Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er octobre 2006

Le conservatoire, c’est classieux

Alors que les aficionados de la musique classique se font rares, les conservatoires témoignent d’une grande vitalité. Reportage à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, auprès des jeunes musiciens du conservatoire.

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Fontenay-sous-Bois est divisée en deux. Côté bois de Vincennes, les coquets pavillons en meulière. Côté autoroute, les barres des cités de Val-de-Fontenay. Le conservatoire, situé à deux encablures du RER, occupe une maison agrémentée d’un perron à l’orée de la vieille ville. A l’intérieur des murs, les moulures, le lustre terne, les boiseries, le plancher et cette odeur singulière que partagent nombre d’institutions. Qu’ils habitent le quartier ou viennent des villes voisines, cadres et classes moyennes forment le gros de l’effectif. Les habitants des zones éloignées, mal desservies par les transports en commun, viennent difficilement jusque-là. « Sur environ cent cinquante élèves, ils ne sont que trois ou quatre à fréquenter le conservatoire et au moins un des parents est enseignant », constate Annick Meyerie, la directrice de l’école Henri-Wallon, classée en zone d’éducation prioritaire.

Dans ce sanctuaire de la culture savante, où les enfants apprennent dès le plus jeune âge à déchiffrer des partitions et à jouer d’un instrument, le piano est roi. « Cet instrument est le plus demandé. Dans la tradition bourgeoise, il a remplacé le chant choral que pratiquaient toutes les jeunes filles de bonne famille au XIXe siècle », explique Patrick Mut, le directeur. Ses goûts ne collent pas avec l’image qu’on se fait de la fonction qu’il occupe. Comme musicien, il est passé de Claude François aux rythmes brésiliens, du jazz à la techno, du rock au classique. « Ce qui m’intéresse, ce sont les passerelles », explique ce violoniste qui a travaillé avec l’orchestre philharmonique de Radio-France et l’orchestre national de France. Le classique, en particulier Tchaïkovski et Bach, c’est ce qu’il préfère jouer. Pas forcément ce qu’il prend le plus de plaisir à écouter... « Je fais de la musique, je n’en écoute pas », assure-t-il avec franchise. « Je ne mets que ce qui a un sens pour mon travail. Dernièrement, je me suis ainsi plongé dans les musiques andalouses et africaines. »

Musiques de chambre

Les élèves de son conservatoire, nourris de Haendel, Mozart ou Vivaldi depuis le plus jeune âge, forment-ils une espèce à part ? Ces apprentis musiciens sont-ils les passeurs d’une tradition savante ? Aiment-ils à rêvasser au doux son de la flûte pendant que leurs congénères se déchaînent sur la variété, le rap ou la chanson réaliste ? Jeanne, bottes noires, minijupe écossaise et petit haut échancré, a une bouille de midinette. Avec ses cheveux blonds qui tombent en cascade sur ses épaules et sa mine désinvolte, on l’imagine plus facilement dans un groupe de rock que dans une institution poussiéreuse. Et pourtant, la jeune fille en est à sa sixième année de piano. Depuis peu, elle s’essaye aussi à la guitare électrique dans le cadre d’une association. « Dans ma chambre, je ne mettrais pas un CD de classique, ça ne me branche pas. Je préfère en jouer qu’en écouter », confie-t-elle en faisant la moue. « Au lycée, il y a ceux qui écoutent du rock et ceux qui écoutent du rap. Moi, j’aime bien Eminem, c’est tout. » Sa chambre est tapissée d’affiches de chanteurs rock et pop : les Rolling Stones, Red Hot Chili Peppers, Placebo, Shakira, David Bowie et Raphaël qu’elle est allée voir en concert...

Léna a choisi la flûte traversière. Mais le classique, ce n’est pas non plus son truc. Le jour où ses parents l’ont traînée à la salle Pleyel, elle en est ressortie assommée. « C’était beaucoup trop long. Du coup, je n’y retournerai jamais. » Elle télécharge bien sur son ordinateur quelques « trucs anciens » : les Beatles, les Doors et Buena Vista Social Club ! Mais ce qu’elle préfère, ce sont des groupes comme La Rue Kétanou et les Wriggles. Elle est aussi fan de Tiken Jah Fakoly, Manu Chao et Eminem. On peut donc passer toute son enfance et son adolescence au conservatoire sans jamais tendre l’oreille aux compositions des siècles précédents ? « Je supporte le classique. Contrairement à d’autres, je ne change pas tout de suite quand je tombe dessus à la radio », tranche Léna.

Les goûts des parents

Arthur vit dans une maison au cœur du village de Fontenay. A dix ans, il a déjà des goûts affirmés. Pêle-mêle, le rock, le jazz, le hard-rock et Laurent Voulzy. Mais décidément non, le classique, il n’aime pas. Il n’en démord pas, malgré l’insistance de son père : « On écoute aussi de la musique classique », souligne celui-ci en désignant la chaîne hi-fi qui trône dans le salon. Tel un maître d’école, il interroge ses enfants : « Citez-moi des noms de compositeurs. » Silence. Il poursuit : « Mozart, ça vous dit quelque chose ? » Le fils : « Ah oui, je n’ai pas trop aimé... » Le père ne se laisse pas décourager. Il rétorque : « Tu veux parler du film... » Le fils : « Non, de la musique. » Un peu plus tard, alors que la mère et le fils tombent d’accord sur le fait que le rock est dansant, le paternel retente sa chance : « Vivaldi aussi, c’est festif. » Arthur hausse les épaules mais il lui laisse le dernier mot : « Mes enfants sont imbibés malgré eux de musique classique. »

Méhania et Rayan font figure d’exceptions. Malgré un déménagement qui les a propulsés à l’autre bout de la ville, ils continuent de fréquenter le conservatoire. Fatima, leur mère, a préféré regrouper toutes les activités le mercredi, « quitte à passer la journée là-bas ». Une seule navette dessert, en effet, le centre-ville. « Le conservatoire, j’y inscris mes enfants pour qu’ils aient un bagage musical. Je ne veux pas en faire des Bach mais plus tard, il faut qu’ils puissent discuter avec les autres », explique-t-elle. Elle a découvert le classique « par hasard ». Une découverte qu’elle relate de façon touchante et juste : « Je travaillais dans un hôpital psychiatrique. Au boulot, c’était tristounet. J’ai mis des fleurs et, à la radio, je suis tombée sur cette musique. C’était doux, cristallin... Surtout le piano. Cela me permettait de décompresser. » De la chambre de Méhania filtre un air de Lorie, la star préférée des fillettes. « J’écoute tout ce que je trouve. La radio, c’est zéro euro alors que les disques, ça coûte super cher », lance-

t-elle. Difficile de citer des noms, mais en cherchant bien, elle se déniche quand même un faible pour Renaud et Brassens. Ils lui rappellent les trajets en voiture avec son père.

Les mélomanes

Les élèves du conservatoire qui prennent vraiment goût à la musique classique sont rares. Le studieux Jonathan, qui fréquente les salles de concert depuis tout petit, est devenu à vingt ans un mélomane averti. Il cite Bach, le Requiem de Mozart, Peer Gynt, l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski et Albinoni. « Je n’ai jamais écouté de rap ni de reggae. » Il préfère la musique des années 1960 et les chants révolutionnaires. La mère orchestre les sorties de toute la maisonnée. « Je n’ai pas le temps d’écouter de la musique sauf quand je vais au concert », dit-elle. De Champs-sur-Marne au 7e arrondissement de Paris, de la Sorbonne à Paris Quartier d’été, elle égraine les initiatives qu’elle a prises. Toutefois, elle avoue, en toute sincérité : « On a beaucoup de disques mais on ne les écoute pas souvent. On est une famille du silence. »

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