Accueil > Politique | Par La rédaction | 25 octobre 2012

Le droit de vote des étrangers : impopulaire, vraiment ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Devant le possible recul de François Hollande sur le droit de vote des étrangers aux élections locales, Bertrand Delanoë a appelé sur son blog « la gauche » à prendre le « risque d’être caricaturée et même celui d’être momentanément impopulaire pour donner aux étrangers résidents le droit légitime qu’elle leur promet depuis longtemps ». Quel risque ? Quelle impopularité ? Le philosophe Michel Feher, président de l’association Cette France-Là, rappelle que « l’octroi du droit de vote aux étrangers pour les élections locales est une proposition qui recueille une majorité d’opinions favorables depuis maintenant dix ans ».

Sur le sujet : retrouvez ci-dessous notre article du 21 septembre.

« LES SOCIALISTES SONT PERSUADÉS DU CONSERVATISME POPULAIRE »

La question du droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales divise le Parti socialiste. Pourquoi cette promesse de campagne suscite-t-elle de telles craintes ? Entretien avec Michel Feher, philosophe, président de l’association Cette France-Là.

Regards.fr. Que craindre d’une réforme visant à ouvrir le droit de vote aux étrangers lors d’élections locales ?

Michel Feher. D’emblée, deux grandes questions se posaient à propos de l’action de François Hollande et de son gouvernement. La première concernait le cœur économique et social de leur politique : comment allaient-ils arbitrer entre les propos de campagne du chef de l’État sur la nécessité de secouer le joug de la finance et de pousser l’Europe à se préoccuper davantage de reprise de l’activité que d’austérité budgétaire et son souci, une fois l’élection gagnée, de faire apparaître la France comme un interlocuteur raisonnable des marchés financiers et de la chancelière allemande ? La seconde question portait sur les autres grands thèmes où la différence entre la gauche et la droite est censée s’exprimer, notamment le rapport des gouvernants aux étrangers et aux frontières : les nouveaux dirigeants allaient-ils opter pour une accentuation ou au contraire une minimisation du contraste avec le quinquennat précédent, étant donné les circonstances de « crise » qui étaient celles de ce début de mandat ?

En décidant de ratifier le traité « Merkozy », et donc de mener une politique budgétaire conforme à la « règle d’or », le président et sa majorité ont clairement répondu à la première interrogation. Reste à savoir comment la politique gouvernementale va maintenant s’articuler avec ce choix de la rigueur, fût-il rebaptisé choix de la compétitivité. François Hollande et Jean-Marc Ayrault vont-ils estimer que leur renoncement à la confrontation avec Berlin et les marchés doit être compensé par une fidélité sans faille à d’autres promesses marquées à gauche ? Par exemple, celles d’accorder le droit de vote aux étrangers non communautaires pour les élections locales, mais aussi de lutter contre les discriminations en instituant le récépissé lors des interpellations policières, ou encore d’ouvrir le mariage et l’adoption aux couples de même sexe. Vont-ils au contraire craindre qu’en tenant de tels engagements, on leur reproche de cliver la société, au moment où les Français ont besoin d’être unis pour se serrer la ceinture ? Ou pire, vont-ils craindre qu’on les accuse de réserver leur générosité aux étrangers et aux minorités, au moment où ils demandent tant de sacrifices au peuple autochtone et majoritaire ? C’est bien cette dernière crainte qui semble inciter les dirigeants socialistes à s’aligner sur le ministre de l’Intérieur. Pour leur part, les 75 élus du PS qui ont signé le texte du Monde appelant à tenir la promesse du droit de vote s’inquiètent au contraire de l’effacement de toutes les distinctions entre leur camp et celui de leurs adversaires de droite.

Pourquoi cette proposition, émise il y a 30 ans par le PS, tarde-t-elle tant à se mettre en place ? Plusieurs pays européens l’expérimentent pourtant déjà et les Français y sont apparemment favorables à 61 %, selon un sondage BVA réalisé pour Le Parisien en novembre 2011…

Depuis plusieurs décennies, le Parti socialiste partage avec la droite la conviction que la France d’en bas n’est guère féministe, qu’elle est hostile à la suppression des discriminations relatives à la sexualité et qu’elle considère que l’immigration est un problème majeur. Les socialistes conviennent sans doute que ces sentiments populaires seraient amenés à s’estomper s’il était possible de mener une politique économique et sociale plus favorable aux couches les moins favorisées de la population. Seulement voilà, de ce côté-là, la gauche dite raisonnable n’a pas grand-chose à offrir, sauf à cesser d’appartenir à la famille des dirigeants « raisonnables ». Aussi, faute d’oser se démarquer nettement en matière de politique budgétaire et fiscale, ou encore dans le domaine des rapports des pouvoirs publics avec les marchés financiers, les représentants de ce qu’il est convenu d’appeler la social-démocratie estiment que, pour s’éviter une double impopularité, il leur faut également s’aligner sur la droite concernant les questions relatives aux droits des étrangers, et dans une moindre mesure, des femmes et des minorités.

Les socialistes sont tellement persuadés du conservatisme populaire que même les démentis apportés par les enquêtes d’opinion n’y changent rien. Le sondage que vous citez fait suite à bien d’autres qui montrent que l’octroi du droit de vote aux étrangers pour les élections locales est une proposition qui recueille une majorité d’opinions favorables depuis maintenant dix ans. Une même majorité massive se retrouve d’ailleurs pour la question de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, et là aussi nombre de socialistes continuent de trembler. 61% d’opinions favorables et pourtant, tout le monde est persuadé qu’un référendum sur la question du droit de vote des étrangers se solderait par un non ! Même s’il est vrai que la dimension plébiscitaire du processus référendaire comporte des dangers considérables, il me semble que le moment est venu de dire chiche - pour le droit de vote des étrangers comme pour le traité européen. Car hormis une « thérapie de choc », rien ne pourra arracher les partis socialistes aux complexes qui les paralysent et menacent de les réduire — comme en Grèce, en Italie, et bientôt aux Pays-Bas et en Allemagne — à des formations d’appoint dans des majorités de droite.

Peut-on en attendre des répercussions sur l’ensemble de la politique migratoire menée par le gouvernement ? 

Dès lors que les étrangers sont des électeurs, le potentiel de voix qu’ils représentent tend à produire un effet dissuasif sur les propensions xénophobes de certains partis et candidats. Cette dissuasion est certes proportionnelle au nombre d’étrangers présents dans la commune, l’arrondissement ou la ville où se déroule le scrutin. Mais on peut avancer qu’il s’agit d’un élément qui va dans le sens, sinon d’une « déproblématisation » de l’immigration, du moins d’une incitation, pour les candidats à une élection, d’y regarder à deux fois avant de miser sur la stigmatisation des migrants pour accroître leur popularité. En outre, on peut gager qu’une fois le droit de vote accordé aux étrangers, il n’y aura pas de retour en arrière. Mieux, la question disparaîtra sans retour des débats, comme l’abolition de la peine de mort, l’inscription de la parité dans la constitution ou l’institution du Pacs. Car même si, avant qu’elles soient votées, les extensions de la démocratie sont présentées par leurs critiques comme des menaces pour la survie de la nation ou de la civilisation, une fois adoptées, ces mesures cessent presque aussitôt de prêter à polémique. Les socialistes devraient puiser du courage en se retournant sur les quelques audaces de leur passé. Hélas, l’intensité de leurs complexes les prive autant de leur lucidité que de leur courage.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?