Accueil > Economie | Par Sophie Courval | 1er juillet 2008

« Le livre n’est pas un produit, on ne vend pas des petits pois ! »

Un amendement proposé par l’UMP voudrait autoriser les soldes de livres un an après leur parution. Cette remise en cause de la loi Lang sur le prix unique du livre favoriserait la vente en grandes surfaces. Outre les librairies indépendantes, c’est le contenu même de la littérature et la pluralité des idées qui sont menacés.

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« Avec Claude, cela fait maintenant huit ans que nous avons ouvert Folies d’encre, la seule librairie de Saint-Ouen ! Nous avions chacun une expérience dans le domaine du livre, et comme à l’époque nous étions au chômage, nous avons tenté le tout pour le tout en créant notre propre entreprise.

Quand nous nous sommes lancés dans l’aventure, il n’y avait pas de grandes surfaces culturelles aux alentours, mis à part la FNAC de Saint-Lazare. Aujourd’hui nous sommes cernés. La concurrence est rude et nous enregistrons une baisse des ventes. Les premières années j’arrivais à me payer au SMIC. Aujourd’hui je gagne environ 800 euros, alors que je travaille près de 60 heures par semaine.

Autoriser les soldes de livres un an après leur parution est une menace supplémentaire pour les librairies indépendantes. S’il est peu probable qu’il soit voté, cet amendement proposé par Jean Dionis de Séjour ouvre le débat sur la remise en cause du prix unique du livre, en vigueur depuis la loi Lang de 1981. Initié par Michel Edouard Leclerc, notre plus sévère concurrent, il avantagerait la grande distribution en lui permettant de solder des bouquins récents et nous ne pourrions pas suivre.

Pourtant on ne fait pas le même métier. Les « vendeurs de livres » s’intéressent plus à la quantité qu’à la qualité et proposent essentiellement des nouveautés, les derniers Marc Levy ou Christine Angot. Nous, on essaie de mettre en avant des livres qu’on ne voit pas partout, on travaille avec des petits éditeurs indépendants, pour qu’ils aient une certaine visibilité. Une librairie indépendante se doit de défendre la création littéraire. Evidemment, on vend aussi des livres plus commerciaux, cela nous permet de disposer d’une trésorerie suffisante pour garder en stock des bouquins qui se vendent moins facilement. Il faut souvent du temps pour qu’un livre trouve son public. Dans une librairie comme la nôtre, à la différence des grandes surfaces, on ne renvoie pas un livre au bout de trois mois parce qu’il s’est mal vendu.

La fin du prix unique du livre est un danger pour la démocratie. Avec la disparition des librairies indépendantes, c’est le contenu même de la littérature et la pluralité des idées qui sont menacés. Pour résister, on organise des rencontres avec les auteurs, des expositions, des dédicaces. On informe notre clientèle sur les risques encourus, mais nous ne disposons pas de moyens de communication aussi importants que ceux de nos concurrents. Beaucoup de gens sont séduits par les offres publicitaires d’Amazon, qui offrent la gratuité des frais de port pour les bouquins achetés sur Internet. La baisse du prix du livre, argument invoqué par Michel Edouard Leclerc pour légitimer cet amendement, est un leur. Au contraire, la loi Lang maintient une forme de concurrence saine en imposant un prix fixe pour tous les commerçants. Son abrogation obligerait les éditeurs à augmenter le prix initial et entraînerait à terme une hausse du prix moyen du livre. Au final, les lecteurs seraient perdants. Sans compter qu’en achetant les livres sur Internet ou dans les grandes surfaces ils se privent des conseils des libraires. C’est aussi le cœur de notre métier. Le livre n’est pas un produit, on ne vend pas des petits pois ! » Recueilli par Sophie Labit

Paru dans Regards n°53, été 2008

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