Accueil > Idées | Par Patrice Fardeau | 1er avril 2000

Le militant de l’écriture

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Sartre au Panthéon Sartre a mauvaise réputation d’écrivain. De doctes "critiques", masqués et plumés, ont déclaré sentencieusement : "Sartre n’a pas de style." A lire sa littérature - essais, romans, théâtre - on se demande qui lit quoi.

Quiconque a lu Sartre ne peut que rester pantois devant l’assertion "Sartre n’a pas de style". Il est des lecteurs, heureusement, qui lisent encore. Pas seulement des biographies, qui leur apprennent que rien, en dehors de l’écriture, ne comptait pour l’homme de Saint-Germain-des-Prés. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y a pire que la Nausée pour entrer en littérature. Qu’on le relise : des phrases courtes, efficaces, disent le malaise d’être, d’être confronté à soi, c’est-à-dire à sa liberté. La trilogie inachevée les Chemins de la liberté, parue entre 1945 et 1949, révèle assez ce qui préoccupe Sartre, romancier métaphysicien et, pour cette raison, longtemps soupçonné d’écrire des romans pour concrétiser des théories. Rien de cela, en fait, mais un romancier d’atmosphère : les descriptions de la vie de Bouville (son café Mably, son hôtel Printania, son port), de son paysage, valent n’importe quel grand narrateur de villes et de météorologie (Georges Simenon, par exemple).

N’-a-t-on pas voulu, en ne reconnaissant pas le romancier, lui faire payer de mettre le doigt là où ça fait mal ? Comme si nous avions quelque peine à reconnaître que, nous aussi, nous sommes "embarqués". Ecriture et lecture sont les deux mamelles d’un homme qui a découvert Faulkner et a su retenir la leçon : voyez la technique du Sursis qui tente de mêler des situations existant simultanément mais pas dans le même espace. Contrairement à un certain Aragon, Aurélien entre autres, Sartre n’est pas un romancier du XIXe siècle. Il ne narre pas, ne raconte pas une histoire, le préfacier de Portrait d’un inconnu de Nathalie Sarraute sachant bien cette forme éculée. Qu’on y soit revenu aujourd’hui ne prouve rien, sinon une regression. La réputation de l’auteur a été bâtie sur deux textes chocs : la Nausée et le recueil de nouvelles le Mur. Certains n’ont pas voulu considérer les évolutions, la progression qu’on pouvait se faire de l’idée de lire, de l’acte d’écrire. Exit donc Baudelaire, Saint Genet, comédien et martyr et le monumental l’Idiot de la famille qui lui a pris douze ans de sa vie. Le théâtre est peut-être moins mal estimé. L’an dernier encore tournait en province le montage parisien des Mains sales, avec Jean-Pierre Kalfon. On a aussi remonté récemment Huis clos. Pourtant, hormis Le Diable et le Bon dieu, cette fresque gigantesque, on ne peut pas dire que Sartre s’y affiche aussi moderne qu’il peut l’être dans le roman. Il recourt trop fréquemment au flash-back, cette technique fort peu théâtrale (l’Engrenage, les Mains sales...). Ses amis justifient ainsi ses pièces : "Quand il avait besoin d’argent, il écrivait une pièce. Pour le Diable et le Bon dieu, les répétitions ont commencé avant que l’écriture n’en soit terminée. Mais on savait que, avec Sartre, on ne courait aucun risque." A sa décharge, disons aussi que le théâtre a mis du temps pour évoluer, comparativement au roman. Il a fallu attendre les théâtres de périphérie et des auteurs notables (Bourdet, Koltès, Lavaudant et consorts) pour sortir d’un certain ronronnement.

Dernière explication : c’est la métaphysique qui le requiert et le théâtre ne s’y prête pas. Là, il faut du vivant, de l’action, de l’immédiat. "Les inquiétudes de l’enfance sont métaphysiques" écrit-il dans les Mots. Et c’est son objet fondamental. La métaphysique, et aussi l’enfance par conséquent. Le Mathieu de l’Age de raison court après son autonomie, sur laquelle se conclut le premier pas de la trilogie : "C’est vrai, c’est tout de même vrai : j’ai l’âge de raison." Cette rupture avec l’enfance, qu’un Raymond Queneau dira n’avoir jamais ressentie, Sartre la traque. C’est qu’il lui faut sortir des jupes de sa mère, dans lesquelles il s’est trop longtemps enferré, faute d’un père, trop tôt disparu. Adulte, il vivra un temps avec elle au 42 de la rue Bonaparte à Paris, juste devant l’église de Saint-Germain-des-Prés.

Dans une étude sur la Nausée, Geneviève Idt note qu’il faut aussi prendre ce roman pour une pochade de lycéen. Comme si se réveillaient en son auteur, les farces au temps de Normale sup’. A ne retenir que les adjectifs "visqueux", "glaireux" qui ont tant choqué les bonnes âmes, on finit par oublier le formidable humour d’un homme marqué par la contingence, contingence héroïne de la Nausée ou de cette nouvelle, le Mur, mise en scène au cinéma par Serge Roullet et sortie en 1967. De son grand-père, il disait qu’il était un bouffon de son espèce. C’est tout dire et on se demande bien où certains sont allés chercher des maux de tête. Pas chez le littérateur en tout cas, non plus que chez le philosophe, lequel sait aussi écrire.Comment s’en étonner ? "Je suis né de l’écriture", constate-t-il dans les Mots. Ce n’est pas un hasard si ce livre autobiographique ne comporte que deux chapitres, intitulés "Lire" et "Ecrire". La vie de Sartre s’y résume. Dans ces conditions, il aurait fallu une malédiction bien rare pour qu’il "n’ait pas de style".

En réalité, évidemment, c’est tout le contraire. Même ses essais sont empreints de cette écriture si particulière, cette métrique qui leur donne l’apparence de textes authentiques, c’est-à-dire qui valent par leur écriture même. Un Régis Debray saura s’en souvenir, notamment dans ses Rendez-vous manqués, écrits en hommage à Pierre Goldmann. L’écriture est la plaque tournante d’une existence autant que d’une oeuvre : "L’écrivain « engagé » sait que la parole est action : il sait que dévoiler c’est changer et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer." Voilà qui nous incite à redéfinir la fameuse question de l’engagement, objet de tant de contresens. Ceux-ci l’ont fâché, comme le montre son début de Qu’est-ce que la littérature : "Si vous voulez vous engager, écrit un jeune imbécile, qu’attendez-vous pour vous inscrire au PC ?" Il est irrité parce que là n’est pas le problème. Risquons une autre raison : il sait qu’il a pu, dans sa vie, passer à côté de l’Histoire. Il ne veut pas qu’on l’y reprenne. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour asservir la littérature à une étiquette politique, quelle qu’elle soit. Voyez-le vanter la poésie, qui s’affranchit plus facilement que la prose des réalités : "La prose est utilitaire par essence" assène-t-il.

Avant beaucoup d’autres, il sait que le langage est un instrument, une espèce d’outil : "L’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité." Position inconfortable que celle à laquelle il nous invite finalement, sans doute cause de la haine qu’il peut encore susciter. Que l’homme reconnaisse sa liberté (individuelle, pourrions-nous ajouter de façon redondante), quelle exigence intolérable ! Comme si l’on ne pouvait plus vivre dans l’illusion ! Et il insiste : "Une issue, ça s’invente. Et chacun, en inventant sa propre issue, s’invente soi-même. L’homme est à inventer chaque jour." Adeptes du sommeil, dogmatique ou non, s’abstenir. On peut justifier maintenant pourquoi Sartre a passé douze ans de sa vie sur Flaubert afin d’écrire l’Idiot de la famille. Il souhaitait faire ce qui n’avait pas été possible avec Genet ou Baudelaire, dont les objets étaient différents : circonscrire un individu et reconstituer le système qui l’a fait tel, en fonction de ses choix, de sa vie, de l’Histoire ainsi que de la façon dont il s’est situé face à elle. Mais, à l’heure où les enseignants disent ne même plus pouvoir étudier en classe Madame Bovary, qui l’Idiot de la famille et ses milliers de pages intéresse-t-il ? Et dire que la cécité et la mauvaise santé ont empêché Sartre de terminer cet ouvrage, qui devait compter un quatrième et un cinquième volumes ! Significativement et conformément à l’ouverture à la modernité qui caractérisait son auteur, cette totalité tentait d’utiliser parfois des savoirs contemporains, le structuralisme par exemple. Mais Sartre s’est dit déçu de ses résultats. Il n’empêche : c’est une entreprise qui n’a jamais eu d’exemple et qui n’aura peut-être jamais d’imitateur.

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