Accueil > N° 27 - Mars 2006 | Par Rémi Douat | 1er mars 2006

Quand Parisot tentait de régénérer la langue du Medef

Le nouveau patron du Medef, Pierre Gattaz, est entré en fonction mercredi 3 juillet. Huit ans pile, à deux jours près, après l’avènement de Laurence Parisot à la tête de l’organisation patronale. Va-t-il faire regretter celle qui l’a précédé ? Pas sûr. Quelques mois après son arrivée, Regards s’était intéressé au nouveau Medef « stylé Parisot » (c’était le titre de cet article). Gageons que si le nouvel élu des patrons n’utilise pas les mêmes formules choc, il dira exactement les mêmes choses... En attendant, petit retour, pour mémoire, sur les mots d’une femme qui fut capable de cette inoubliable sentence : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »

La présidente du Medef, Laurence Parisot, a un challenge d’envergure à relever. Donner une image positive du Medef tout en œuvrant à la casse du droit du travail. Portrait.

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On s’attendait presque à la voir débouler dans une voiture de sport italienne, sa marque de fabrique médiatique. Signe de sa maîtrise du contre-pied, Laurence Parisot arrive à bord d’une sombre berline à papa. La nouvelle présidente du Medef a rendez-vous avec une brochette de journalistes sous des lambris parisiens. Petite, sobrement élégante et énergique, elle se montre à l’aise et pleine d’humour... « Vous remarquez que je ne me dérobe pas, malgré l’actualité », plaisante-t-elle. L’actualité ? Nous sommes un 7 février, premier jour de mobilisation nationale contre le contrat nouvelles embauches (CNE) et le contrat première embauche (CPE). Le CNE, soit la possibilité de licencier tout salarié du jour au lendemain et sans motif pendant deux ans, l’emballe : « Il est bon que le contrat de travail ne soit plus un tabou », euphémise- t-elle. Sa joie serait totale si le gouvernement voulait bien l’étendre aux entreprises de plus de vingt salariés. C’est déjà le cas du CPE, qui prévoit la même « souplesse » de licenciement pour les moins de 26 ans. La mesure provoque sa méfiance : « Il ne faut pas faire de catégories », justifie-t-elle. Une conviction qui ne l’empêchera pas de dire, peu après, qu’elle est « plutôt pour les quotas » de Nicolas Sarkozy. Un point pour Sarko et une tape sur les doigts pour Villepin, trop timide avec les salariés jetables.

Rompre avec le passé

Le ton est donné. En cette période pré-présidentielle, les enchères montent. Le Medef a annoncé la sortie d’un livre blanc, cahier de doléances du patronat. En avant-première : « Toute réglementation nouvelle doit s’accompagner de la disparition d’une réglementation plus ancienne. » Traduire : si l’on crée le CNE, c’est bien pour renoncer au CDI.

« A côté d’elle, Ernest-Antoine Seillière était un dangereux gauchiste ! », analysait le syndicaliste CFDT Didier Delanis [1]. « En un sens, mon libéralisme est en effet plus fort que celui du président Seillière », confirme l’intéressée. Adoubée par le gauchiste en question et confortablement élue à la tête du Medef en juillet dernier, elle a la mission de rompre avec le passé. En aiguillon libéral du gouvernement façon le maître et son valet, Ernest-Antoine Seillière avait un style « à la cravache ». Raffarin, le dos rond, obtempérait. La méthode Parisot est autre. Son éloquence constitue une arme affûtée, plus subtile que l’arrogance assumée de son prédécesseur. Si le verbe est aimable, voire un peu mièvre - elle intitulait sa première université d’été « réenchanter le monde » - la fée clochette des patrons montre une véritable détermination au service d’un libéralisme dur. Elle a le sens de la formule. Il faut « remettre la France en mouvement » et favoriser «  l’esprit d’entreprise, le travail, le pragmatisme (...). Parce qu’il privilégie ce qui marche sur ce qui ne marche pas ». Son vocabulaire est concis, ses phrases volontiers lapidaires. Elle n’hésite pas à renvoyer les journalistes dans leur cordes : Concertation ? « C’est un mot valise qui ne veut rien dire. » Dialogue social ? « Ça n’a pas de sens non plus. » Elle revendique en revanche certains mots, souhaitant leur rendre un peu de lustre : « libéralisme », « méchamment caricaturé » ou « fluidité », qu’elle préfère à « flexibilité ». Rompre avec le Medef à l’ancienne, donc, et son image aussi déplorable que le baron fut caricatural, pour vaincre cette « peur bien française de l’économie de marché révélée lors du référendum sur la Constitution européenne ».

Bête noire : le code du travail

Pas de rupture en revanche sur le Code du travail, éternelle bête noire du CNPF puis du Medef. Sur ce chantier, Laurence Parisot est particulièrement en pointe. Ce fut la ligne directrice de sa campagne mais aussi sa pratique quotidienne de l’entreprise. En patronne d’un institut de sondage, l’Ifop, elle a pu expérimenter le recours massif à la précarité : 90 % de son effectif est en CDD reconductible à l’envi, comme le prévoit le statut de sondeur, dérogatoire au droit français. Elle veut en finir « des flous, des complexités (dans la législation du travail) qui empêchent d’avancer ». « Nous prendrons les initiatives pour permettre l’émergence d’un droit du travail modernisé, ajoute-t-elle au lendemain de son élection, qui concilie la prise de risque économique et la protection des individus. » On notera que la protection du collectif, pièce maîtresse du droit du travail, disparaît au bénéfice de la protection de l’individu.

Autre envolée mémorable : «  La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?  » [2] Elle remet ça quelques jours plus tard sur France-Inter : « La précarité est une loi de la condition humaine. » Laurence Parisot, dotée d’un bas de laine personnel d’une centaine de millions d’euros (et d’une belle voiture italienne) [3] échappe à cette loi humaine.

Notes

[1Déclaration de Didier Delanis, secrétaire général de la CFDT du Lot- et-Garonne au journal Le Monde.

[2Le Figaro 30 août 2005.

[3Sa fortune personnelle serait la 233e de France, selon le classement de Challenges.

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