Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er mai 2006

La vie à crédit

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Si depuis l’Antiquité le crédit rimait avec servitude, il devient aujourd’hui un mode de vie. Pouvoir en bénéficier est même une exigence démocratique. Mais est-ce bien raisonnable ? Les temps ont changé. Il y a trente ans encore, on ne vivait pas comme ça, au-dessus de ses moyens. Emprunter, c’était l’ultime recours, l’angoisse, la honte. C’était entrer dans un système prohibé depuis des temps antiques. De la Grèce du VIIIe siècle av. J.-C., quand les paysans pauvres ont eu recours au crédit de soudure qui est aussitôt apparu comme un facteur de paupérisation, à nos grands-parents, qui mettaient un point d’honneur à s’en passer, le crédit, époque après époque, a traîné avec lui une réputation des plus rebutantes pour avoir provoqué au gré des fléaux et des changements de société les situations d’indigence et d’asservissement les plus misérables. Jusqu’au VIe siècle av. J.-C., la dette est d’ailleurs motif d’esclavage. Au Ve siècle av. J.-C., un mécanisme économique apparaît, qui perdure toujours : la contribution déterminante du crédit commercial à l’essor économique que, déjà, les philosophes regardent de haut. Les deux éminences du moment, Aristote et Platon, prononcent leur condamnation au nom de préjugés sociaux qu’ils partagent : « mépris du commerce et de l’industrie, attachement à la propriété terrienne, rejet de la finance cosmopolite » (1). Dès lors, deux doctrines coexistent autour d’une même logique financière. Dans la Rome républicaine, la menace de servitude que l’endettement fait peser sur les plus pauvres pousse le Sénat à plafonner les taux d’intérêts et à interdire la mise à mort des débiteurs insolvables. Plus tard, les Ecritures saintes interdisent le prêt à intérêts. La tradition de l’aumônerie naît d’ailleurs d’une prescription de Basile de Césarée, père de l’Eglise grecque selon qui « mieux vaut mendier, lorsque les circonstances l’exigent, qu’emprunter ». Avec Charlemagne, l’interdiction de l’usure s’applique aux laïcs. Au XIIe siècle, le crédit menace encore l’ordre social, enrichissant la bourgeoisie au détriment de l’aristocratie. Les considérations de l’Eglise, cependant, se font plus pragmatiques, tolérantes, au contact des riches marchands et l’idée de compensations pour les prêteurs fait son chemin, même si l’usure demeure sanctionnée. Ainsi, « un traitement discriminatoire tend à s’installer entre la haute banque, la finance publique ou ecclésiastique, et le crédit de petit montant, celui de consommation » (2).

Controverse millénaire

Aujourd’hui, où le bien-être matériel des ménages est le cœur de la société, le crédit a un rôle de tout premier ordre à remplir. Pour chaque individu, comme pour la grande économie. Mais, peinant à se libérer de son héritage historique, il est resté empêtré dans la controverse millénaire dans laquelle il a toujours évolué et qui donne cette « sorte de schizophrénie sociale qui, d’un côté, accepterait des pratiques quotidiennes indispensables à la vie collective, de l’autre, les condamnerait au nom d’idéaux philosophiques », ainsi que la décrit une Histoire du crédit à la consommation (3). L’évolution récente des comportements n’en est pas moins fracassante. En 2005, plus d’un ménage français sur deux détient au moins un crédit, les statistiques accédant à l’un des taux les plus élevés de ces quinze dernières années. Selon le rapport annuel de l’Observatoire de l’endettement des ménages, les Français sont « plus nombreux que par le passé à envisager la souscription de nouveaux emprunts », ce qui laisse entrevoir une nouvelle progression de la part des ménages endettés pour 2006.

Logement, véhicule et équipement ménager sont les trois principaux facteurs d’endettement. Mais pas les seuls, les projets de consommation vont bon train dans toutes les couches de la société, avec une amplification de la diffusion de l’endettement jusque chez les plus de 65 ans.

Passer à l’acte

Les consommateurs parviennent de mieux en mieux à faire taire complexes et sentiment de culpabilité, d’autant que l’ambiance est à l’incitation. Contracter un crédit n’exige pas de prendre rendez-vous avec un banquier, de se déplacer, de fournir des documents et d’avoir une longue conversation pleine d’hypothèses et d’hésitations. Les propositions affluent dans les journaux télé, comme dans les boîtes aux lettres où elles sont personnalisées, faisant déjà mention d’un numéro de dossier au nom du prospect : les organismes de crédit sont partout, et tout un chacun a forcément commis un acte de consommation qui lui vaut d’être fiché quelque part. Le geste le plus anodin de la vie ordinaire peut faire mettre un pied dans le processus. Des retouches à effectuer lors de l’achat de pantalons ? Avec la carte Galeries Lafayette, elles sont offertes. Il y a encore quelques mois, elles étaient offertes de toute façon : acheter des pantalons était une raison suffisante pour que les Galeries témoignent par un geste simple de leur gratitude envers leurs clients. Aujourd’hui, il faut être titulaire de la carte du magasin, qui permet de bénéficier de nombreuses promotions et services mais pas seulement puisqu’elle est aussi... une carte de crédit. Elle donne accès à certaines facilités de paiement, un peu comme chez Crépin, en 1865, quand, pour la première fois, on pouvait s’acheter des meubles en payant un quart de leur valeur comptant, puis le reste en mensualités. Riche idée, qui ne pouvait que faire des petits. De Dufayel, l’équipementier ménager, qui lui emboîta immédiatement le pas, puis proposa ses nouveaux services de banquier à d’autres magasins : parmi lesquels la Samaritaine : à Darty, la Fnac ou n’importe quel concessionnaire automobile qui peut proposer une solution de financement. Le plus souvent via des spécialistes comme Finaref ou Cetelem qui se partagent la clientèle des grandes enseignes de biens de consommation. Et c’est ainsi qu’on se retrouve titulaire d’une carte de crédit, ayant paraphé un contrat de souscription en bas de page sans même avoir quitté des yeux le modèle d’exposition de sa toute nouvelle berline. Quant au banquier, lui, il ne juge plus son client sans cesse à découvert. Au pire, il profite seulement de cette faiblesse pour adopter un ton paternaliste et glisser quelques conseils de gestion courante, parmi lesquels, parfois, le recours à un crédit de trésorerie pour rectifier une bonne fois une situation qui perdure. « Les crédits permanents servent souvent à boucler les fins de mois, et non à acheter des biens ou des services, constate Nicole Perez, présidente de la commission finance de l’Union fédérale des consommateurs. Que les banques vendent des réserves d’argent pour solder des découverts est malsain. Cela augmente artificiellement le crédit alors qu’en fait ces situations révèlent plutôt un manque de revenus. » C’est dans ces mêmes réserves d’argent que les inscrits aux fichiers Cetelem et autres titulaires de cartes de crédit seront peut-être tentés de piocher un jour. Au départ, c’était juste une histoire de pantalon trop long ou d’écran plasma réglé en dix fois et, sans avoir rien demandé, on se retrouve avec 3 000, 7 000 ou 10 000 e disponibles là, tout de suite, au premier coup de cœur ou au premier coup dur, sans justification à donner. « Les établissements de crédits ne s’imposent pas de demander des justificatifs de revenus, ni l’état d’endettement de leurs clients, déplore Nicole Perez. Mais le plus dangereux avec ces produits-ci, c’est leur complexité. Une réserve d’argent se reconstitue au fur et à mesure qu’elle est remboursée, et les montants remboursés étant à nouveau disponibles, on peut à nouveau piocher dans la réserve et ainsi de suite. De nombreuses personnes finissent par considérer ce crédit comme leur livret d’épargne. » Sauf que là, ça ne rapporte rien, bien au contraire : les taux de remboursement peuvent approcher les 20 %.

Zélés de la croissance

Le crédit moderne est donc multiforme, et les zélés de la croissance savent s’inspirer de ce qui se pratique ailleurs et débordent d’idées nouvelles pour que le potentiel de la France libère son plein rendement puisqu’il en va du dynamisme du pays. Le crédit hypothécaire rechargeable, qui sévit en Angleterre où de plus en plus de maisons sont saisies, viendra-t-il ajouter au surendettement des Français ? Les rapports préalables ont dit attention, danger, prudence. Mais l’ordonnance a déjà été signée par le premier ministre qui a su faire l’économie d’un débat parlementaire.

/1. Hubert Belaguy, Le Crédit à la consommation en France, PUF./

/2. Ibid./

/3. Rosa-Maria Gelpi, François Julien Labruyère, Histoire du crédit à la consommation, La Découverte./

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