Accueil > Monde | Reportage par Fériel Alouti | 17 août 2012

Le nord du Liban au coeur du conflit syrien

Réfugiés, blessés, armes et combattants traversent depuis plusieurs mois la frontière libano-syrienne. Pour mettre fin à cet afflux, l’armée de Bachar el-Assad pilonne régulièrement les villages de Wadi Khaled. La population libanaise, de son côté, soutient la rébellion.

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Sur le pas de sa porte, Hakim* pointe du doigt le village syrien le plus proche ainsi que la rivière qui sépare les deux pays. C’est par ici que les premiers réfugiés ont rejoint le Liban en juin 2011. La maison de ce quinquagénaire à la barbe poivre et sel se trouve à 400 mètres de la frontière et des troupes syriennes. Hakim habite Bouqaya, un village de 3000 habitants, situé à Wadi Khaled.

Depuis maintenant quinze mois, ce district du Nord du Liban vit au rythme de l’insurrection syrienne. L’armée du président Bachar el-Assad considère que cette région est devenue un refuge pour ceux qu’elle appelle les terroristes. Pour éviter toute intrusion sur son territoire, l’armée syrienne a miné une partie de la frontière. Mais, cela ne semblant pas suffire, elle bombarde et tire régulièrement sur les villages libanais.

Les murs et les fenêtres des maisons portent encore les traces des impacts de balles. Certains habitants ont fini par dresser des barricades pour se protéger. Quelques sacs de sable posés sur des tonneaux en acier sont censés protéger contre les tirs des soldats. Ceux qui peuvent se le permettre ont déjà quitté les villages frontaliers pour se réfugier à l’intérieur des terres et notamment à Tripoli, première ville du nord du Liban. Mais ce n’est pas le cas de Hakim. « Où voulez-vous que l’on aille ? », demande ce chauffeur de mini-bus qui peine à trouver des clients. « L’armée syrienne tire sur n’importe qui. Tout ce qui bouge du côté libanais est considéré comme ’’terroriste’’. Nous avons peur. », explique-t-il, un chapelet dans la main gauche.

Victimes inutiles

Les nuits deviennent donc de plus en plus difficiles pour les habitants et sont parfois même meurtrières. Lorsque le soleil se couche, les villageois s’enferment chez eux. Les phares d’une voiture, la flamme d’un briquet ou la lumière d’une lampe torche peuvent désormais coûter la vie. C’est ce qui est arrivé à une adolescente libanaise et une fillette syrienne de huit ans.

D’autres habitants, blessés, ont été transportés dans les hôpitaux de la région. Ce jour-là, Khouloud est encore en pyjama quand elle montre sa cicatrice. Il y a quatre mois, cette jeune réfugiée syrienne a reçu une balle à l’entre-jambe alors qu’elle tentait d’échapper aux tirs de ses « compatriotes ». Accompagnée par des habitants jusqu’à la Croix-Rouge, Khouloud a pu être soignée. Selon Hakim, l’association refuse désormais de se rendre à Bouqaya. « Trop dangereux », dit-il.

Pour éviter ces victimes inutiles, cinq habitants ont décidé de créer un comité de coordination. L’objectif étant de « montrer à l’armée syrienne que l’on sécurise le territoire », explique Hakim. L’idée consistait à faire des rondes en voiture. « Si l’on avait trouvé quelqu’un, on l’aurait directement remis à l’armée libanaise mais on n’a jamais rien vu de spécial ». L’initiative a donc fait long feu : « Il y a trois semaines, on a tout arrêté puisque les attaques de l’armée continuaient », affirme-t-il, la mine défaite.

« Il y a quelques heures, je vous tirais dessus »

Cette initiative pallie l’absence de l’armée libanaise. Début juillet, le Conseil des ministres libanais a adopté un plan de déploiement de l’armée aux frontières avec la Syrie, mais un mois plus tard, sa présence est loin d’être flagrante. Un véhicule patrouille une fois par jour dans les rues de Bouqaya. C’est peu.

Abou Reiss explique que « les nuits sont devenues stressantes. On ne dort plus ». Ce réfugié syrien est arrivé à Wadi Khaled, il y a un an. Assis à côté de son petit garçon au cheveux blonds, il explique que l’armée libanaise l’a menacé de le renvoyer en Syrie. Lors du dernier incident relayé par les médias locaux, l’armée libanaise a annoncé que des « échanges de tirs [avaient] eu lieu entre les troupes syriennes et des hommes armés » avant que les obus s’abattent sur cette région frontalière. Une semaine avant, la Sûreté générale libanaise affirmait que deux membres de la police des frontières syrienne avaient été blessés par une roquette tirée à partir du Liban. Ce Syrien est-il un simple réfugié ou un combattant ? Difficile de le dire.

Parmi les réfugiés syriens, certains ont rejoint l’opposition. Ces hommes, jeunes pour la plupart, ne cachent pas leur soutien à la révolution mais refusent d’avouer qu’ils combattent à partir du territoire libanais ou traversent la frontière pour effectuer des opérations militaires en Syrie. Il y a quelques semaines, un déserteur de l’armée syrienne a rejoint Wadi Khaled. « Il y a encore quelques heures, je vous tirais dessus », confesse-t-il aux jeunes du village, avant d’ajouter : « C’est un ordre, si je ne le respecte pas, c’est moi qui meurt. »

Opposants mais pas combattants

Abou Rami est également déserteur. Il est originaire de Tartous. Cette ville portuaire de Syrie est connue pour abriter la seule base navale russe du Moyen-Orient. C’est aussi un fief alaouite, la branche du chiisme à laquelle appartient le président Bachar el-Assad. Ce jeune homme au visage enfantin a profité d’une opération des dents pour quitter l’armée et rejoindre le Liban. Il voudrait aller au Caire mais son passeport n’est plus valable. Son flot de paroles et ses gestes trahissent sa peur. « On m’a menacé de me remettre au régime syrien et je n’ai pas d’autorisation pour sortir de Wadi Khaled. » Effectivement, depuis plusieurs mois, l’armée libanaise filtre les passages. Tout étranger doit obtenir un laisser-passer pour sortir ou entrer dans ce district.

Abou Rami explique qu’il voudrait apporter son soutien à la révolution syrienne. Hicham, assis à côté de lui, a déjà sauté le pas. Il soutient activement l’Armée syrienne libre. Il encourage la désertion des soldats, récupère les blessés à la frontière, incite les journalistes à entrer en Syrie et encourage le trafic d’armes. Mais, comme tous les autres, insiste sur le fait qu’il ne combat pas.

Alors qui sont ces hommes armés avec qui les soldats syriens échangent des tirs ? Mystère. Hakim estime que les habitants de Wadi Khaled n’ont pas le sentiment d’être pris entre deux feux. « Nous sommes des arabes qui accueillons des réfugiés et des gens qui fuient la mort. Il est normal que l’on ouvre nos maisons. » Dans cette région du Liban, les relations commerciales et familiales sont importantes. La frontière est donc bien superficielle et le lien qui unit Libanais et Syriens semble indéfectible.

Fomenter des attentats

Au fil des mois et des morts, Wadi Khaled semble être devenu une base arrière pour l’opposition syrienne. Une évolution que le régime libanais n’accepte pas. Le président Michel Suleiman réitère régulièrement son refus que le Liban devienne une « base militaire contre la Syrie ». Ce que l’Etat craint, c’est surtout la contagion. Depuis le début de la crise, le gouvernement tente de se « dissocier » de l’insurrection syrienne. A priori, un objectif difficile à atteindre dans un pays qui a subi l’influence de Damas pendant près de trente ans (1978-2005). En mai dernier, le pays a bien failli s’enflammer. Des affrontements entre pro et anti Assad faisaient une dizaine de morts à Tripoli et Beyrouth était happée par la vague. Mais depuis, la situation est relativement calme et ce qui se passe à Wadi Khaled reste à Wadi Khaled.

Les leaders politiques n’attisent pas les rancœurs et Damas reste jusqu’à présent discret. Certains experts s’en étonnent d’ailleurs. Mais l’affaire Samaha pourrait bien relancer la machine. Cette personnalité pro-syrienne de premier plan est accusée d’avoir fomenté des attentats et des assassinats pour le compte du régime syrien. L’ancien ministre aurait ciblé plusieurs personnalités libanaises notamment Bechara Raï, le patriarche maronite. Après avoir avoué les faits, Michel Samaha se serait rétracté et aurait certifié que les charges explosives étaient destinées aux frontières nord du pays pour empêcher tout trafic d’armes et toute infiltration d’éléments armés à travers les frontières avec la Syrie. Mais l’un n’empêche pas l’autre.
Aussi, pour le moment, les politiques et la rue laissent faire la justice. Beaucoup se félicitent que les Forces de sécurité intérieure aient permis de dévoiler ce complot, déjà surnommé l’affaire « Samahagate ». Même si il est bien difficile à ce jour de prévoir les conséquences de cette arrestation au Liban. Un pays toujours aussi imprévisible surtout quand la région s’enflamme.

* Tous les prénoms ont été modifiés

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