Accueil > Idées | Par Sophie Courval | 22 mai 2012

Le nouveau visage du racisme

Récompensée par une banane dorée lors de la cérémonie des Y’a bon
awards pour avoir tenu des propos racistes, la journaliste
Caroline Fourest n’en revient toujours pas. L’occasion d’interroger la définition même du racisme. Décryptage.

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« Caroline Fourest est beaucoup
moins raciste que moi.
 » L’humoriste
Sophia Aram, prenait ainsi la
défense, le 28 mars dernier, dans
les colonnes de Libération, de la
journaliste Caroline Fourest. Cette dernière, chroniqueuse
au Monde et à France Culture s’est en
effet vu décerner à l’occasion de la cérémonie
des Y’ a bon awards (qui épingle chaque année
« les propos, dispositifs, idées, visuels et lois
racistes de tous horizons
 ») le Y’ a bon « Les
experts chronikers » pour avoir dénoncé en décembre
2010 « l’utilisation de gymnases publics
par des associations pour organiser des tournois
de basket réservés aux femmes voilées, pour en
plus lever des fonds pour le Hamas
 ». Sur son
blog, la lauréate ne décolère pas « Décerner un
prix du racisme à une antiraciste. N’est-ce pas un
peu gros ?
 » Quant à Sophia Aram, comme beaucoup
de « gens de gauche », elle ne comprend
toujours pas : « Il faut qu’on m’éclaire parce que
là, je ne vois pas de racisme.
 »

Et c’est bien la question : qu’est-ce que le racisme
aujourd’hui ? Et de fait, qu’est-ce que l’antiracisme
 ? Visiblement, les rangs de la gauche
semblent divisés sur la réponse. Sans doute
parce que la rhétorique raciste n’est pas toujours
aussi claire qu’un discours de Claude Guéant ou
de Marine Le Pen. Cette dernière ayant au moins
le mérite de mettre tout le monde d’accord, Caroline
Fourest compris. La journaliste avait d’ailleurs
publié en 2011 une biographie à charge de la
leader du FN. « Le problème c’est que le racisme
ne se présente presque jamais à visage découvert
,
déclare le journaliste et essayiste Thomas
Deltombe. Le plus souvent il est véhiculé par
des gens qui ne savent pas qu’ils sont racistes.
Il est donc important de faire la distinction entre
le racisme individuel, qui est moral, et le racisme
collectif, qui, lui, est systémique. On ne le voit
pas, on est dedans.
 » Pour l’auteur de « L’Islam
imaginaire », tout est affaire d’ encodage sémantique.
« Tout le vocabulaire raciste explicite a
été réencodé dans un vocabulaire acceptable,
voire respectable.
 » De fait, on ne parle plus des
« Arabes » mais de la « banlieue », des « quartiers
 », d’« urbanisme ». « On ne parle plus de
race, mais de béton. C’est du métadiscours. De
la même manière quand on parle des horaires
non mixtes pour les piscines, personne ne prononce
le mot Arabe ni même le mot musulman.
Et pourtant de qui parle-t-on ? Le racisme évolue
avec le langage. Dans les médias, jusqu’à la fin
des années 1980, les responsables politiques
et médiatiques disaient “Islam”, ou “musulman”,
sans aucun recul. À un moment donné, ils se sont
rendu compte que ça pouvait être perçu comme
essentialiste et raciste. Le mot “islamiste” s’est alors imposé, mais sans qu’aucune définition
précise ne lui soit jamais donnée : il permet ainsi
d’accuser ou de suspecter la même catégorie de
population sans que cela passe pour raciste.
 » Et
de conclure : « Si on considère que le racisme
est un raisonnement systématiquement stigmatisant
et discriminatoire visant le segment de la
population que l’on désigne derrière les termes
comme “banlieue” et “islamiste”, alors il est très
répandu, et ce, à gauche comme à droite.
 »

La haine de l’autre

« Le racisme de gauche n’est pas quelque
chose de nouveau, nous, indigènes on le sait
depuis longtemps
, confirme Houria Bouteldja,
porte-parole du Parti des indigènes de la République
(PIR). Il se pratique à gauche un antiracisme
moral qui pense le racisme comme la
haine de l’autre et qui lutte contre les préjugés.
Or lutter contre le racisme c’est lutter contre
un système de domination.
 »

Une définition que partagent également le sociologue
Razmig Keucheyan, le militant écologiste
Stéphane Lavignotte et Danièle Obono,
militante antiraciste, tous trois membres du Front
de gauche : « Le racisme n’est pas d’abord une
question de “peur de l’autre” qui passerait avec le
temps, l’éducation et quelques concerts “touche
pas à mon pote”. Le racisme (et son adjuvant
la “race”) est une construction sociale, systémique,
un rapport de pouvoir, de domination et
d’exploitation.
 » [1] « Le racisme de gauche, que
pratique Caroline Fourest, est eurocentrique
,
affirme Houria Bouteldja. Pour elle, même si elle
s’en défend, nous ne sommes pas rentrés dans
l’histoire, dans la modernité. Nous n’avons pas
fait notre aggiornamento vis-à-vis de la question
des femmes, des homosexuels, de la laïcité. Le
monde est lu à partir des normes de la pensée
progressiste française et blanche. Pour exemple,
si on porte un foulard, on ne va pas dans le sens
de l’histoire. On régresse.
 »

De fait, à gauche comme à droite, laïcité et féminisme
font souvent bon ménage. Idem pour les
minorités sexuelles. Pour Thomas Deltombe, il
s’agit d’« une laïcité d’oppression, qui s’attaque
uniquement aux non-blancs, élaborée par la
gauche et que la droite peut désormais revendiquer

 ». Celle-là même qui interdit le port du voile
à l’école, qui légitime la loi sur la burqa et la loi anti nounou. Celle qui s’affiche à l’entrée des institutions
républicaines en rappelant aux femmes
musulmanes que désormais « la République se
vit à visage découvert
 ». Une conception très
éloignée de la laïcité historique qui avait pour
unique ambition, comme le rappelle la revue Vacarme
dans son numéro du printemps 2012 : « La
séparation des Églises et de l’État, rien d’autre.
C’est-à-dire une double interdiction faite simultanément
à l’État et aux Églises : on interdit à l’État
toute préférence religieuse, et aux Églises toute
prétention à gouverner.
 »

Mais la laïcité n’est pas le seul maquillage de la
rhétorique raciste à gauche. Depuis quelques
temps, est né sous la plume de Christophe
Guilluy, un autre discours portant sur l’existence
d’une nouvelle géographie sociale, opposant
la majorité blanche invisible du périurbain à la
minorité visible résidant dans les banlieues. Les
premiers reprochant aux seconds, pour aller vite,
d’accaparer l’argent de l’État. La faute, toujours
d’après Guilly, aux médias, aux chercheurs et aux
politiques, qui n’ont eu de cesse ces dernières
décennies de mettre l’accent sur la misère des
banlieues, abandonnant les habitants des zones
périurbaines à leur triste sort [2]. À gauche comme
à droite, la théorie séduit. Et le collectif Gauche
populaire, proche du Parti socialiste, a tôt fait
de s’emparer du concept et de le populariser en
parlant d’« insécurité culturelle ».

« On constate une similarité formelle entre ces
discours qui s’appuient tous deux sur des valeurs
de gauche pour stigmatiser les musulmans, les
étrangers : la Gauche populaire sur une empathie
avec le peuple, et Caroline Fourest, sur les
valeurs universelles
 », analyse Michel Feher, président
du Collectif Cette France-là. « On dit souvent
que le FN contamine le débat public, mais
c’est faux. Il s’en nourrit
 », rappelle le journaliste
Thomas Deltombe. Et la gauche participe à l’alimenter.
Cependant, il semble difficile de lui faire
entendre raison. « Dès lors qu’il s’agit de racisme,
on ne peut plus taper sur la gauche », confirme
Rokhaya Diallo, cofondatrice de l’association Les
indivisibles. En réponse au texte de Sophia Aram,
et pour soutenir l’association contre laquelle
Caroline Fourest souhaitait porter plainte, une
quinzaine de chercheur-e-s, artistes, écrivains,
ont rédigé un texte intitulé « Nous votons Fourest,
un manifeste pour le droit à l’humour, à l’irrévérence
et à l’antiracisme » [3]. « Libération n’en a
pas voulu au motif qu’il était mal écrit et à charge
,
raconte Rokhaya Diallo. Il était pourtant signé par
bon nombre de personnalités, dont le rappeur
Akhénaton. Jusqu’à présent, j’étais plutôt bien
vue dans les réseaux féministes traditionnels
type Osez le féminisme, même si nous ne partagions
pas le même point de vue sur le foulard.
Dernièrement, elles ont publié un texte appelant
à voter François Hollande, elles ne m’ont pas
proposé de le signer (ce que je n’aurais pas
fait). Avant cette histoire, elle m’aurait sollicitée.

 » Et de conclure : « Il est temps que Caroline
Fourest et celles et ceux qui pensent comme elle
comprennent que tout ce qui se fait sans nous,
se fait contre nous.
 »

Notes

[1L’Humanité, le 9 avril 2012

[2Les périphéries du vote, Regards, avril 2012

[3lmsi.net

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