Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er mai 2004

La tentation du mariage, un entretien avec Didier Eribon : « Au nom de l’égalité des droits »

Le philosophe Didier Éribon défend le droit au mariage au nom de l’égalité des droits.

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Regards.fr : Depuis quand les homosexuels revendiquent le droit au mariage ?

Didier Eribon : la revendication du mariage entre personnes de même sexe date en France des années 1990. Elle était très liée à la réflexion née dans le cadre de l’épidémie du sida. Beaucoup de personnes sont tombées malades ou sont mortes dans ces années-là alors qu’elles vivaient en couple, laissant leur partenaire sans aucun droit. Au moment où le Pacs allait être voté, un certain nombre d’organisations étaient déjà passées à l’étape suivante : demander plus selon le principe d’égalité des droits.

Regards.fr : Les homosexuels ne s’étaient-ils pourtant pas positionnés contre l’institution du mariage ?

Didier Eribon : Les homosexuels sont très différents les uns des autres... L’idée que les homosexuels vivent hors du couple durable est une vue qui vient des années 1970 et qui ne correspond qu’à un tout petit nombre d’individus. De plus, l’immense majorité des gays et des lesbiennes, tout au long du XXe siècle, ont été mariés dans le cadre de couples hétérosexuels. Oscar Wilde était marié. André Gide aussi. D’autre part, l’ouverture du mariage aux couples de même sexe ne signifie pas que l’on défend l’institution du mariage telle qu’elle est. Accorder le mariage aux couples de même sexe transformerait de fait l’institution : dès lors qu’il unit deux hommes ou deux femmes, le mariage n’est plus lieu d’exercice de la domination masculine et de l’infériorisation des femmes comme le critiquaient les féministes dans les années 1970.

Regards : Comment expliquez-vous que le débat prenne maintenant ?

Didier Eribon : L’explosion de joie devant la mairie de San Francisco des 3700 couples qui ont été mariés en un mois y est sûrement pour quelque chose. Quand Daniel Borillo et moi avons rédigé le manifeste qui a été publié dans Le Monde, nous sommes partis du constat que l’immense majorité des gens, et notamment le Garde des Sceaux Dominique Perben, est aujourd’hui favorable à une loi réprimant l’homophobie. Mais pour une bonne part, ces gens sont en réalité eux-mêmes homophobes puisque hostiles aux droits des gays et des lesbiennes. Ne pas donner une vision restrictive de l’homophobie, c’est ce qui a motivé la rédaction de notre manifeste.

Regards : La revendication du droit au mariage fait-elle consensus chez les homosexuels ?

Didier Eribon : L’immense majorité des associations gays et lesbiennes l’ont inscrite dans leur programme. Les motivations sont cependant différentes d’un individu à l’autre. Certains couples souhaitent se marier parce qu’ils élèvent ensemble des enfants, d’autres sont attirés par la symbolique du mariage, la cérémonie, le lien qu’il crée, la signification sociale de l’institution.

Regards : Le désir de se marier traduit-il une volonté de se normaliser ?

Didier Eribon : La volonté de normalisation ne me dérange pas. Je ne vois pas pourquoi on demande systématiquement aux gays et aux lesbiennes d’assumer leur fonction de subversion comme si c’était leur devoir. « Soyez subversifs pendant que nous sommes conformistes » , semble leur dire le reste de la société. La revendication du mariage, souvent présentée comme réactionnaire, est en fait plus subversive que le discours de la subversion. Elle a un effet de déstabilisation de l’ordre familial, sexuel, du genre, beaucoup plus fort que la subversion incantatoire.

Regards : Cette revendication est-elle une fin en soi, ou bien un intermédiaire nécessaire pour accéder à la reconnaissance de l’homoparentalité ?

Didier Eribon : Le mariage n’est qu’un élément dans un ensemble de revendications qui comprend le droit à l’adoption, à la PMA (Procréation médicalement assistée, ndlr) , etc. Tout cela est lié. Il faut repenser le Pacs, ainsi que le concubinage qui devrait être considéré comme une union de fait et ouvrir des droits. Il faut repenser également les droits des célibataires, et notamment des femmes pour qu’elles aient accès à la PMA qui aujourd’hui en France est réservée à celles qui vivent en couple hétérosexuel depuis au moins deux ans. Notre manifeste s’appelle « pour l’égalité des droits », mais on pourrait dire aussi « pour l’extension des droits ». Mon principe : donner le plus grand nombre possible de droits au plus grand nombre possible d’individus. Nous avons dit cela très clairement dans toutes nos interventions, mais seul le mariage pour les homosexuels a été retenu et relayé par les journaux. Or l’extension du droit des couples de concubins, quelle que soit leur orientation sexuelle, est pour moi aussi importante que le mariage entre personnes de même sexe ou la procréation médicalement assistée pour les femmes célibataires. Ces revendications ne sont pas à dissocier, même si celle sur le mariage est de loin la plus symbolique et la plus spectaculaire.

Regards : Quelles vont être les prochaines étapes du débat ?

Didier Eribon : Des couples vont venir se présenter dans les mairies. Soit le maire acceptera de les marier et le parquet déclarera la nullité de l’acte, auquel cas les avocats engageront des recours contre la décision du parquet. Dans le cas de figure le plus fréquent, le maire refusera le mariage, auquel cas cette décision sera attaquée devant les tribunaux. Ce sera le début d’une longue bataille juridique que je crois perdue d’avance : aucun tribunal ne donnera raison au demandeur. Le projet est d’aller jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme, mais cette instance devient moins progressiste au fur et à mesure que l’Europe s’élargit. Cette bataille juridique deviendra une bataille politique car elle obligera les partis à prendre position.

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