Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 24 mai 2011

Le goût des ruines

Photographies, films, jeux vidéos : le motif de la ville sinistrée, abandonnée
ou détruite, fait florès. Promenade au milieu des ruines que notre époque
se donne à contempler avec une gourmandise ambiguë.

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La ruine est un motif contemporain. Il est frappant
en effet de voir combien l’image de la
ville détruite est devenue une sorte de fond
d’écran culturel que mobilisent les productions
les plus commerciales. Films, séries télévisées
et jeux vidéos, par exemple, semblent aimantés par la
représentation de la ville post-apocalyptique : des avenues
fantômes et des buildings désertés sont l’arrière-plan des
films de zombies comme I Am a Legend (Francis Lawrence,
2007) ou la série tirée d’une BD « The Walking Dead » (Frank
Darabont, 2010). Le blockbuster catastrophe 2012 (Robert
Emmerich, 2009) accumule les scènes de bravoure technologique
où la terre s’ouvre littéralement et engloutit les villes,
où l’on voit la côte californienne toute entière plonger dans
l’océan comme une part de gâteau dans la crème anglaise.
Il n’est pas de film, jusqu’à Inception (de Christopher Nolan),
qui n’aie sa séquence de ville morte. Que LA production de
2010 contienne, presque indépendamment de son scénario,
un plan de ruines est révélateur de l’amour que nous portons
à ce motif ou, ce qui revient au même, de sa nécessité.

Les jeux vidéos Metro 2033, Singularity ou Bionic Commando
et le tout récent Crysis 2 mobilisent les mêmes éléments,
parmi lesquels notamment : 1) un symbole de la civilisation
engloutie : comme une référence à La planète des
singes
(1968), il y a toujours un bout de la statue de la
Liberté dans un marécage [les films
utilisent beaucoup ce principe, la
fin du monde commençant par la fin
de la Tour Eiffel, du Colisée et de
Big Ben, c’est-à-dire par la fin de la
« culture »] ; 2) l’usine désaffectée,
emportant avec elle toute l’industrialisation
des deux siècles passés,
et avec elle l’organisation sociale
du monde qui s’est éteint [Metro
2033
est un first-person shooter
– FPS, « jeu de tir subjectif » –, où le
héros parcourt le métro désaffecté
de Moscou après la destruction de
la Terre par une bombe atomique,
qui répète toutes les représentations
que nous avons de la ruine industrielle
depuis Mad Max (1979),
Alien (1979) et les autres] ; 3) la
voiture devenue déchet serait enfin
le symbole même de la fin de
la civilisation, comme ses images
afférentes, routes et autoroutes [on
pense aux paysages sinistres d’immenses
embranchements d’autoroutes
éventrés de La route (John
Hillcoat, 2009) ou à la scène de
2012 où un immeuble de parking
verse, sous l’effet du soulèvement
du sol, des centaines de voitures
par ses fenêtres].

Alors que le « paysage » fut le fond
de l’image moderne, son arrière-plan naturel, sa condition, regarder quelques vidéos du jeu
Bionic Commando donne l’impression que l’image postmoderne
aurait pour point de départ la ville détruite. Symptomatiquement,
le premier plan de la série « Flashforward » (Brannon
Braga et David S. Goyer, 2009) qui se veut une sorte de
thriller métaphysique, est une rocade américaine après une
catastrophe, avec carambolage de voitures en flammes.

Autrement dit, si le « post-apo » au sens strict prend sa source
pendant la guerre froide, ses motifs ont aujourd’hui débordé
le sous-genre de science-fiction qu’il constituait pour devenir
une sorte de point de focale collectif fascinant. On dirait que
tout est prétexte à la ruine.

Le sabi et l’effet du temps

Cette insistance de la ville morte se retrouve dans des propositions
artistiques qui n’ont a priori rien à voir avec le gros
de la culture de masse. La photographie, par exemple, poursuit
son long compagnonnage avec la ruine, probablement
sous d’autres espèces aujourd’hui qu’à l’époque des expéditions
coloniales au Moyen-Orient ou de la Commune de
Paris. Deux travaux récents sont intrigants : « Deathtopia » et
« Ruins of Detroit ».

« Deathtopia » est un travail photographique de Shinichiro
Kobayashi sur des ruines industrielles japonaises à travers
tout l’archipel. Fascination pour les éboulis de pierres, le travail
de la rouille, les énormes machines éteintes aux usages
inconnus. On pense à L’éloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki (1933) qui parle du goût japonais
pour le sabi, la dégradation
des choses sous l’effet du temps et
avec elle cette atmosphère douce
et triste. L’appétence pour les
ruines aujourd’hui pourrait ainsi être
rattachée, moins aux ruines imposantes,
signes des empires déchus,
de la peinture romantique occidentale,
qu’au goût oriental pour les
choses vieillies. Tanizaki : « Toujours
est-il que dans la beauté raffinée où
nous nous complaisons, il entre indéniablement
des éléments sales,
antihygiéniques. Les Orientaux (…)
aiment sur les objets “le reflet de la
macule des doigts”.
 »

« Ruins of Detroit » est une exposition
et un livre à partir de photos
d’Yves Marchand et Romain Meffre
dans la ville de Detroit. Berceau de
l’automobile américaine pendant la première moitié du XXe siècle, modèle de la croissance
industrielle sauvage faite de ségrégations et de destructions
naturelles, la ville a décliné avec la désindustrialisation et
après les émeutes sanglantes de 1967. Les photographies
montrent les infrastructures automobiles en ruines, des maisons
qui croulent sous leur propre poids, bibliothèques, salles
de bal, hôtels et théâtres à l’abandon, dans un délabrement
sans âge. Ces photos fascinent, comme celles de Kobayashi,
et énoncent, comme le post-apo : la ruine est un moment de
l’image contemporaine.

Que nous dit cette fascination pour la chose détruite ? Face à
un bouquet aussi large d’images, réunies certes par la même
tige, plusieurs pistes arrivent spontanément. Au-delà de l’ancienneté
du thème, il est certain que le motif de l’écroulement
du building répète les images du 11 septembre 2001 avec
une gourmandise ambiguë. On ne se lasse pas de cette insistance
que donnent à voir tous les films catastrophe fortement
millénaristes d’Hollywood, c’est en propre une répétition.

« Les vestiges d’un empire disparu »

D’autre part, la machine a été le comble de la représentation
moderniste, son point d’euphorie : des locomotives filmées
à l’envi à la naissance du cinéma, du futurisme italien aux
mécaniques énormes et destructrices des James Bond, la
machine est l’objet aimé de la modernité. Aussi la troisième
révolution industrielle, et le nouveau stade de développement
du capitalisme qui lui est associé, n’est-elle plus l’âge de la
vapeur ni de l’électrique, mais de formes technologiques bien
moins ou autrement représentables. Circuits informatiques
et électroniques signent non seulement un nouvel âge du
capitalisme, mais également une nouvelle ère de l’image, de
nouveaux modes de représentation. Avènement concomitant
de la ruine industrielle, qui dit la fin de la modernité industrielle,
mais aussi la fin du modernisme esthétique. C’est un
des sens extrapolés avec lequel entendre cette phrase des
photographes de Detroit : «  Ces magnifiques monuments en
décomposition sont, tout autant que les pyramides d’Egypte,
le Colisée de Rome ou l’Acropole d’Athènes, les vestiges
d’un empire disparu.
 »

Enfin, regardant des cartes postales qui se vendent en
abondance à Berlin, et qui montrent des ruines de la ville
en noir et blanc même si ce sont des photos récentes, on
se dit que la ruine contemporaine se démarque nettement de ses ancêtres romantiques par
exemple, en ce qu’elle ne propose
pas le même rapport à l’histoire.
Quand Chateaubriand pendant
son voyage à Jérusalem contemple
les ruines antiques, il cherche des
monuments d’époques glorieuses,
il se replonge fantasmatiquement
dans les époques que son érudition
lui renvoie et rêve à Scipion, à Hannibal,
à César.

Les ruines qui motivent Chateaubriand
le renvoient au passé.
Quand nous regardons les photos
de Detroit ruinée ou les entrepôts
japonais de Kobayashi, nous
sommes après. Nous sommes
devant des constructions qui nous
sont « contemporaines » et nous
sommes devant elles dans un après
indéfini. Peut-être serait-ce là, à la
fois le paradoxe et un des enjeux de
ces ruines postmodernes, non pas
tant dire le passé, que nous situer
par rapport à lui, énoncer que notre
présent est le futur d’un passé,
l’après d’une chose qui a eu lieu.
Ces ruines donneraient ainsi une
équation de l’époque : « nous ici =
après ».

À lire

Detroit, vestiges du rêve américain

d’Yves Marchand et Romain Meffre ;
éd. Steidl, 2010, 220 p., 88 €.

Deathtopia

de Shinichiro Kobayashi

éd. Media Factory, Japon, 2000.

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