Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé, Emmanuelle Cosse | 1er septembre 2008

Le Maroc, terre d’exil et de répression

Le Maroc voit converger sur son territoire de nombreux migrants venus d’Afrique subsaharienne. Qui s’ajoutent aux jeunes du pays rêvant eux aussi d’exil. Mais l’Europe exige un contrôle de plus en plus sévère que l’Union pour la Méditerranée ne remettra pas en cause.

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Souleymane, 10 ans, a une nouvelle fois fugué de Darna, l’une des structures tangéroises qui accueille les enfants des rues candidats à l’émigration. A moins de 800 mètres du port, il attend les camions dont il connaît les spécificités, les horaires et les destinations, pour se glisser sous les essieux. Le but est de se cacher en espérant gagner un ferry en partance pour l’Espagne. Certes, il faudra encore passer le contrôle au scanner de la douane, les fouilles, puis se faufiler dans la foule des touristes européens. Mais cela ne l’effraie pas le moins du monde. Comme des dizaines d’autres mômes, il veut « brûler » la frontière, être un harragas comme on les surnomme ici. De Tanger, il est impossible d’ignorer l’Europe et ses richesses. Les côtes espagnoles sont distantes d’à peine 14 kilomètres. Ces mineurs qui fuient souvent la misère ou les violences familiales ne croient pas à un avenir dans leur pays. Souleymane le répète : il veut du « flouze », aller à l’école et gagner de quoi construire une maison. Une grosse voiture aussi, « mais quand (il sera) plus grand » . Des rêves d’enfants, qui conduisent à prendre des risques inconsidérés. Chaque jour, dans le port ou en haut de la médina, des petits groupes échafaudent de nouveaux plans pour franchir les contrôles. Beaucoup échouent mais espèrent toujours, bercés par les récits de leurs comparses qui ont réussi. En attendant, ils vivent d’expédients dans la rue et tiennent le coup grâce au sniff de colle. Une survie qui inclut aussi de faire avec les violences policières, les abus sexuels et le racket, fréquents.

Au Maroc, le phénomène d’émigration des mineurs « non accompagnés » est devenu en quelques années une question majeure même si les autorités s’y intéressent encore peu. Une poignée de travailleurs sociaux cherchent à offrir des « alternatives » par un soutien social, scolaire et la possibilité de vivre dans les rares centres d’hébergement. De son côté, le gouvernement espagnol a signé en 2003 un accord de réadmission avec le Maroc qui lui permet de renvoyer les mineurs marocains, après la localisation de leurs proches. Mais le manque de garanties offertes au retour par cet accord (suivi social de la famille, suivi scolaire et professionnel du mineur), est dénoncé y compris par les autorités marocaines, qui n’ont aucun moyen de les prendre en charge. Alors, l’Espagne s’est mis à financer des centres fermés pour y renvoyer les jeunes échoués sur ses côtes... L’un d’entre eux devrait ouvrir à l’automne 2008 dans la banlieue de Tanger.

Si le royaume a bien du mal à agir en direction de ses mineurs, il n’hésite pas à chasser durement les migrants subsahariens bloqués dans le pays après une longue traversée de l’Afrique. Principalement Mauritaniens, Nigériens et Congolais, ils sont plusieurs milliers à vivre en périphérie des villes. Quand ils ont assez d’argent pour payer un passeur, ils se rapprochent des côtes, espérant pouvoir monter à bord d’une pateras, ces petites embarcations précaires qui, parfois, arrivent à rejoindre l’Espagne. D’autres squattent dans les forêts attenantes à Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles sises sur le territoire marocain. A l’automne 2005, l’armée espagnole y tuait plusieurs migrants alors qu’ils franchissaient les grillages frontaliers(1). Depuis, le passage est devenu encore plus ardu, mais les forêts ne désemplissent pas, malgré la faim et l’incertitude de « brûler » un jour. « Quand on a à peine un dollar par jour pour vivre, et que l’Espagne est toujours là à nous regarder, difficile de faire autrement » , nous confie Paul, venu de Côte d’Ivoire et qui se refuse à rebrousser chemin. Depuis plusieurs mois, les migrants doivent aussi faire face à des opérations d’arrestations massives. Raflés chez eux ou sur les marchés, les Subsahariens sont conduits à la frontière est du pays, près d’Oujda. Cette région n’a pas été choisie au hasard : les températures y sont extrêmes, de -6°C en hiver à 43°C en été, et le lieu est très insécurisé.

De la même manière, les patrouilles maritimes marocaines, qui ont reçu comme leurs voisins des aides européennes pour sécuriser leurs côtes, ont changé d’attitude. Tous les moyens sont bons pour décourager de franchir la Méditerranée. C’est ainsi que, dans la nuit du 28 au 29 avril dernier, un zodiac où se trouvaient une soixantaine de migrants a été coulé par des soldats marocains. Trente au moins ont péri noyés, dont de jeunes enfants. Pour tenter d’étouffer l’affaire, les survivants ont été conduits à Oujda. Mais leurs témoignages, par la suite corroborés, ont finalement fait la une d El Pais .

GARDE-FRONTIERES DE L’EUROPE

L’Union européenne (UE) a réussi à déléguer à ses voisins méditerranéens le contrôle des migrations afin que les migrants n’arrivent plus sur son sol. Il s’agit ni plus ni moins que de sous-traitance, faisant de ces pays les gardes frontières de l’Europe. L’UE a aussi externalisé ses frontières, en finançant l’installation de camps de détention des migrants illégaux refoulés, comme c’est le cas en Libye, qui fait peu de cas du respect des textes internationaux sur le droit d’asile(2). L’Espagne en a construit en Mauritanie et au Mali. « L’Europe exerce des pressions sur le Maroc, qui, pour satisfaire ces exigences et démontrer sa bonne volonté assume un rôle de « garde-frontières sous-traité » avec une véritable chasse à l’immigrant subsaharien » , dénonçait en mai dernier Hicham Baraka, de l’association marocaine Beni Znassen pour la culture, le développement et la solidarité (ABCDS), un groupe de défense des migrants. Et, comme le souligne Boubker Khamlichi du réseau d’entraide Chabaka, « l’Europe est responsable de la répartition des richesses ; elle a pillé l’Afrique, elle doit aujourd’hui la nourrir. Mais il faut être clair : avec plus de politiques sécuritaires, il y aura toujours plus de victimes. »

Le réseau Fortress Europe(3) tient ainsi un décompte macabre. En 2007, au moins 1717 personnes ont disparu ou sont mortes aux frontières européennes, dont 876 sur la route de l’Espagne et des Canaries. La même année, la Libye a rapatrié 30940 immigrés pour un montant d’un milliard d’Euros réclamé à l’UE. Dans ces conditions, l’Union pour la Méditerranée (UPM) n’est qu’un moyen parmi d’autres de contenir ceux qui viennent d’Afrique. Dans la déclaration commune adoptée au sommet de Paris, on peut ainsi lire que ces pays « insistent sur le fait que promouvoir des migrations légales correctement gérées dans l’intérêt de toutes les parties concernées, lutter contre les migrations clandestines et favoriser les liens entre les migrations et le développement sont des sujets d’intérêt commun qu’il convient de traiter selon une approche globale, équilibrée et intégrée » . Une approche qui ne considère l’immigré que comme une force de travail, dont l’Europe peut disposer à sa guise. La France a modifié ses contrats pour les ouvriers agricoles, les passant de 9 à 6 mois annuels non renouvelables. En Espagne, dans le cadre du programme européen d’assistance financière et technique aux pays tiers dans les secteurs de l’immigration et de l’asile (AENEAS), on n’embauche plus que des mères de familles pour s’assurer qu’elles repartiront au pays. Ainsi près de 12 000 Marocaines ont rejoint en mai dernier la vallée de Huelva pour récolter la fraise espagnole. Trois mois de travail, avec un salaire journalier de 35 euros, à comparer au salaire mensuel moyen de 250 euros au Maroc. Il était difficile de refuser...

E.C.

1. Lire Guerre aux migrants - le livre noir de Ceuta et Melilla , coord. Anne-Sophie Wender, Emmanuel Blanchard. Ed. Syllepse, 236 p., 10 euros.

2. http://www.migreurop.org

3. http://www.fortresseurope.blogspot.com

A lire

  • Partir de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2006
  • Fais un fils et jette-le à la mer : Marseille/ Tanger , de Yto Barrada, Anaïs Masson, Maxence Rifflet. Fabrique Protocoles, 2004

Paru dans Regards n°54 septembre 2008

L’Union pour la Méditerranée vue par les gazettes marocaines

Concert de la « beauté barbadienne » Rihanna au stade Mohamed V, arrivée de Roger Lemerre (37000 euros net par mois) à la tête de la sélection nationale de football, récit des Fantasia dans la région de Casablanca... En juillet, s’ils n’ont négligé aucun de ces sujets estivaux, les journaux du royaume n’ont pas non plus oublié de chroniquer le sommet du 13 juillet. Le Matin , quotidien francophone très proche du palais, s’inquiète des « inadmissibles pressions » algériennes visant à porter la question du Polisario dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée (UPM) et adopte la méthode Coué : « la conditionnalité du président algérien ne peut avoir aucun effet sur le destin et le succès du sommet de l’UPM » , conclut l’édito du 8 juillet. Conseiller de Mohamed VI (il était déjà celui de son père Hassan II) et président de la fondation euroméditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue des cultures, André Azoulay jure, dans le quotidien Aujourd’hui du même jour, que « les régions qui gagnent sont celles qui savent unir leur Nord et leur Sud » et évoque le « constat du réalisme et du bon sens » qui, selon lui, s’est « vérifié dans les Amériques (Alena) et en Asie (Asean) » .

Un constat très libéral qu’il partage quand d’autres se montrent bien plus sceptiques. « Le projet alternatif de Sarkozy pourrait encore une fois déboucher sur une impasse tant la rive sud de la Méditerranée est caractérisée par des lignes de fractures béantes entre ses régimes, à commencer par l’impossible rapprochement de Rabat et d’Alger » , considère l’éditorialiste de l’hebdo Le Journal . Il rappelle que si le Maroc’qui souhaite obtenir un « statut avancé » auprès de l’UE ?, s’est enthousiasmé pour « le projet mort-né du Grand Moyen-Orient » , « on relativise depuis les promesses grandiloquentes de l’accord de libre-échange signé dans ce cadre avec les Etats-Unis dont on attend encore les retombées » .

Le 14 juillet, Le Matin relaie la position de Mohamed VI ? « Sa majesté le Roi renouvelle son soutien à l’UPM »  ?mais remarque que « le débat sur l’immigration a été écarté du sommet » . Le 17 juillet, La Tribune félicite Nicolas Sarkozy pour son « marathon politique particulièrement brillant » mais souligne que si l’UPM « est née en fanfare (...), tout reste à faire » ... Dans les jours qui suivent, c’est l’absence de Mohamed VI, remplacé par son frère Moulay Rachid, qui intéresse la presse, cela ayant visiblement pris de court la plupart des rédactions du pays, même si l’hebdomadaire TelQuel l’envisageait à demi-mot, dans son numéro du 12 juillet. La Tribune l’explique par deux raisons : « Le revirement inattendu de l’Elysée sur la question de la désignation du secrétaire général de l’UPM » (qui aurait initialement été promis au Maroc par Nicolas Sarkozy avant que celui-ci ne cède au « chantage » d’Alger) et la présence de l’émir du Qatar en bonne place à Paris : « Le Maroc (...) devait-il envoyer au sommet son plus haut représentant pour servir de faire-valoir à un cheik ambitieux » , s’interroge le journal. Tous s’empressent cependant de rappeler combien, malgré cette absence, le soutien du roi au projet reste entier. C ?est que, croit savoir une universitaire franco-marocaine dans une tribune publiée par TelQuel le 26 juillet, « l’UPM présente nombre d’opportunités économiques et politiques, que le Maroc gagnerait à saisir » .

E.R.

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