Accueil > N° 60 - mars 2009 | Par Rémi Douat | 1er mars 2009

Le pied dans la porte

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pour aller bosser, Fatoumata emprunte un RER puis un tramway. Elle descend en face du siège de France Télévision, poursuit son chemin, pousse la porte de TF1 et s’installe pour la journée. A 28 ans, Fatou vient de toucher au but, journaliste. Elle en rêvait quand, gamine, elle se passionnait de politique en suivant Anne Sinclair et son pull en mohair bleu. Mais de Sarcelles à Boulogne-Billancourt, la route est moins rectiligne que le tracé du tram qu’elle emprunte tous les matins.

Sarcelles, ce seul nom trimbale un cortège de clichés chez ceux qui n’y sont jamais allés. La tradition d’ailleurs est ancienne. Dans les années 1950, une journaliste inventait la « sarcellite » , le « malaise des grands ensembles » qui poussent alors dans le pays. Fatou n’en a visiblement jamais souffert. Ses yeux brillent quand elle en parle : « Sarcelles, c’est notre lieu, notre QG, la maison du bonheur. » Des parents arrivés du Mali au milieu des années 1970, un père ouvrier chez Alsthom, décédé alors que Fatou a cinq ans, une mère qui élève ses sept filles avec des ménages, le tout dans deux pièces... « Pleurer sur notre sort, ça n’a jamais été trop notre truc. Nous n’avons jamais eu faim, ni raté un anniversaire, presque un par mois ! A Noël on mangeait de la dinde et on avait des cadeaux. » Sur le thème de la misère, circulez, y’a rien à voir. « Ma mère est un roc, explique-t-elle plus sérieusement. Elle a cimenté notre famille, nous sommes les doigts, elle est la main. »

Il n’empêche. Un entourage, même précieux, ne fait pas tomber les barrières sociales. Tout au long de ses études, on se chargera consciencieusement de lui rappeler le « bon » chemin. Ado, collège Voltaire puis lycée Rousseau, ça ne s’invente pas, elle se pique de politique. Pas que celle qui sort du petit écran, mais aussi les réunions de quartier, la vie locale. Fatou est en seconde, et est orientée en « science et techniques du tertiaire » , elle l’obtient mais ne se sent pas à sa place. Plus tard, devant une conseillère d’orientation, elle rappelle son envie de journalisme et de politique. « C’est bien, peut-être qu’un jour vous créerez votre parti, mais en attendant, BTS action commerciale. » Elle ressort dégoûtée. Mais achève son BTS et se retrouve sans comprendre devant une recruteuse de la BNP qui l’avertit : « Vous savez, un premier emploi conditionne toute votre vie. » Fatou prend ses jambes à son cou. « Et là commence la galère. » Fatou vient d’un bac technique mais n’a qu’une idée en tête, études supérieures et journalisme.

Une équivalence ici, une maîtrise (à la Sorbonne) là, une bonne rencontre avec un atelier de formation au journalisme (1). Fatou est déterminée et apprend la technique du « pied dans la porte » . Jeune mère, elle se rend dans une réunion publique, sa fille sous le bras, se lève et interpelle le maire : « J’attends une place en crèche depuis dix mois. Personne ne peut garder ma fille, alors nous vivons des aides sociales comme des miséreuses alors que je ne demande qu’à travailler. » Une semaine plus tard, elle obtient une place en crèche et Fatou se remet au boulot, un long parcours opiniâtre jusqu’aux portes de TF1. « Nous étions plus de 200 à postuler. Puis une trentaine au deuxième entretien, et là, ça ne rigolait plus du tout, un vrai entretien d’embauche. J’ai été prise » , dit-elle sobrement. Fatou n’est pas dupe, TF1 veut mettre en avant la « diversité » de son recrutement. Elle n’ignore pas les pièges d’une telle démarche. Mais toujours la stratégie du pied dans la porte. « La Sorbonne, le journalisme, un gros média... Statistiquement, ce n’était pas pour moi. » Fatou ne se leurre pas sur une illusoire égalité des chances. « Alors, on n’a parfois pas d’autre choix que de tout faire pour faire mentir les statistiques. » R.D.

 [1]Paru dans Regards N°60, mars 2009

Notes

[11. L’Atelier journalisme de Bobigny a été créé par le mensuel Regards et la ville de Bobigny en 2006. Fatoumata a participé à cette formation. L’expérience continue aujourd’hui avec d’autres stagiaires. http://dawabobigny.wordpress.com/

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?