Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 2 mars 2012

Lady Gaga, nouvel objet ?

Chanteuse américaine d’origine italienne, née en 1986, Lady Gaga cumule
les records d’audience et de vente. Nouvelle Madonna dit-on. Et si la
culture industrialisée actuelle redéfinissait radicalement ce qu’il en est de
la culture « populaire » ?

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Lady Gaga est un objet culturel fort intéressant.
Même si l’on a passé l’âge de hurler dans les files
d’attente des concerts, de regarder des clips
pendant son bol de céréales le matin ou tout
simplement si la pop n’a jamais été votre tasse de
thé, la chanteuse américaine aux clips de dix minutes et à
la robe en viande mérite un détour, même méfiant ou amusé
au départ. Bien sûr on peut ne pas avoir envie d’alimenter la bête.
Et ce pour deux raisons. D’abord parce que ce mélange
définitif de l’industrie et de la pop, de la publicité et du loisir,
continue d’être un peu crispant. Les clips et les concerts de
Lady Gaga sont a minima du placement de produit, au pire
un alignement de spots de pub : Motorola, Virgin, Polaroïd, Diet
Coke, sites de rencontre, etc. Ensuite parce que l’alliage
traditionnel de militantisme sur le mode du patronage et
d’exhibitionnisme lasse un peu. Générosité et instrumentalisation
de la morale sont ici fondues ensemble : soutien pour
Haïti avec un concert dont les bénéfices ont été offerts ;
soutien aux droits des gays à chaque concert. Lady Gaga
serait même en passe de devenir pasteur pour pouvoir
marier des couples homosexuels. De quoi affoler ses fans
et brouiller délicieusement la frontière entre mise en scène
de soi et acte militant. Mais quelqu’un dont des intégristes
catholiques écrivent sur des pancartes avant un concert à
Saint-Louis dans le Missouri « Dieu déteste Lady Gaga ! »
ne peut toutefois que nous être bien aimable.

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Il est possible néanmoins
que l’on perde
son temps à pester
contre le devenir produit
de la culture. Pour deux
raisons. D’abord parce que, comme
l’écrit Fredric Jameson, culture
et capitalisme sont aujourd’hui
indiscernables, et qu’il ne vaut rien
de pleurer une hypothétique pureté
passée, dont le postulat est souvent
tout aussi délétère que la
marchandisation dont elle est censée
représenter l’alternative. Ensuite,
parce que la désormais traditionnelle
complainte au sujet d’une
culture massifiée-massifiante n’a
certes pas perdu de sa nécessité,
mais elle ne peut plus suffire. Il me
semble aujourd’hui plus important
de regarder ce qui se trame du côté
de l’articulation culture-politique que
du côté de l’articulation culture-industrie
ou culture-loisirs. Même
si celle-ci ne perd pas sa réalité,
elle a perdu de son importance,
au profit de la question de savoir
comment la pensée que nous avons de la culture, et donc les
attentes qui donnent forme à
nos façons d’être spectateurs,
lecteurs, amateurs, est déterminée
par la représentation que nous
nous faisons collectivement de nos
sociétés dans l’Histoire (c’est en
ce sens d’anthropologie historique
que j’entendais le mot « politique »).

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Il est plus intéressant au
contraire de se demander
comment les nouveaux
objets culturels mettent
en crise les catégories
que nous avons pour penser la
culture. À commencer par l’opposition
entre culture savante et culture
populaire, qui est la pierre de
touche de toute la pensée moderne
de la culture. Cette opposition
mérite-t-elle d’être toujours aussi
centrale ? Et si les réalités dont
ces catégories tentent de rendre
compte avaient muté ? Une autre
façon de poser la question est de
se demander si la culture industrialisée
actuelle, culture massifiée
comme le sont les clips de notre
chère Gaga, prolonge, recouvre ou
remplace la « culture populaire ».
C’est l’opinion, par exemple, de
Frédéric Martel dans son récent
Mainstream (Flammarion, 2010) :
la culture « mainstream », c’est-à-dire
« grand public », est la vérité
du populaire. Je proposerai une
lecture différente des choses.
En premier lieu – et ce sera le
début d’idée que cet article s’attachera à expliquer – parce que la culture de masse actuelle
– dont l’appellation de mainstream gomme les effets
de domination et la dimension quantitative nouvelle – propose
de nouvelles articulations au savoir, qui est le critère discriminant
traditionnel entre cultures savante et populaire.

Tout à fait essentiel par exemple me semble être en l’espèce
le rapport à la citation. La référence explicite passe couramment
pour être la pratique savante par excellence, le jeu qui, dans
la composition ou la réception des objets, permet de faire
montre d’un savoir, et partant, d’un pouvoir. La citation est
l’articulation pratique du savoir et du pouvoir, elle serait
l’endroit privilégié où la culture se déploie en capital.
L’élitisme serait ainsi un usage discriminant du savoir. Le
problème est qu’à ce titre, les clips de Lady Gaga sont les
objets les plus élitistes qui soient. Ce qui peut éventuellement
dire que notre définition de l’élitisme est fausse, ce qui nous
incite certainement à penser qu’elle a un autre enjeu que de
partager des objets, et ce qui nous indique surtout que la
culture de masse casse nos associations habituelles.

Je m’explique. Tous les clips de Lady Gaga se veulent des
citations cinématographiques, en tant que tels, de petits
films en somme : Paparazzi/Bergman, Telephone/Tarantino,
Alessandro/Métropolis, Visconti entre autres, Born
this way
/films de SF des années 1980. Ne sont-ce pas là
en partie des références distinguées ? (Reste encore à examiner
les modalités de ces appropriations qui font que le
signifiant « Bergman » ne renvoie peut-être qu’au cliché que
l’on s’en fait). Puis, à l’intérieur de chaque mise en scène, fort
sophistiquée comme on s’en aperçoit à visionner quelques
clips sur Internet, les clins d’œil continuent d’abonder. On
pourrait énoncer le paradoxe vivifiant suivant : la culture de
masse actuelle porte l’art de la citation à un niveau intense,
dans une sorte de long ricochet : Gaga cite Tarantino dont
l’esthétique elle-même, comme sa boîte de production
Grinhouse avec Robert Rodriguez s’en est fait une spécialité,
est une référence aux films de genre des années 1960, films
qui dès lors ont eux-mêmes changé de statut culturel. La
question-impasse serait de dénoncer l’effet de copie, et de
réclamer le retour à je-ne-sais quelle authenticité fantasmatique
de l’objet, de l’auteur, de la création. Invention et
imitation ici ne s’opposent pas. Ce que la notion de geek
recouvre (le geek est la personne qui a du code en intraveineuse,
un clavier et un joystick greffé aux mains, qui mange
des chips et dont l’environnement
naturel est un amas de bouteilles
de bières vides) est à sa façon
aussi une combinaison tout à fait
inédite de pratiques de savoirs
et d’objets a priori non savants.
Bien sûr les contre-cultures ont
souvent été des endroits extrêmement
riches (de revendications)
de savoirs constitués alternatifs,
mais ce que je voudrais pointer
avec Lady Gaga, c’est qu’il
s’agit ici, précisément, de culture
mainstream, c’est-à-dire totalement
commerciale. La culture
commerciale actuelle, pour une
partie de sa production, invente des
pratiques de savoirs culturels qui
sapent l’opposition ossifiée des
cultures savante et populaire. (Ce
qui ne revient pas à énoncer que
tout se vaut.)

Conclusion temporaire :

n’est-il pas fort réjouissant de se
dire que le moindre
épisode des Simpsons,
avec le savoir pléthorique qu’il
réclame en matière de médias
américains, est plus référencé, et
conséquemment plus « élitiste »
que n’importe lequel des spectacles
de Claude Régy, qui sont censés
symboliser cette culture pleine de
morgue pour laquelle il faudrait
des « clefs » ? (Tout coin enfoncé
dans la mauvaise graisse du
populisme culturel ambiant étant
béni… Dieu loves Lady Gaga !)

Portfolio

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