Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er mai 2004

La tentation du mariage

Ça y est ! Le mariage pour tous est voté ! Ouf ! Il était temps. Car la bataille ne date pas d’hier. Déjà, en 2004, Regards publiait un article sur le sujet. Allez, un petit remember, pour le plaisir…

Alors qu’à San Francisco les gays et les lesbiennes se sont bousculés pour se marier, le débat s’ouvre en France. Malaise chez les politiques. Subversion du modèle hetero-patriarcal. C’est le mariage qui est mis en question.

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Amar va épouser Muriel. A l’église. Après six ans de vie commune. « C’est pour me faire plaisir, explique-t-elle, ravie. J’ai envie d’une belle robe, d’une belle fête, d’arriver au bras de mon père. Je me rends compte que le modèle traditionnel est bien ancré en moi. Je veux une bénédiction à l’église parce que je crois en Dieu, même si je ne suis pas pratiquante, et parce que la dimension spirituelle du mariage est importante : il ne s’agit pas d’une simple formalité administrative ! Je sais aussi que ça compte beaucoup pour mes grands- parents, qui, en plus, n’auront peut-être pas l’occasion de voir mes petites sœurs se marier. » La conception du mariage de Muriel et Amar allie allègrement tradition et modernité. Voire avant-gardisme : //« On aimerait qu’un imam vienne dire quelques versets du Coran à l’église. Pour que les deux religions soient représentées, et pour que la famille d’Amar ne se sente pas lésée. »

Pourquoi se fait sentir le besoin d’une cérémonie quand on mène une vie de couple déjà bien installée ? Que représente le mariage aujourd’hui ? Quel sens lui prêtent ceux qui en rêvent depuis leur deuxième année de vie commune, leur troisième enfant ou leur soixante-quinzième réconciliation, ceux qui le rejettent à force d’arguments, ceux qu’il ne tente pas plus que ça, ceux qui n’y pensent même pas ?

Certes, le nombre de mariages va décroissant, certes, nombre d’entre eux donneront lieu à un divorce (un sur deux à Paris, un sur trois en province), certes on se marie toujours plus tard (30ans en moyenne pour les hommes, 28ans pour les femmes), certes, les raisons qui mènent les couples devant le maire peuvent être triviales, qu’il s’agisse de payer moins d’impôts ou de pouvoir se rapprocher quand on s’aime à l’international. Pour autant, faut-il le déclarer « en crise »  ?

Trivial, il le sera toujours moins que lorsqu’il servait la gestion du patrimoine des familles. Il n’est plus besoin aujourd’hui de se jurer profusion d’enfants pour avoir le droit de se connaître dans la rude quotidienneté de la vie, ni de mourir enfin pour être soulagé d’une erreur de jugement ? Pas si grave. Que l’on prenne le temps d’apprendre à se connaître, celui de faire des études ou d’appréhender la vie professionnelle, que l’on ne se marie plus par automatisme ou tradition mais par choix, selon le sens que l’on accorde au symbole, qu’on lui invente personnellement, tout cela ne vient-il pas au contraire conférer au mariage une valeur supplémentaire ? Les divorcés eux-mêmes ne manifestent ni dégoût ni découragement : la baisse des mariages observée entre 2002 et 2003 n’a pas concerné les remariages dont le nombre est resté stable. Quant à l’augmentation des naissances hors mariage (presque la moitié des nouveaux nés), nombre de ces enfants finiront par assister à l’officialisation de l’union de leurs parents.

N’en déplaise aux cyniques, l’amour, ça se célèbre encore. Si le mariage n’est plus le fondement du couple, il vient marquer sa réussite, le parachever. Le simple fait que deux personnes utilisent le mot « couple » pour se désigner ne traduit-il pas déjà leur volonté de reconnaissance ? C’est donc parce qu’il n’est plus obligatoire et parce qu’il se transforme qu’il est moins systématique qu’en 1950. Non parce qu’il rebute. « Nous n’avons pas fait le choix de ne pas nous marier, ça n’est pas un refus de notre part. » Tatiana vit depuis neuf ans avec Abdel. Leur fille vient de fêter son premier anniversaire. « Nos projets étaient d’avoir un enfant, d’acheter un appartement... Le mariage, nous l’évoquions davantage comme une option. » Abdel poursuit : « Ce qui est parfois compliqué, c’est que la société ne reconnaît pas les situations intermédiaires, entre célibat et mariage. Il faut toujours s’expliquer. Sinon, je ne vois pas ce que ça changerait à notre relation. Je ne pense pas qu’il soit besoin de se marier pour sceller un amour, peut-être parce que les mariages auxquels j’assistais quand j’étais plus jeune n’étaient pas liés aux sentiments. » Amoureux, mais pas super-motivés pour autant, Abdel et Tatiana. Demandez-leur toutefois le genre de réunion qu’ils organiseraient s’ils officialisaient un jour leur union, ils vous décriront sans tarder un tableau assez précis, du choix des victuailles jusqu’au transport de bonheur à l’idée que leur fille assiste à ce moment unique.

Les critiques qu’ont opposées au mariage les féministes dans les années 1970, à partir desquelles de nombreux couples lui ont préféré l’union libre et la cohabitation, ne semblent plus faire écho aujourd’hui que pour les militants. Si l’héritage chrétien, valorisant la virginité, blâmant toute vie sexuelle hors mariage et hors procréation, a volé en éclat avec Mai-68 et la contraception moderne, la subordination des femmes à leur mari désigné chef de famille a perduré. « Le mariage était vu comme un moyen pour les hommes de s’approprier le travail domestique des femmes, raconte Christine Delphy (1), directrice de Nouvelles Questions féministes. Aujourd’hui, les choses n’ont pas beaucoup évolué : les femmes assument presque la totalité du travail domestique, et leur travail professionnel est négligé. Elles sont plus précaires et moins payées que les hommes. Et l’on remarque qu’au moment du mariage, leurs carrières commencent à stagner, alors que celles des hommes prennent en général de l’ampleur. » Cependant, les couples non mariés reproduisent eux aussi le plus souvent la répartition traditionnelle des tâches domestiques. //« C’est que le mariage continue à servir de référence », explique la féministe.

Et la vie de couple demeure un idéal. Les « célibattantes » ont beau avoir la cote dans les magazines féminins, on les retrouve le soir pour un « speed dating » dans un bar à la mode, partageant un cocktail avec un jeune cadre esseulé, et sur internet le week-end, écumant les petites annonces. D’autres peuvent toujours tenter de convaincre l’entourage que l’indépendance, la vraie, ne souffre pas le compromis conjugal, les voilà aussitôt invités, par le truchement de copains bienveillants, à faire la connaissance d’une jeune célibataire au cours d’un dîner-prétexte où les convives guettent, l’air de rien, les premiers signes de séduction.

Si la vie conjugale n’est plus réduite au modèle du couple hétérosexuel marié ayant pour but de procréer, certains de nos concitoyens aimeraient vivre pleinement selon leur propre modèle. Celui d’un couple homosexuel marié avec enfants. Ça fait bizarre au début (la société les cache, alors on ne les voit pas trop) mais la trame est toujours la même, stupéfiante de banalité : l’amour, et ce besoin enfoui au fond des entrailles de transmettre, partager, chérir et de regarder grandir avec passion.

Et c’est encore cette même volonté de reconnaissance qui, en plus du principe d’égalité, motive aujourd’hui de nombreux couples d’homosexuels à revendiquer le droit au mariage. « Nous n’avons pas voulu nous pacser parce que nous considérons que le Pacs est un sous-mariage indigne. » Isabelle est avec Barbara depuis huit ans. Elles élèvent ensemble Lucien, qui aura bientôt quatre ans, et Léonie, qui a 18 mois. Une grande maison, un beau jardin, le chien, les chats, tout est parfait. Ou presque : « Nous avons fait toutes les démarches ensemble pour avoir nos enfants, Isabelle a assisté à mes deux accouchements, mais aux yeux de la loi, il n’y a que moi qui existe, déplore Barbara. Nous avons déposé chez un notaire un testament qui permet à Isabelle de devenir tuteur des enfants si jamais je décédais. Et encore, si mes parents voulaient, ils pourraient faire appel à un tribunal pour les récupérer. Heureusement, tout le monde s’entend bien. Par contre, si je me brouillais avec Isabelle, rien ne garantit aux enfants qu’ils pourraient continuer à la voir. »

S’il apparaît très clairement que le but du mariage n’est plus la procréation, le principe d’altérité sexuelle permettant d’avoir des enfants est pourtant l’argument récurrent de ceux qui se positionnent aujourd’hui contre le mariage des personnes de même sexe. Il est encore temps d’en trouver de plus valables : le débat est à peine ouvert.

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