Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er octobre 1999

Le bal des débutants

Parmi les 334 romans français de la rentrée, 75 premiers romans (contre 58 l’année dernière), dont 53 écrits par des hommes, tentent de montrer leur bout du nez. En voici sept très différents, mais dont les thématiques se croisent parfois. Humour, amour et mort, c’est la vie...

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Honneur à la seule dame de cette sélection (la cuvée 99 est marquée par la présence de 53 hommes sur 75 premiers romans) : Géraldine Maillet (27 ans), mannequin et comédienne de profession. Dans Une rose pour Manhattan, la romancière néophyte a créé un personnage féminin présumé biographique puisqu’elle ne supporte pas qu’on lui dise qu’elle est belle.

Elfie quitte Paris pour New York (courant chez les mannequins... elles vont rarement à Barbizon), avec son journal intime pour seul bagage. Au même moment, à Manhattan, un ancien écrivain à succès (sorte de Bukowski en beaucoup moins drôle) sombre dans l’alcool parce qu’il est en panne d’inspiration. Entre ces deux êtres seuls, aux prises avec leurs démons (comme on dit dans les quatrièmes de couverture), commence un chassé-croisé plus ou moins prenant. Géraldine Maillet use (et abuse) de phrases courtes. Car son style, quasi télégraphique, ne fait mouche que lorsque le récit se montre violent, quand il semble venir des tripes. Enfin, quand la jolie Géraldine relate que le "Strand vient d’ouvrir ses portes", sans préciser qu’il s’agit d’une fameuse librairie new-yorkaise, il ne faut pas qu’elle s’étonne que l’humble chroniqueur littéraire parigot s’agace de tant de snobisme.

Manhattan, Auteuil-Neuilly-Passy, snob is beautiful

Pour en savoir plus sur la jeunesse dorée d’Auteuil-Neuilly-Passy, lisez Descente, un récit biographique du beau Charles Pépin (brillant agrégé de philosophie et chroniqueur littéraire dans la presse branchouille...). Ce jeune auteur de 26 ans ne manque pas de talent. Le problème, c’est qu’il paraît ne pas toujours se rendre compte de la futilité des personnages qu’il met en scène. Ou alors, il faut lire ce roman comme un reportage sur une énième "génération perdue" gavée d’ecstasy et "zombisée" par les raves techno-soûlantes. Les fils à papa, Ariel, Charles et Guillaume, trompent leur mal de vivre en allant cuver dans la propriété familiale. Quand ils vont mieux, ils proposent de jouer au tennis à des jeunes filles sensuelles mais écervelées (la misogynie a toujours cours chez les "jeunes" d’aujourd’hui). Le reste du temps, ils s’ennuient, fument des pétards, boivent, et font des phrases matinées de philosophie...Rock-culture, fin d’une dissidence et du grotesque à mort

Car ces jeunes gens de bonne famille sont lettrés et pas dupes. La révolte sommeille en eux. Ce n’est pas le chômage qui les guette, c’est le monde de l’entreprise... à des postes de responsabilité ! Résultat des courses : il s’agit du roman bien écrit (tradition française oblige) racontant la vie ennuyeuse d’adolescents attardés et déjà blasés.

Pour clore le chapitre "critique" au sens premier du terme, abordons le Chien de dédale, de Sébastien Raizer. Là, on est au rayon "rock-culture". On dirait du sous Djian des pires romans (c’est dire), ou du mauvais Ravalec. Sous prétexte de nous entraîner dans un road-novel (comme on dit road-movie), le jeune auteur (30 ans) nous inflige deux cents pages de banalités affligeantes. L’auteur a beaucoup lu les Américains James Crumley et John Fante, mais il les a mal digérés. Et puis, c’est fou ce que son personnage principal peut passer comme temps à dormir. C’est l’apanage des mauvais livres : ils endorment tout le monde... Et c’est surprenant de la part d’un aussi bon éditeur que Bernard Wallet qui dirige Verticales. Car le meilleur est pour la fin.

Cette même (jeune) maison publie la Rencontre, un roman OVNI qui, s’il était écrit par un Russe, serait qualifié de génial, tant les trouvailles et le foisonnement du style font merveille. On dirait du Platonov... Franck Derex (32 ans) a brodé sur une trame complètement farfelue, loufoque, grotesque. Son livre n’est pas résumable, tant l’absurde de l’intrigue surprend à chaque page (c’est déjà beaucoup pour un roman). Automne 1959 : Nikita Khrouchtchev se rend aux Etats-Unis pour y rencontrer Eisenhower. Douze jours de flirts entre présidents, en pleine guerre froide. Quelques décennies plus tard, Vladimir, ancien titreur à la Pravda, profite de la chute du rideau de fer (et la prétendue mort du communisme) pour tenter sa chance à Paris. Héros bâtard de la rencontre, il est le fils spirituel des langues de bois de l’Est et de l’Ouest réunifiés. Menacé de "l’asile des déviants", il tente une ultime dissidence... Il est beaucoup question de communisme, mais tendance Groucho Marx.

Poursuivons dans l’humour grotesque et la mort (absurde). Joël Egloff (29 ans) nous livre un petit bijou de roman noir, Edmond Ganglion & fils (éditions du Rocher). A Saint-Jean, un petit village à la dérive, les Pompes funèbres "Edmond Ganglion & fils" agonisent lentement parce qu’on ne meurt plus assez... L’entreprise ne compte plus que deux employés : Georges, un vieux de la vieille, et Molo, jeune serviable sans expérience. Un beau jour, quelqu’un meurt enfin... Après une messe tristounette, le petit convoi mortuaire quitte Saint-Jean pour l’inhumation, mais le corbillard perd son cortège... L’aventure commence. Le cercueil finit par tomber du fourgon et le défunt vit sa vie sur le goudron... Pour les amateurs d’humour noir.

Journal d’un dégoût (nausée ?) et le "That’s the question"

Dans le genre (noir), Régis Clinquart (Apologie de la viande, chez le même éditeur) n’est pas mal non plus. Il est encore une fois question de la mort. Le narrateur perd sa grand-mère puis son amoureuse le quitte. Son dégoût de la vie va en augmentant tout au long du récit, écrit sous la forme d’un journal, jusqu’à ce qu’il ait déversé sa bile. Cette Apologie comporte des passages brillants... d’autres plus difficiles à digérer (ça vomit beaucoup). A suivre, comme on dit. Clinquart a de l’énergie et de la colère à revendre.

Pour conclure, une petite merveille de roman singulier, à déguster lentement. Philosophe de profession, Alain de Libera est moins jeune que les débutants précédents, mais il se prend beaucoup moins au sérieux. Morgen Schtarbe est un roman qui s’écrit sous nos yeux. Son auteur est un "super procureur" accro à la colle, l’alcool et l’écriture. Depuis vingt ans, il tente d’écrire un roman, mais hésite entre commencer par : "Pierre était assis au bar de l’hôtel", et "Rïcwald cherchait nerveusement son heaume" (l’auteur est médiéviste). A partir de cette hésitation, De Libera va écrire un livre aussi insolite que drôlissime. Question lancinante : où Rïcwald a bien pu fourrer son heaume ? On dirait du Monty Python et c’est bon. n G.C.Géraldine Maillet, Une rose pour Manhattan, Flammarion, 161 p., 90 F

Charles Pépin,

Descente, Flammarion, 190 p., 89 F

Alain de Libera,

Morgen Schtarbe, Flammarion, 266 p., 104 F

Sébastien Raizer,

le Chien de dédale, Verticales, 206 p., 115 F

Franck Derex,

la Rencontre, Verticales, 221 p., 120 F

Joël Egloff,

Edmond Ganglion & fils, éditions du Rocher, 162 p., 89 F

Régis Clinquart,

Apologie de la viande, éditions du Rocher, 315 p., 130 F

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