Accueil > Monde | Par Rémi Douat | 1er avril 2004

« Le paradoxe de la société iranienne : changer tout en préservant »

L’anthropologue Fariba Adelkhah* analyse ici l’évolution complexe d’une société en mouvement malgré le repli des politiques. Entretien.

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Quel est l’enseignement politique des dernières élections législatives ?

Fariba Adelkhah : Au delà de la victoire des conservateurs, il faut y voir paradoxalement un succès des réformateurs. Les slogans de campagne des conservateurs, par exemple, ont montré une nécessité de s’approprier des thématiques et une posture appartenant aux courants politiques modernes comme ceux des « reconstructeurs », de l’ancien président Rafsandjani et des réformistes khatamistes. De même, les affiches indiquaient une volonté de plaire, jeunes, dynamiques, dans l’air du temps. Avec ce que cela suppose de syncrétisme : les ruines de Bam, mais aussi celles, antiques et pré-islamiques, de Persepolis faisaient bon ménage avec les mosquées. Cela indique un mouvement qui dépasse la simple opposition entre les factions conservatrice et réformatrice, d’ailleurs très peu homogènes.

Pourquoi une telle évolution ? Environ 60 % de la population ont moins de trente ans. Ils n’ont pas connu l’ancien régime et n’ont pas participé à la Révolution. Ils ne peuvent se reconnaître dans ces slogans qui dominaient pendant les années de guerre, très idéologiques et dogmatiques. En revanche, ils connaissent et revendiquent des préoccupations très concrètes. Les aspirations de cette jeunesse accentuent un mouvement de réforme de fond. Au-delà des clivages, c’est l’esprit d’une société qui aspire à tourner une page tout en restant fidèle à son passé, marqué par la Révolution et la guerre. Malgré cet héritage, ces élections montrent qu’on ne peut pas retourner en arrière. C’est là qu’apparaît le succès des réformateurs.

D’autre part, la grève des parlementaires réformateurs qui a précédé les élections a montré un repli sur soi des formations politiques. Dans cette lutte, les réformateurs auraient pu, par exemple, tout en se battant sur le principe du refus de la présélection par le Conseil des Gardiens de la Révolution, recruter parmi les universitaires, les enseignants, et les représentants des professions libérales pour mener le combat préélectoral, au lieu de boycotter les élections.

Qu’est ce qui fait tenir le régime ?

Fariba Adelkhah : D’abord, huit années de guerre contre l’Irak ont fait que la société n’a retrouvé un espace d’expression qu’à partir de 1990. Ensuite, l’absence d’alternative, voire de partis politiques. En Iran, l’opposition est au pouvoir ! Les réformateurs jouent les martyrs d’un système politique qui a du mal à s’ouvrir ou à se libérer des contraintes idéologiques. Il faut aussi considérer l’évolution du système politique lui-même. Depuis la modification de la Constitution en 1988, le nombre des clercs est en baisse constante et le septième parlement, récemment élu, aura sans doute le taux le plus bas de religieux en son sein. Cela n’est pas seulement lié au vote des électeurs, mais également au choix des factions politiques elles-mêmes dans le recrutement de leurs candidats.

Enfin, le pouvoir sait remarquablement « surfer » sur les aspirations de la société, voire les anticiper. Les phénomènes politiques qui ont le plus mobilisé ces dernières années ont été liés aux enjeux du pouvoir. Les « reconstructeurs » comme les réformateurs viennent de l’intérieur du système politique et ont montré la capacité de celui-ci à mobiliser une base.

Cette contestation va-t-elle jusqu’à la remise en question de la non-laïcité du régime ?

Fariba Adelkhah : Aujourd’hui, un mouvement politique ne peut exister que dans le cadre du respect de la constitution et cela implique le respect de la non-laïcité. Mais on pense de plus en plus que la raison d’Etat pourrait nécessiter l’intervention d’autres principes que le principe religieux. C’est une tendance en constante évolution qui s’est déjà affirmée sous Khomeiny. Ce dernier a dû arbitrer un conflit entre le Parlement et le Conseil constitutionnel, (le Conseil des Gardiens de la Révolution, ndlr). Le Conseil reprochait aux élus d’avoir voté une loi non islamique. Khomeiny a arbitré via le Conseil de la raison d’Etat, connu en France sous le nom du Conseil du discernement, montrant ainsi que la sauvegarde du système et de l’intérêt national comptait au-delà du principe religieux. Dans le même esprit, pour accepter les clauses additionnelles du Traité de non-prolifération nucléaire et les inspections de l’AIEA, l’Iran a choisi d’envoyer comme négociateur le Dr. Rohani, président du Haut Conseil de la Sécurité nationale. Ainsi, la République, soucieuse de sa survie, et sans renier ses principes fondateurs, islamiques ou idéologiques, a recours à d’autres logiques ou à d’autres cadres de rationalité pour sauver, comme disent souvent ses autorités politiques, l’« honneur du système ».

Je pense que la droite la plus conservatrice a assimilé que si le clergé se mêle de l’action politique, la défaite de l’action politique peut être imputée au clergé. La séparation est donc presque imposée de fait à la classe cléricale. C’est peut-être une façon pour le pouvoir de sauver la face, devant un système qui rencontre ses limites. L’évolution résidera plus vraisemblablement dans une évolution de la Constitution.

Comment se manifestent les voix de la contestation ?

Fariba Adelkhah : La rue hausse le ton très régulièrement depuis 1991. Il y a un véritable mouvement de rue presque chaque année. Les raisons en sont variables. Grèves des enseignants, des ouvriers, des étudiants, des habitants d’une banlieue ou d’un quartier défavorisé... La société est, contrairement au cliché, prompte à s’exprimer. Ces mouvements sont très intéressants. On assiste à des mouvements de foule, qui peuvent aboutir à des actions cohérentes. Mais dès lors qu’il y a tentative de récupération extérieure ou intérieure à l’Iran, le mouvement s’arrête. Ce qui signifie d’abord qu’en l’absence de partis politiques, il est difficile de prévoir les réactions de ses composants, et un mouvement de contestation n’est pas forcément un mouvement politique en bonne et due forme. Ensuite, un mouvement de contestation n’a pas forcément envie de faire confiance à des tiers politiques, qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur. Enfin, un mouvement de contestation n’est pas un mouvement de remise en cause des valeurs de la société, de l’islam, de la Révolution, de la guerre et de ses conséquences tragiques... Ce que les gens reprochent au régime, ce n’est pas vraiment l’islam, la Révolution ou la guerre, mais le monopole de ces trois données. Le discours du Président Khatami est révélateur de cela. Il faudrait comprendre la revendication du mouvement de réforme et sans doute son succès dans ce cadre bien défini. Khatami a fait partie du système politique, il n’était pas un outsider, mais il voulait en même temps être ouvert aux débats et aux nouvelles aspirations de la société. C’est ce qui rend complexe l’évolution politique de ce pays qui ne semble obéir à aucun programme préétabli.

La société iranienne serait-elle conservatrice ?

Fariba Adelkhah : Elle est en tout cas très dépendante des valeurs familiales. La dépendance économique des jeunes par rapport à leur famille rend encore plus difficile la conception d’un mouvement autonome de jeunes. La société iranienne demeure très conservatrice, on le voit par exemple avec le retour d’un attachement indéfectible au mariage, très ritualisé. Il s’agit d’un repli de la société sur la sphère privée pour sans doute oublier ce qu’elle n’a pas ailleurs, par exemple au niveau de la liberté d’expression, que celle-ci soit politique ou morale, et dans la société iranienne les deux se confondent. Certes, l’interdit politique se fait sentir dès l’âge de la maturité sexuelle, quand le régime commence à vouloir contrôler la relation entre sexes à partir de 14 ans. Mais le traditionalisme de la société n’est pas forcément lié à la classe politique ou à la religion. La périphérie, les petites villes et les provinces souffrent souvent plus que la capitale, en ce qui concerne la liberté des mœurs.

Le rapport à la politique demeure également très ambigu. On a vu, par exemple, lors de la dernière présidentielle, la population voter en masse pour le président Khatami, tout en se désintéressant totalement des meetings et des débats politiques organisés par les réformateurs. Au même moment, on a vu en revanche cette population assister en masse à des moments de religiosité organisés par des ténors de la droite : ils sont les plus populaires et se situent dans la tradition. Voilà un paradoxe tout à fait iranien. Les lieux traditionnels de sociabilité religieuse mobilisent en masse, sans même que cela empêche de voter à gauche.

D’une certaine manière, la société iranienne n’a jamais été réformatrice, si l’on entend par réforme la remise en cause des liens traditionnels ou familiaux, l’attachement à l’ordre patriarcal, l’emprise des guildes et du bazar. Mais il ne faut nullement sous-estimer la recomposition de ces cadres. Les valeurs familiales sont revendiquées par des acteurs non pas soumis, mais autonomes, lettrés et responsables. Aujourd’hui le bazar est constitué de sociétaires modernes, et l’ordre patriarcal ne peut désormais se passer de la contribution économique des femmes. C’est là tout le paradoxe de la société iranienne : changer tout en préservant.

Entretien réalisé par RÉMI DOUAT

* Chercheuse au Centre d’étude et de recherche internationale (CERI).

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