Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Marion Rousset | 1er janvier 2006

Le nouveau monde de Scorsese

Depuis quelques années, Martin Scorsese porte un regard plus frontal sur la nation américaine. A l’occasion de la rétrospective consacrée au cinéaste à Beaubourg, retour sur Gangs of New York, Aviator, No direction home : Bob Dylan, et le film en préparation sur Roosevelt.

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A soixante-trois ans, Martin Scorsese continue de défricher de nouveaux territoires, toujours plus vastes. Gangs of New York n’est peut-être pas son meilleur film, mais il marque une étape inédite dans le développement de son œuvre, progressivement passée de la famille à la communauté, puis de la ville à la nation. Le cinéaste n’a, en effet, cessé d’élargir son champ de vision, de Little Italy (son quartier d’origine) à New York, et de New York à l’Amérique. Si la vengeance et le péché, l’ascension et la chute, le bruit et la fureur, la violence et le sang, continuent aujourd’hui de hanter le travail de Scorsese, si le mythe du « melting pot » court en filigrane dans ses films antérieurs, les années 2000 portent la trace non d’une rupture, mais d’un changement d’échelle. Elles ont vu naître le projet d’envergure que le réalisateur des Affranchis et de Taxi Driver mûrissait depuis trente ans : plonger dans l’histoire des Etats-Unis comme pour porter un autre regard sur le présent.

L’accouchement

Un présent qui s’éclaire à l’aune de la naissance d’une nation et de la violence de ses origines. Soit celle qui a opposé, dans le New York des années 1840, les différents immigrants, et notamment le gang des Dead Rabbits, composé d’Irlandais catholiques tout juste débarqués, au gang des Natives, protestants arrivés un peu avant. Seize ans plus tard, la violence se rejoue sur fond de guerre de Sécession. La séquence finale de Gangs of New York renvoie directement à aujourd’hui : des gratte-ciel surgissent les uns après les autres en images numériques, laissant apparaître un Manhattan contemporain, encore dominé par ses deux tours jumelles. Rétrospectivement, on peut lire dans les séquences de l’émeute, montées comme les reportages live sur CNN avec des cartouches identifiant les rues, une préfiguration stupéfiante du 11 Septembre. Le film, à cheval sur l’événement, fut tourné avant mais n’est sorti en salle qu’après l’effondrement des tours. Prévue pour décembre 2001, sa sortie a été reportée d’un an. « Gangs of New York manifeste l’impossibilité d’un melting-pot aux Etats-Unis. Scorsese enfonce le clou alors que les Américains n’étaient absolument pas disposés à écouter ce discours : le 11 Septembre a créé un phénomène d’union nationale contre le terrorisme », observe Michel Cieutat, professeur de langue et civilisation américaine, critique à Positif. Pour éviter de trop heurter ce sentiment collectif, des scènes montrant des pompiers corrompus peu héroïques ont été supprimées au montage. L’événement a donc influé sur la fabrication même de cette fresque historique, témoignant d’un télescopage entre le passé et le présent.

« Il se trouve que l’accouchement avait lieu à New York. C’est ce qui m’avait attiré à l’origine, cet enfantement, ces combats d’où est née une nation d’un type nouveau. Si le melting-pot ne réussissait pas à New York, il ne réussirait nulle part en Amérique. Le combat n’est du reste pas terminé. Ce pays est toujours dans les affres de l’accouchement, avec tous les conflits que cela implique », affirme Martin Scorsese dans le livre d’entretiens réalisés avec Michael Henry Wilson (1). Comme ce pays qui n’en finit pas d’accoucher de lui-même, les cinéastes qui en sont issus ne cessent de porter leur regard sur cette perpétuelle reconstruction. « Finalement, le cinéma américain n’a pas cessé de tourner et retourner un même film fondamental, qui était Naissance d’une nation-civilisation dont Griffith avait donné la première version. Il a en commun avec le cinéma soviétique de croire à une finalité de l’histoire universelle, ici l’éclosion de la nation américaine, là-bas l’avènement du prolétariat, écrit Gilles Deleuze (2). Mais, chez les Américains, la représentation organique ne connaît évidemment pas de développement dialectique, elle est à elle seule toute l’histoire, la lignée germinale dont chaque nation-civilisation se détache comme un organisme, chacune préfigurant l’Amérique. » Grand connaisseur du cinéma américain classique qu’il a arpenté dans son documentaire Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, et auquel il rend hommage dans le cadre de sa carte blanche à Beaubourg, Scorsese était bien placé pour s’inscrire dans cette tradition de la grande forme qui travaille le mythe, soit pour le renforcer soit pour le déconstruire. Comme nous l’explique Michael Henry Wilson, « Casino et Gangs of New York subvertissent en profondeur certains mythes fondamentaux des Etats-Unis. Kundun a une dimension politique évidente puisqu’il pose le problème de la survie du peuple tibétain. Dans le contexte américain, où l’intégrisme religieux gangrène la vie politique, La dernière tentation du Christ est d’une audace sans précédent. Scorsese n’aborde le politique qu’indirectement, mais c’est toujours en iconoclaste. »

La dernière tentation de Scorsese ? Aborder de façon plus directe, plus frontale, les symboles mêmes de l’Amérique moderne. Fictions ou documentaires, films de commande ou œuvres plus personnelles, ses dernières réalisations semblent vouloir explorer des moments fondateurs : les premiers pas de la démocratie, le pouvoir d’Hollywood, l’idole Dylan, bientôt l’homme du New Deal, et aussi la statue de la Liberté. Scorsese a réalisé en 2004 Lady by the sea, un documentaire autour de la réouverture du monument fermé après l’attentat du 11 Septembre. Devant les bouleversements récents auxquels la société américaine s’est trouvée confrontée, Scorsese réinterroge la mythologie dont le monument est porteur depuis son inauguration en 1886. « Rappel » ou « promesse », la statue de la Liberté définit-elle « qui nous sommes » ou « qui nous voulons être » ? Question qui renvoie à la réinvention perpétuelle de l’identité américaine.

Le New Deal

Dans ses dernières fictions, Gangs of New York et Aviator, prochainement suivies du film en préparation sur Roosevelt, Scorsese construit en compagnie de Leonardo DiCaprio un portrait ambigu des Etats-Unis, entre rêve et cauchemar, entre naissance et renaissances. Le nouvel acteur fétiche du réalisateur succède à Robert De Niro (3) dont il représente l’envers à bien des égards. C’est sous ses traits juvéniles imprégnés d’innocence que s’est incarné Howard Hughes et que s’incarnera Franklin Delano Roosevelt, symbole par excellence de la renaissance des Etats-Unis : « Le New Deal reste gravé comme une époque mythique, l’équivalent pour la France d’un mélange de 1936, 1945 et 1968. Il a fonctionné comme une véritable « renaissance » de l’Amérique » (4), évoque l’historien André Kaspi. Cette rencontre entre le cinéaste et l’homme politique n’étonne pas Michel Cieutat : « S’il fait moins l’unanimité que Lincoln, Roosevelt est une figure de démocrate mondialement respectée et vénérée par certains. Scorsese n’est pas engagé politiquement mais il est quand même du côté des faibles, des opprimés, des vulnérables. Ses sympathies vont à la politique libérale au sens kennedien et rooseveltien du terme. »

La Peur

L’inquiétude métaphysique qui traverse toute l’œuvre du cinéaste se mue, dans Gangs of New York, en une peur constitutive de la société américaine. Le personnage de Bill Le Boucher (Daniel Day-Lewis), enroulé dans le drapeau américain, confie à Amsterdam (Leonardo DiCaprio) : « Tu sais comment j’ai survécu toutes ces années ? La peur. Le spectacle de la peur. Quelqu’un me vole, je lui coupe les mains. Il m’insulte, je lui coupe la langue. Il se dresse contre moi, je plante sa tête au bout d’un piquet bien haut que tout le monde puisse voir. Voilà ce qui maintient l’ordre des choses, la peur. » La peur est aussi au centre de la scène inaugurale d’Aviator, véritable saga du capitalisme sur l’ascension d’un self-made-man qui fait écho au « Rosebud » de Citizen Kane, d’Orson Welles. La mère du jeune Howard Hughes énumère les périls et les maladies qui attendent son fils, figure phobique qui condense toutes les fissures, les failles, les obsessions et les rituels des héros scorsesiens antérieurs. « Aviator est comme New York, New York et Casino, le portrait d’un « artiste » obsessionnel qui finit par devenir la victime de son hubris, de sa démesure », note Michael Henry Wilson.

L’esprit pionnier

C’est surtout un homme de pouvoir, milliardaire, aviateur et producteur, qui pour Scorsese incarne fondamentalement « le côté pionnier américain » : « Pour les Américains, après avoir conquis tout le pays, tué les Indiens, les Mexicains, les derniers territoires à conquérir étaient les rêves, via Hollywood ou le ciel. Mais cet esprit pionnier a aussi un revers. Il y a une euphorisante folie dans la volonté de créer un nouveau monde, mais en même temps elle vous dévore lentement de l’intérieur. Une énergie qui appelle la chute. A la fin du film, Hughes n’ira plus vers le haut, il ne va cesser de tomber toujours plus bas », expliquait Scorsese à Libération au moment de la sortie du film (5). L’esprit pionnier ne cesse de se réincarner dans des figures qui collent à leur époque, et que Scorsese s’attache à creuser, des premiers immigrants, en passant par Howard Hughes jusqu’à Bob Dylan. Ces défricheurs n’ont pas été choisis au hasard : chacun prolonge et subvertit le mythe du pionnier. Les premiers immigrants parce qu’ils ont construit une société fondée sur la peur, Howard Hughes parce que sa folie des grandeurs l’a conduit à sa perte, Bob Dylan parce qu’un soir de 1965, il a offert une prestation rock en rupture avec le traditionalisme folk porteur d’un idéal communautaire. Ce puzzle subjectif brise, l’air de rien, cette illusion d’une Amérique creuset d’une intégration réussie, de l’égalité des chances, lui préférant une image complexe et contradictoire du Nouveau Monde. L’obsession de la rédemption s’est estompée, le temps de l’innocence a vacillé, comme si l’effondrement des tours avait cassé une forme de verticalité. Dieu est-il mort ?

1. Martin Scorsese. Entretiens avec Michael Henry Wilson, éd. Cahiers du Cinéma/Centre Pompidou, 2005.
2. Gilles Deleuze, Cinéma I. L’Image-Mouvement, éd. de Minuit, 1983.
3. Mean Streets, Taxi driver, New York, New York, Raging Bull, La Valse des pantins, Les Affranchis, Les Nerfs à vif et Casino.
4. André Kaspi, Les Américains, Seuil, 1986.
5. Libération, 26 janvier 2005.

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