Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er décembre 2007

Le deuxième souffle

Difficile à classer, La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche respire au rythme du quotidien d’une famille de Français d’origine arabe. Le goût de la mer et une question lancinante : comment s’en sortir ?

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Embarqués sur les flots marins : le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, auteur de L’Esquive (2003) et de La Faute à Voltaire (2001), s’ouvre sur une visite guidée du port de Sète. Soudainement, le guide touristique passe le relais à l’un de ses collègues pour assouvir une pulsion et aller faire l’amour dans la cale avec une jeune femme aperçue sur le ponton. A l’instar de cette scène d’ouverture qui plante des graines multiples, dévie de sa route, le film dérange les catégories, les genres. Film social ? Feuilleton familial (recomposé) ? Peinture d’une communauté, les Français d’origine arabe ? Fable sensuelle qui cuisine le couscous comme un geste d’amour ? Loin de tout carcan, la singularité de La graine et le mulet se construirait plutôt à partir d’une mise en scène qui fait se rencontrer deux temporalités ; celle, lente, étirée, d’une dilatation de la scène, de la prise et celle, fugace, d’une captation du réel et d’un sens inouï de l’improvisation. Le film joue sur ce double rythme, ce double souffle : jusqu’à l’essoufflement final.

« T’es plus rentable. T’es fatigué et tu nous fatigues. Si tu veux continuer à travailler, il faut que tu acceptes des horaires flexibles », assène-t-on à Slimane Beiji (Habib Boufares), employé sur le chantier naval depuis trente-cinq ans. Ce père de famille divorcé se fait licencier sans attendre. Silhouette fatiguée et joues creusées (quand les autres personnages arborent fièrement leurs rondeurs), corps en marche sur son scooter sans âge, le silence observateur et le sentiment intériorisé (quand les autres ne cessent de parler, de monologuer ou de dialoguer), Slimane partage son temps libre entre ses enfants et ses petits-enfants et sa famille adoptive, deux mondes qu’il fournit pareillement en mulets. Quand il vient offrir ses trésors, on décèle un brin de rancœur du côté de sa femme, Souad (Bouraouïa Marzouk) qui lui dit que cela sent le poisson (« Non, ça sent la mer », lui répond-il) ; mais de la joie gourmande du côté de sa belle-fille, Rym (Hafsia Herzi), la fille de sa compagne propriétaire de l’hôtel-bar de l’Orient où il vit entouré d’une petite communauté de musiciens. Angoissé par l’avenir, taraudé par l’idée de n’avoir rien laissé à personne, Slimane décide d’ouvrir sa propre affaire, un restaurant où l’on servirait un couscous au mulet, qu’il choisit d’installer sur un vieux bateau retapé, La Source.

Autour d’un projet

La deuxième partie du film s’organise autour des démarches administratives entreprises par Slimane et son alliée Rym qui se confrontent ensemble à des préjugés racistes et paternalistes, à une condescendance insidieuse (« Une très belle aventure humaine, ce Monsieur Beiji », « l’hygiène française », etc.), jusqu’à la soirée d’inauguration, un « examen » lors duquel il doit faire ses preuves, séduire et convaincre les notables locaux d’autoriser son projet. « Je suis parti d’un pur fantasme populaire, le genre d’histoire que l’on aime à raconter dans les cités, le mythe de ceux qui « s’en sont sortis » [...] Faire le plaidoyer énergique et décomplexé du droit à la différence, sans pour autant tomber dans la stigmatisation méprisante et réductrice de la représentation exotique, constitue un double enjeu, essentiel, auquel mon regard affectivement investi me prédispose, je crois », analyse Kechiche. Juliette Cerf

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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