Accueil > Monde | Par Robert Storm | 1er mars 1999

Le Brésil emporté par la crise

Après le Mexique, l’Asie du Sud-Est, la Russie, c’est le Brésil qui est atteint de plein fouet par la crise financière mondiale. Et les remèdes du FMI, de plus en plus contestés, n’y ont rien pu. La population brésilienne reste seule face au chômage, à l’inflation, à la récession.

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Le raz-de-marée qui a submergé la monnaie brésilienne, le real, à la mi-janvier dernier était annoncé de longue date. Selon certains économistes, il l’était depuis la débâcle financière mexicaine de décembre 1994 qui mobilisera 50 milliards de dollars apportés par les Etats-Unis et le FMI au titre d’un plan de sauvetage. François Chesnais dans un article publié par le Monde diplomatique en mars 1995, "Défense et illustration de la dictature des marchés" démontrait que cette crise était de tout autre nature que celle qu’avait déjà connue ce pays en 1982 lorsqu’il se déclare en état d’insolvabilité. Dans le même article il notait que certains y voyait, sans états d’âme, "le premier exemple d’une crise d’un type nouveau, propre à l’ère des marchés financiers « globaux », marqué par l’action peu prévisible de capitaux concentrés et volatils". C’est dans ce cadre que surviennent, à partir de juillet 1997, les naufrages financiers de la Thaïlande, de la Malaisie, de l’Indonésie, des Philippines, de la Corée du Sud, tandis que les bourses de Hongkong et de Tokyo sont fortement secouées, que le système bancaire japonais montre de graves dysfonctionnements et que toutes les places européennes, en septembre, perdent des points.

Domino

Prévu lui aussi, le troisième temps de cette crise financière surgit le 17 août 1998 lorsque la Russie suspend le remboursement de sa dette et dévalue le rouble. Les investisseurs-spéculateurs savent que la prochaine pièce du domino est le Brésil : le Financial Times, le 24 août, le désigne comme l’un des pays les plus vulnérables de l’Amérique latine. Mais le Brésil est alors en pleine campagne électorale. Fernando Henrique Cardoso, président sortant, brigue, face au candidat du Bloc des oppositions, Lula, un deuxième mandat présidentiel, lors de l’élection du 4 octobre, et se fait évasif et prudent sur les éventuels effets de la crise russe sur l’économie brésilienne. La bourse de New York, début septembre, connaissant une suite de baisses, comme celle de Sao Paulo, il se dit convaincu qu’il n’y a pas pas d’attaque spéculative contre le réal, mais qu’on est en présence d’une crise mondiale. Cependant, le ministre des finances, Pedro Malan, a engagé de discrètes discussions avec le FMI, dès la fin août.

Réélection

Mais la problématique de la crise financière mondiale et de ses implications économiques et sociales au Brésil ne viendra jamais au centre du débat électoral, malgré les tentatives répétées de Lula. Le président Cardoso, en effet, a été élu une première fois en 1994 sur un programme de stabilisation de l’économie, réussit avec le lancement du real qui met fin à près de dix ans d’une hyper inflation incontrôlable qui atteindra jusqu’à plus de 5000 % l’an, en juin 94, sur 12 mois cumulés. Et c’est sur cette ligne politique de stabilisation des prix qu’il axe à nouveau sa campagne et lui vaudra sa réélection.

Bourse

La préoccupation immédiate n’est alors pas la croissance économique, les premiers signes d’une récession apparaissent d’ailleurs dans l’Etat de Sao Paulo au cours du 3e trimestre, tandis que le taux de croissance du PIB tombe de 3,4 % en 1997 à 0,5 % en 1998 (la prévision pour 1999 est de -4 %). Ainsi, au cours des mois de campagne électorale, lorsque la monnaie subit des attaques spéculatives, et que les réserves de change s’écroulent (elles passeront, en 1998, de 70 à 40 Mds de dollars) son équipe économique choisira classiquement d’augmenter les taux d’intérêt, jusqu’à l’absurde (49,75 % à la mi-septembre 98) et de nier toute possibilité de dévaluation de la monnaie. Pourtant, tous les économistes, de gauche comme de droite, au Brésil comme sur toutes les grandes places boursières, savent qu’en parité avec le dollar lors de son lancement en juillet 94, la monnaie brésilienne a, de fait, déjà perdu de 20 à 30 % de sa valeur : avant son effondrement à la mi-janvier.

Le "Plan real", dans un premier temps, a stabilisé les prix et ainsi permis aux classes les plus pauvres, et les plus nombreuses, de la société brésilienne de pouvoir se procurer, au prix de la veille, le riz et les haricots noirs quotidiens. Il a aussi fait croître le chômage du fait, notamment, de l’ouverture brutale du marché intérieur aux importations, de la marche forcée à la productivité et aux restructurations des entreprises brésiliennes dont beaucoup, impréparées à ce choc, soit disparaissent, soit sont absorbées.

Récession

Les fonctionnaires sont licenciés en masse ou perdent statuts et avantages. Les paysans sans terre occupent des propriétés non exploitées. Le système de santé continue de se dégrader. Simultanément, et c’est le "conseil" premier du FMI, se multiplient les privatisations des grandes entreprises publiques (118 en 7 ans, pour une valeur, dettes libérées comprises, de 80 à 85 Mds de dollars), dans la perspective, jamais atteinte, de réduire la dette extérieure qui continue aujourd’hui d’être estimée à plus de 300 Mds de dollars. Le Brésil, avec le "Plan real", adhérait à la mondialisation financière, ultime frontière, promesse de modernité économique, légitimement revendiquée par un grand pays aux potentialités humaines et naturelles immenses. La priorité du candidat Cardoso, reste, elle, étriquée, réduite quasiment à la seule défense du real, capital politique principal, il est vrai. Et aussi, hélas, instrument psychologique déterminant sur une population peu, mal informée des enjeux réels qui agitent les bourses de Sao Paulo et Rio de Janeiro, et qui, malgré les difficultés économiques, est profondément attachée à une monnaie qui fait leur fierté pour n’être pas, comme les précédentes, "dépréciée" à l’extérieur, comme à l’intérieur.

Austérité

Réélu, Fernando Henrique Cardoso, retrouvait ce qui n’avait pas été mis au premier plan de la campagne électorale mais s’était mis en place dans la réalité, la crise financière, le rigide programme d’austérité imposé par le FMI, en novembre, en échange d’une aide de 41,5 Mds de dollars, précédant ce qui commande dorénavant l’avenir à long terme : l’effondrement financier dont le Brésil a été la cible annoncée en janvier dernier. En revanche, ce qui n’était pas annoncé, c’était la décision du président Cardoso de mettre brutalement fin à la défense du réal, le laissant flotter par rapport au cours du dollar et, en guise de caution, nommant à la tête de la Banque centrale un homme ayant récemment travaillé pour le compte de la star des spéculateurs internationaux, George Soros... En septembre, Fernando Henrique Cardoso lançait un appel au G7 pour qu’il mette fin à "la spéculation effrénée" et promettait que "le pays ne serait pas sacrifié à cette spéculation qui ne repose sur aucune situation réelle". Ce "sacrifice" a eu lieu, du moins, les premières scènes.

Dettes

Au-delà (et en amont) du spectaculaire qu’est l’effondrement de la monnaie, des processus politiques, économiques, sociaux ont été mis en oeuvre dont l’amplitude échappe le plus souvent aux prévisions, dont la mesure n’est évidemment pas donnée par les chiffres officiels. Le retour du chômage (18 % annoncés) et celui de l’inflation (15 % au mieux) sont assurés, la récession est certaine, la dette extérieure continuera d’augmenter et son service s’alourdira. Quant au plan d’aide du FMI, il a dû être remis à l’étude sur les nouvelles bases imposées par le FMI au vu de la dépréciation d’environ 40 % du real, et la nouvelle version ne pourra être que plus draconienne. Le président Cardoso n’est pas assuré que des mesures d’austérité renforcées soient adoptées sans réticence par sa majorité parlementaire dont un important segment est à l’écoute des difficultés de la population. Il doit, par ailleurs, gérer une fronde de sept gouverneurs d’Etats de la Fédération qui exigent la renégociation de leur dette vis-à-vis du pouvoir central : la dette de l’ensemble des Etats s’élevant à de plus de 100 Mds de dollars.

Alena

Il doit aussi contenir les appels à prononcer un moratoire sur la dette extérieure qui montent des partis de l’opposition de gauche, des syndicats, de la Conférence des Evêques brésiliens et de certains économistes, comme le très respecté Celso Furtado qui déclarait dans le Jornal do Brasil du 15 février dernier : "Le moratoire arrivera. Je pense que dans un ou deux mois le Brésil sera conduit à une renégociation de sa dette." L’affaiblissement économique intérieur du Brésil est doublé, au niveau de la région, par les difficultés de fonctionnement du Mercosul du fait du déséquilibre des échanges commerciaux entre le Brésil et l’Argentine apporté par la dévalorisation du real. C’est le moment choisi par Bill Clinton pour relancer l’idée d’une extension aux 34 pays de l’Amérique latine de l’Alena, la zone de libre échange économique qui réunit aujourd’hui les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. La crise brésilienne n’est pas terminée.

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