travail. Elle s’est aussi constituée en Europe avec un soubassement contestataire, tout en s’appuyant sur la généralisation de la société de consommation, dont les codes (les jeans, les 45t, etc.) et les nouveaux modes de vie servirent aussi de support à la subversion de pays très traditionnels et conservateurs (à l’exception de quelques élites comme les surréalistes, dans les années trente). Le rock alternatif ou le hip-hop s’épanouirent en s’appuyant en partie sur un ensemble de paradigmes de consommation auxquels ils insufflaient une vocation subversive. Benoît Sabatier résume la rupture : « Toute l’histoire de la pop culture s’appuie sur une forme de consumérisme qui n’est pas décérébrée, bref en porte-à-faux avec l’autorité. La tecktonik est quant à elle une forme de culture a-radicale, dévitalisée du point de vue politique. Ils veulent s’amuser et danser et draguer, point. » Mouloud rajoute : « Il s’agit de la première culture jeune forte qui n’est pas l’émanation d’une contestation, comme ce fut le cas pour le rap ou le punk. »

Le climat politique et social de la France de Sarkozy nous aide finalement très bien à comprendre le succès de la tecktonik. « La tecktonik, c’est la culture de l’UMP, assène Mouloud. On est dans l’ordre. Les mecs ou les filles de la tecktonik affirment : nous ne sommes pas des racailles. Et ils s’habillent de cette manière pour démontrer qu’ils sont consommateurs, pas des frustrés ni des exclus. »

Ne rien choisir

Autre dimension plus inquiétante, cette transformation de la culture jeune repose aussi sur la globalisation de ce que Mouloud appelle le syndrome « mosaïque freebox » ou la génération « couscous au porc ». « Ils regardent tout, aiment tout. Mais finalement ne digèrent rien. Ne rien choisir, tout aimer. » La splendeur de la jeunesse était dans son parti pris, dans son goût du clivage générationnel. Aujourd’hui il s’impose de tout apprécier pour ne rien rater sans prendre le temps de se constituer un socle de « mauvaise foi » culturelle qui permet ensuite d’analyser le monde, de dépasser son background, ses fondamentaux, puisqu’on le connaît parfaitement. Des générations de plus en plus courtes, qui durent parfois seulement six mois quand elles se sédimentaient avant sur cinq ans, au pire trois ans.

Car si nous portons l’analyse sur le terrain politique, n’assistons-nous pas dès lors à un appauvrissement terrible de l’esprit de contestation dans la société française ? Un siphonage de l’avenir des vigilances démocratiques a lieu par l’évidement des jeunes esprits sur le terrain culturel, dont Antonio Gramsci avait déjà démontré l’importance stratégique. La revendication politique s’élabore aussi sur les marges culturelles du social ou de l’idéologique. Or, dans un contexte où les passions juvéniles sont de plus en plus fabriquées et utilisées exclusivement comme des produits commerciaux, et assumés comme tels y compris par leurs jeunes acheteurs, comment ne pas s’inquiéter ? Le dernier mot pour Mouloud : « Je me suis vite barré de MTV, quand on m’a répondu, très cyniquement : s’ils veulent réfléchir, ils ne regardent pas MTV. » Martov

Paru dans Regards n°46, Décembre 2007

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