Rose-Anne Vicari
Accueil > Société | Par Pia de Quatrebarbes | 12 février 2011

Le dérapage incontrôlé d’une maman braqueuse

Un an après sa tentative de braquage, Rose-Anne Vicari publie
son histoire. Pour Regards, elle se livre sur ce qui l’a poussée
à braquer maladroitement la buraliste du quartier : une longue
descente aux enfers, miroir du quotidien de nombreux précaires.

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C’est une femme usée qui met difficilement
un pied devant l’autre et
monte encore plus péniblement
les marches. «  Je fais beaucoup
plus vieille que mes 51 ans
 », reconnaît
Rose-Anne Vicari. Ses joues sont barrées
de deux grosses rides, « c’est mon livre
ouvert », explique-t-elle de sa
voix chantante. Comme si sur
ce visage se lisaient toutes les
épreuves d’une vie : les dettes,
la dépression, le harcèlement.
La litanie des coups du sort ne
semble jamais s’arrêter. Ces accidents
de la vie sont le quotidien de beaucoup
d’anonymes. Mais par un dérapage, Rose-Anne
leur a donné une voix.

Rose-Anne Vicari, c’est la Marseillaise que les médias ont surnommée « la maman braqueuse ».
Une nuit, elle s’est levée à 3 heures du matin.
A côté, son fils de 23 ans dormait paisiblement.
Elle a fouillé l’appartement, pris un pistolet
d’alarme et l’a fourré dans une sacoche. Alors
qu’elle refermait la porte, sur la table du salon est
resté un avis d’expulsion pour loyers impayés.
Elle s’est engouffrée dans sa vieille voiture, direction
le tabac du quartier. Ce 8 décembre 2009,
Rose-Anne a attendu que la buraliste arrive. Elle
est sortie de la voiture, comme mue par une
force extérieure, puis a joué son va-tout.

La buraliste l’a accueillie comme
chaque jour. Dans son livre,
Rose-Anne décrit la scène.
Les mots ont du mal à sortir,
Rose-Anne chuchote un « fermez
la porte
 ». La commerçante éclate
en sanglots. «  Pas vous, ce n’est
pas possible !
 » Rose-Anne ne sortira pas l’arme,
mais n’arrivera pas non plus à lui dire qu’elle veut
de l’argent contre reconnaissance de dettes. Un
huis clos infernal se joue. Face à face, les deux
femmes sont unies par la peur, l’une pour l’instant
présent, l’autre pour l’avenir. Enfin, un client
entre et neutralise Rose-Anne.

Pourquoi ce jour là, pourquoi cette femme ? «  Si
je suis allée vers elle, c’est que je la sentais tellement humaine
 », confie-t-elle. Cette femme,
tellement humaine, ne portera jamais plainte.
Au procès qui se tient en janvier 2010 et lors
duquel Rose-Anne est condamnée à un an de
prison avec sursis pour tentative d’extorsion de
fonds, la commerçante est là. Rose-Anne n’ose
pas lui parler, la brusquer : « Je ne lui ai jamais
voulu de mal, j’ai beaucoup de remords.
 »

« Survivre en tentant tout »

Un an après, on peine à imaginer cette quinquagénaire
soigneusement maquillée qui s’offre
encore, malgré son corps fatigué, la coquetterie
de porter des talons hauts commettre ce « braquage
 ». Comment a-t-elle donc pu sortir des
rails’ Elle a toujours du mal à y voir clair, hésite.
« C’est comme si je ne l’avais pas vécu. » Il n’y
a pas de revendication politique derrière son
geste, juste un appel au secours. « Ce n’est pas
un coup de folie, c’est un cri de détresse. J’ai agi
comme un animal pour survivre en tentant tout :
les moyens légaux comme illégaux.
 »

Rose-Anne manie bien les mots, elle les a couchés
dans un livre. Un exutoire. Elle a noirci
600 pages, ensuite réduites à 180. Dans ces
pages, il n’y a pas de trajectoire linéaire, de plan
de carrière, ni de réponses rationnelles. Il y a
la peur du lendemain, la culpabilité de ne pas
offrir à ses enfants la vie qu’on leur souhaitait.
Il y a surtout l’écho des difficultés de tous ceux
qui comme elle ont peur de finir un jour à la rue.
Des travailleurs pauvres qui jonglent avec factures impayées, découverts et débrouille mais ne baissent pas les bras.

Car Rose-Anne n’a jamais baissé la garde. Combien
de fois s’est-elle relevée avant de replonger
 ? Elle parle sans ciller des premiers soucis
d’argent. C’est le début des années 1990, elle a
30 ans et deux enfants. « Je vis avec un homme
(Davy dans le livre) qui n’assume pas financièrement.
 » Rose-Anne, elle, assume tout : le travail, le
loyer. Au gré des ruptures violentes, Davy apparaît
et disparaît dans la vie de Rose-Anne en dilapidant soigneusement
son argent.
Quand ils se quittent définitivement,
elle est seule
avec deux fils et des premières
dettes. C’est le
début de la spirale infernale. Elle travaille,
fait tourner la maison. Mais premier coup du
sort : l’association pour laquelle elle travaille se
révèle illégale. La structure est fermée, Rose-
Anne est intégrée à la mairie de Marseille mais
perd 150 euros de salaire.

La situation devient intenable. Rose-Anne emprunte,
se retrouve avec des crédits revolving
et leurs intérêts abyssaux. Elle frappe à toutes
les portes. Les amis d’abord qui prêtent un peu
d’argent. Et aussi les services sociaux. «  J’étais
suivie par une assistante sociale qui m’a enfoncée.

 » L’assistante la presse : il faut déménager
pour un appartement plus petit, elle ne peut plus
payer son loyer. De guerre lasse, elle suit son
conseil.

Angoisse et boulimie

«  Quand vous êtes dans des situations comme
celle-ci, vous n’arrivez plus à réfléchir.
 » Rose-
Anne quitte donc son F4 pour un F2, à la va-vite
bien sûr. Elle vend une partie de ses meubles,
donne les autres. Trois mois plus tard, elle obtient
un logement HLM. «  On m’avait fait déménager
pour économiser 75 euros par mois. Quand j’ai
re-déménagé pour le HLM, je n’avais plus de
meubles, j’ai dû tout racheter, et j’ai replongé.
 »
Elle en veut au système. « Ma dette aurait pu être
réglée. J’ai essayé de m’en sortir mais je n’ai
pas été aidée. Mon assistante aurait très bien
pu négocier avec mes créanciers, m’aider dans
mes démarches
 », s’emporte-t-elle.

L’angoisse quotidienne pèse aussi sur le corps
et l’esprit. Rose-Anne devient boulimique, et
bientôt dépressive. «  J’avais déjà fait des dépressions
avant, je réagissais de façon très
excessive. J’ai recommencé
à sortir comme à 20 ans, je
dormais peu et gérais tout.
Et puis d’un coup, ça a été
comme si j’avais épuisé
toute mon énergie.
 » Elle n’a
plus la force : ni de travailler,
ni de s’occuper des enfants. Pendant six mois,
elle reste prostrée, fait l’autruche avec ses problèmes
d’argent. Quand elle retourne travailler,
le sort s’acharne encore. Cette fois-ci, c’est
une supérieure toute puissante qui l’humilie
quotidiennement. Rose-Anne tient un temps, et
replonge.

Elle perd le fil du récit, les souvenirs s’entrechoquent.
«  J’ai un problème avec les dates »,
avoue-t-elle timidement. Elle se souvient que les
années ont continué à filer, entre harcèlement,
dépression et problème d’argent. La misère destructrice,
pique-assiette, comme elle l’appelle,
s’est installée. Les 1 200 euros ne suffisent pas
pour elle et son dernier fils. L’aîné, lui, est parti
dès qu’il a pu, à 18 ans.

Quand Rose-Anne se lève à l’aube de ce 8 décembre
2009, elle est en arrêt maladie depuis
deux ans. Son fils ramène l’argent de ses petits
boulots. Elle, erre dans l’appartement, boulimique
de nourriture et de séries américaines.
L’angoisse de l’expulsion est quotidienne, le
sommeil ne vient plus. « On ne se sent plus dans
le monde, on est dans une bulle enfermé avec
cette colère qu’on ne peut pas exprimer.
 »

La quinquagénaire a épuisé toutes les solutions. Elle est tenaillée par la peur que son fils bascule. «  Je le voyais ne plus croire à la vie.
En sous-entendus, on se disait qu’il fallait faire
quelque chose et s’en sortir. Je tremblais qu’on
m’appelle et qu’on me dise qu’on l’avait arrêté.
 »
Elle choisit d’agir à sa place. «  Si quelqu’un doit
payer c’est moi.
 »

Une victime du système ? Oui, mais pas seulement.
« En écrivant, je me suis rendue compte
que j’avais eu de la chance, mais que je n’avais
pas su la saisir. A chaque fois qu’il y avait une
mauvaise décision à prendre, je l’ai prise.
 » Le
jeu notamment’ Dans un reportage, on la présente
comme une accro aux jeux en ligne qui y a
engouffré quatre mois de salaire, Rose-Anne enrage
et livre sa version. «  C’était quelque temps
avant mon acte, j’ai gagné puis perdu beaucoup
plus. Cela a aggravé mes difficultés mais n’est
pas à leur origine.
 »

Briser le silence

Aujourd’hui, Rose-Anne avance, péniblement.
Après le « braquage », tout s’est enchaîné.
«  Je l’ai vécu comme une sorte de télé-réalité,
ça cartonne un moment et puis on oublie.
 » Elle
a bien eu l’aide de particuliers. « Mes avocats
qui ne m’ont rien demandé pour me défendre,
mes anges gardiens. J’ai aussi une fée, c’est
une dame qui a appris mon histoire et qui m’a
contactée
pour rembourser toutes mes dettes
locatives. » Un don qui lui a permis de souffler
quelque temps.

Côté travail, rien ne va. Rose-Anne aurait dû reprendre
un poste en mi-temps thérapeutique à la
mairie. « Pour des raisons administratives, je n’ai
pas encore repris. Je me retrouve à mi-solde.
 »
Avec 600 euros par mois, il faut payer le loyer
(500 euros), l’électricité, le téléphone, la voiture,
ce n’est pas assez.

La Marseillaise qui s’est tue pendant longtemps
a maintenant envie de dénoncer : l’aberration
d’un système qui ne permet pas à ses travailleurs
de vivre dignement. «  Les services sociaux
ne sont qu’une façade pour dire qu’il existe
quelque chose. L’aide, ce n’est pas de donner
de l’argent pour manger, c’est avant, c’est avoir
un travail qui permette de vivre.
 » Elle insiste, il
faut briser le silence. Pour survivre, elle avoue
devoir encore se mettre dans l’illégalité, elle a
pris un petit boulot. Elle hésite : «  Je fais de la
voyance par téléphone.
 » «  Je veux dire ce qu’on
m’oblige à faire.
 »

Rose-Anne serait-elle donc une héroïne des
temps modernes’ Elle refuse l’étiquette. «  Je ne
suis pas un symbole, mais mon acte est l’écho
de ce que vivent d’autres personnes qui n’ont
pas eu la “folie” de franchir le pas.
 » Pendant
longtemps, elle a culpabilisé. Mais aujourd’hui
elle assume et se dit que «  j’ai toujours eu l’intention
de bien faire
 ». Son livre s’achève sur
une lettre à tous les élus pour en finir avec cette
« République factice » qui oublie son peuple et le
précarise. « S’il faut pousser des cris derrière, je
le ferai
 », prévient-elle.

En attendant, la peur du lendemain est toujours
là, et Rose-Anne n’a plus le droit à l’erreur. «  J’ai
déjà basculé, ce n’est plus une option. On ne
me le pardonnerait plus. C’est différemment
que je pousse mon cri de détresse.
 » Elle le
pousse dans l’écriture, elle veut continuer après
ce premier livre, changer radicalement de vie.
Et, pourquoi pas, toucher le bonheur du doigt,
elle qui dit ne jamais l’avoir appris’

A lire

Un début de mois difficile,
itinéraire d’une maman braqueuse
,
de Rose-Anne Vicari,
éd. Max Milo, 187 p., 16 €.

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