Accueil > Idées | Par Patrice Fardeau | 1er avril 2000

Le monument au jour le jour

Entretien avec Georges Michel

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Voir aussi L’horloger du 26, rue de BellevilleComment se fait-il qu’un horloger de la rue de Belleville ait pu rencontrer Sartre ?

Georges Michel : J’avais une amie qui savait que j’écrivais et que j’avais lu tout Sartre. A mes yeux, c’était un personnage inaccessible. Cette amie a eu l’audace que moi je n’avais pas d’aller dire à Sartre qu’un horloger autodidacte écrivait depuis dix ans sans rien avoir donné à lire à personne. Curieux comme il était, Sartre m’a envoyé un mot très bref pour me demander de lui montrer ce que j’avais écrit.

Pourquoi aviez-vous lu Sartre à ce point ?

Georges Michel : Je suis issu d’une famille où il n’y avait pas un seul intellectuel. Mon grand-père m’avait appris l’horlogerie et je suis venu à la lecture très, très tard (vers 22 ans) et de manière anarchique. J’ai commencé par Rousseau, Flaubert, puis Voltaire... J’étais attiré par la littérature réaliste et noire. J’ai lu Sartre par hasard alors que je n’avais pas le bagage pour lire l’Etre et le Néant. Pour ce faire, j’ai acheté des dictionnaires d’allemand et de latin. La Nausée, qui m’était accessible, a été une découverte pour moi. Quand j’ai rencontré l’homme, j’avais tout lu et je peux dire que je le connaissais bien. Je voulais voir si ses textes étaient à l’image de ce qu’il avait écrit. C’est ce qui m’a motivé.

Ce n’est pas banal d’avoir Sartre comme première rencontre d’écrivain !

Georges Michel : Il ne m’a pas fait venir avant d’avoir lu quelque chose et il m’a mis tout de suite à l’aise. Il m’a parlé de ce qu’il trouvait bien ou pas bien dans une pièce que je lui avais fait lire. J’ai été surpris par le personnage lors de notre première rencontre, au 42 rue Bonaparte, où il vivait avec sa mère. Il était dans son vieux fauteuil en cuir au milieu d’un "bordel" indescriptible. Sur son bureau, sur les chaises, partout il y avait des manuscrits et des livres. Cela m’a d’autant plus frappé que je ne connaissais pas le milieu. Ce qui m’a aussi frappé est sa capacité d’écoute. Cela ne m’était pratiquement jamais arrivé. Je n’étais qu’un petit horloger et il s’intéressait à moi comme si j’avais pondu 12 livres. Je crois que ce qui l’a intéressé et amusé est que j’écrivais depuis dix ans sans avoir jamais rien donné à lire. Il faut le dire, puisque je ne me fais pas d’illusions : sans Sartre, mes pièces n’auraient pas été montées. Ni les Jouets, ni la Promenade du dimanche, ni l’Agression. Mon langage "plus que vert" déplaisait et faisait peur. La décrépitude littéraire et théâtrale s’est accélérée ces dernières années, mais ce n’était déjà pas brillant.

Comment Sartre était-il ?

Georges Michel : Très chaleureux et généreux. Quand j’entends dire que Sartre n’était pas généreux, j’ai les cheveux qui se lèvent sur la tête. Quand on arrivait chez lui, quoi qu’il écrive, il posait la plume à l’instant et il était à 1000 % avec vous, avec son intelligence pour dire ce qui lui plaisait ou lui déplaisait. C’était assez unique, d’autant qu’il pesait ses mots, pour ne pas faire mal. Un brave type, quoi !

On fait beaucoup de reproches à ce "brave type" aujourd’hui, notamment politiques. Quel est votre regard ?

Georges Michel : Dans Mes années Sartre, j’ai écrit qu’il était indifférent à tout. Cela pouvait gêner. J’ai mangé avec Simone de Beauvoir et lui ai demandé si cela la gênait que j’aie écrit cela. Elle m’a dit non, vous avez entièrement raison. C’est vrai qu’il n’y avait que l’écriture qui comptait. C’est la seule chose qui importait pour lui : écrire, écrire. C’était un malade de l’écriture. Il n’a pas travaillé pour rien pendant douze ans à l’Idiot de la famille, à mes yeux son plus grand livre. Je serais d’ailleurs curieux de savoir le nombre de personnes qui ont lu ce monument. Il a voulu, avec ce travail sur Flaubert, s’appuyer sur tous les savoirs scientifiques, faire, comme il dit, une "anthropologie synthétique". S’agissant de politique, il faut remonter loin pour comprendre : quand il a obtenu une bourse pour aller à Berlin, en 1934, Hitler était déjà au pouvoir. Je peux me tromper, mais je ne crois pas qu’il ait écrit le moindre mot là-dessus. Il lisait Husserl et Heidegger. Il s’est mis à la politique tardivement. Et s’il s’est placé à la disposition des maos, c’est peut-être parce qu’il avait eu le sentiment d’avoir manqué un train à Berlin. Il restait cependant totalement extérieur. Il l’a dit, d’ailleurs. Il n’adhérait pas à leur idéologie.

Les maos n’ont-ils pas été durs avec Sartre dont la santé était fragile ?

Georges Michel : Ce qui m’a fait mal, c’est l’histoire du tonneau. Il était "à disposition" des maos, comme il le disait lui-même. C’est-à-dire que, tout ce que proposaient les maos, il le faisait. J’ai emmené Sartre à Boulogne-Billancourt et nous nous sommes arrêtés dans un bistrot. Nous avons discuté avec quelques maos qui voulaient le faire entrer dans l’usine Renault. Moi, j’ai bagarré pour qu’il n’y aille pas. Je considérais que ce n’est pas en violant les gens qu’on peut les convaincre. La CGT, dont nous ne savions pas comment elle avait appris que Sartre allait venir, avait fait fermer les portes principales de l’usine pour qu’il n’entre pas. Sur une placette, à l’extérieur, j’ai soulevé Sartre, qui souffrait terriblement de sa jambe, sur le tonneau. Il était plus petit sur son tonneau qu’à pied dans la rue. Ce qui m’a apitoyé, c’étaient ses chaussures aérées alors qu’il faisait un jour d’automne quelque peu frisquet. Moi, bien sûr, j’y allais parce que c’était lui. Pas pour les maos. Je trouvais très "dégueulasse" qu’ils se servent de ce type très diminué, dont je voyais qu’il souffrait alors qu’il n’était pas douillet pour deux ronds.

A quoi sa mauvaise santé tenait-elle ?

Georges Michel : C’était lié à la corydrane, qu’il prenait pour écrire ses "pensums" (Critique de la raison dialectique ou l’Idiot de la famille), au fait qu’il buvait, qu’il n’était pas sportif, qu’il restait des heures assis. Il prenait des cachets pour dormir et de la corydrane pour se réveiller. Quand il se relisait, ce n’était pas toujours ça. Mais quand il écrivait des romans, il ne prenait pas de corydrane.

Comment se fait-il qu’il ait pu être "compagnon de route" du Parti communiste alors qu’il avait longtemps été anticommuniste auparavant ?

Georges Michel : Je comprends d’autant mieux sa position que, moi, j’ai adhéré au Parti communiste en 1958 quand de Gaulle a fait son petit discours place de la République. Je me suis dit que je ne voulais pas manifester tout seul. A l’époque, les communistes étaient en pointe. Il n’y avait aucune autre possibilité que d’être avec les communistes. Ils défendaient ce qu’on pensait possible de réaliser : un changement de société. On ne comptait pas sur l’Amérique pour cela. Nous étions nombreux à penser ainsi.

S’il dérange toujours autant, n’est-ce pas parce qu’il met l’accent sur la responsabilité de tout individu et l’angoisse qui en résulte ?

Georges Michel : Cette simple phrase : l’existence précède l’essence... Il a passé sa vie à la mettre en pratique. Cela voulait dire quelque chose à un moment où personne ne mettait en doute la théorie religieuse. La base de la liberté, chez Sartre, c’est qu’on a à se faire. L’homme n’est pas ce qu’il est, mais ce qu’il fait avec ce qu’on a fait de lui (il le dit mieux que moi). Dans tout ce qu’il écrit, on retrouve cela. On peut dire que c’est une philosophie optimiste. Il se disait lui-même optimiste, ce que je ne crois pas. Quand il disait "Il ne faut pas désespérer Billancourt"... Aujourd’hui, Billancourt est plus que désespéré !

Cet homme n’est-il pas en fin de compte une énigme ?

Georges Michel : Oui et non. Quand on connaît son enfance... Il s’est livré, s’est donné à la littérature. C’est rarissime. On se trompe quand on dit que Sartre avait une littérature "engagée". Pour lui, "engagé", cela veut dire qu’un écrivain doit se donner entièrement à la littérature. Ou ce n’est pas un écrivain. Ce qui était capital pour lui : un projet. A peine avait-il terminé une oeuvre qu’il pensait à la suivante. Sartre est un projet. N’oublions pas le principal : sa générosité. En matière financière, c’est un cas unique. N’importe qui tapait à sa porte et lui demandait de l’argent, il donnait. Au restaurant, il laissait d’énormes pourboires. Et il est mort pratiquement sans argent : quand il a eu son attaque, son téléphone était coupé. n

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