Accueil > Société | Tribune par Clémentine | 3 janvier 2012

Le plaisir d’enseigner n’est plus au rendez-vous

Enseignant, un métier en mutation .

« L’école est devenue un domaine où l’autre est considéré comme ennemi ». Une tribune de Clémentine (pseudo) avec la complicité de deux de ses collègues, qui témoignent de leur quotidien d’enseignantes de la région parisienne.

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Enseignante d’histoire-géographie dans une cité scolaire parisienne, j’ai chaque matin la nausée d’aller travailler. L’institution scolaire m’apparaît comme un rouleau compresseur, une machine à broyer de l’humain. Le plaisir d’enseigner n’est plus au rendez-vous et les semaines de travail s’alourdissent.

L’emploi du temps varie chaque année, le mien cette année s’étire sur toute la semaine. Ainsi tous les jours, je suis au travail : en classe face aux élèves ou à la maison à corriger des copies et à préparer les cours. Un mauvais emploi du temps empiète sur la vie privée et agit comme un prisme à travers lequel apparaît tout ce qui est insupportable dans l’institution. A cause des réformes et du manque de moyens, nous avons perdu une heure d’enseignement d’histoire-géographie en classe de seconde. Cette heure permettait de travailler en groupe et était un temps précieux consacré à l’apprentissage des méthodes, à la réflexion collective sur certaines problématiques, à l’approche des difficultés individuelles. Ce changement intervient alors que les élèves orientés en S passeront l’épreuve d’histoire –géographie l’année prochaine et ont donc un an de moins pour préparer le baccalauréat. Enseignant dans deux classes de seconde, pour compenser cette perte de deux heures, je me retrouve avec une classe de plus par rapport à l’an passé. Et une heure supplémentaire m’a été imposée pour enseigner l’Éducation Civique Juridique et Sociale, matière pour laquelle je n’ai pas été formée et qui demande des connaissances particulières que je n’ai pas. Il est vrai aussi que malgré mes connaissances et mon expérience, je souffre d’enseigner l’histoire-géographie tellement les programmes ont perdu du sens et véhiculent une idéologie qui n’est pas la mienne. Par exemple, vanter la puissance de l’Union européenne « sociale et solidaire » par les temps qui courent relève du défi et à de quoi indigner... Je dois aussi préparer mes élèves de troisième à l’Histoire des Arts puisqu’ils passeront un examen oral en mai ; une épreuve qui a fait son apparition l’an dernier et pour laquelle nous avons dû improviser faute de directives. En mai, il sera également question du « livret de compétences » à remplir pour chaque collégien, selon une grille qui permet d’évaluer les compétences acquises et de juger des attitudes. Classe supplémentaire, heure supplémentaire, disciplines supplémentaires... la charge s’alourdit ! Mais devant la direction, les collègues, les élèves et les parents, il faut continuer à faire bonne figure.

Convaincue que l’école doit s’ouvrir au monde, j’ai monté de nombreux projets qui me permettaient de découvrir les élèves sous des aspects différents et de respirer. Aujourd’hui, j’ai lancé un modeste projet pour une classe de sixième et envisage un échange culturel avec un lycée étranger. Mais toute sortie nécessite une démarche administrative de plus en plus lourde. Nous devons justifier et expliquer nos démarches et ce pour une nouvelle et simple raison : les actions sont inscrites à notre dossier et comptabilisées pour l’évaluation de notre travail par le chef d’établissement. L’objectif a changé : il ne s’agit plus de travailler pour les élèves, mais de se faire bien voir par sa direction. Dans ces conditions, la concurrence entre collègues est lancée. Il y a ceux qui multiplient les projets et dont le travail est valorisé, et les autres.
Et les collègues sont fatigués, inquiets. Les stagiaires s’épuisent à travailler à temps plein. Les vacataires s’inquiètent de la fin de leur contrat. Certains nous demandent des conseils, mais nous disposons de peu de temps pour les aider à faire face, trop bousculés par les cours qui se succèdent et les tâches à accomplir. La majorité des collègues composent avec toutes les nouvelles exigences du système, mais sans conviction aucune.

Il en va de même pour les élèves. Ils arrivent en cours et repartent sans que nous ayons le temps de les rencontrer.
Au lycée, a été établi « l’accompagnement personnalisé ». Deux professeurs se partagent une heure hebdomadaire pour « accompagner » les élèves. Cette heure est utilisée pour travailler l’écrit ou l’expression orale, et parfois pour entamer un dialogue individuel. Mais le temps manque et les difficultés de chacun s’accumulent. Je ne veux pas me joindre au chœur de ceux qui pensent que le niveau baisse, mais je constate que la motivation n’est plus là. Les élèves ne travaillent plus ou de moins en moins. Ils savent qu’ils passeront dans la classe supérieure, l’école n’a pas grand-chose d’autre à leur proposer ou à leur imposer. L’absentéisme et les retards font des ravages. Il m’arrive d’avoir des difficultés à travailler à cause de leur comportement. Alors que j’aurais encore la volonté de leur transmettre des connaissances et des outils de réflexion, je dois lutter contre les bavardages et les téléphones mobiles constamment en marche. Capter leur attention nécessite des trésors d’imagination et des détours. Moins ils travaillent, plus nous devons produire d’efforts et varier les exercices. Parmi les difficultés de travailler, ce qu’on remarque tous avec les élèves de seconde cette année, c’est leur paralysie face à l’écrit : grande difficulté à lire un texte, même silencieusement, grande difficulté à saisir un stylo et à écrire. Ces réticences s’estompent devant un écran (les réticences mais pas forcément les difficultés, au moins ils sont actifs). Nous sommes face à des élèves qui appartiennent déjà à un autre monde, une autre civilisation, avec des valeurs de rapidité, d’absence de réflexion, d’utilitarisme (on ne fait que le strict minimum pour répondre à la question, le reste « ne sert à rien », « on s’en fiche »). Comment allons-nous nous adapter à ce changement profond ? Doit-on s’adapter ? Toujours est-il que les valeurs que nous portons ne sont plus celles valorisées par la société.
Au collège, les « bons » élèves sont plutôt attentionnés mais sont sous tension. Ils calculent constamment leur moyenne et comparent leurs résultats au détriment du plaisir d’apprendre et de la solidarité entre eux, l’objectif étant d’aller dans « un bon lycée » ensuite. Ceux qui me préoccupent beaucoup sont ceux en grande difficulté. Agités, provocateurs ou complètement effacés, je n’ai pas les moyens de m’occuper d’eux comme il faudrait. Le machisme et le mépris d’un certain nombre d’adolescents en échec me heurtent et entraînent de nombreux conflits qui empiètent sur le temps d’apprentissage. Je fais partie des enseignants qui n’hésitent pas à rédiger des rapports disciplinaires (encore une charge supplémentaire) alors que d’autres estiment qu’il s’agit là d’un aveu de faiblesse que la direction pourrait utiliser contre eux. J’ai rédigé de nombreux rapports concernant un élève qui entre autres choses m’avait jeté des projectiles notamment des préservatifs (non usagés !) pendant que j’écrivais au tableau. J’ai appris à cette occasion que certains collègues subissaient cela de sa part depuis longtemps en silence. Le dialogue avec les filles semble plus aisé. Dans une classe difficile, elles sont souvent vêtues et maquillées de façon outrancière ; leur vocabulaire heurte par sa grossièreté. Je les interpelle sur leur dignité et la féminité, et essaie d’élaborer des stratégies pour leur faire dépasser quelques-unes de leurs difficultés. Ni éducatrice ni assistante sociale, j’essaie de composer avec le public que j’ai pour faire passer quelques connaissances. Ainsi Cindy a un point de plus si elle pense à conjuguer sujet et verbe dans ses contrôles, Jessy apprend à tenir son cahier. Elles ont toutes les deux seize ans et ont « beaucoup déconné avant » comme elles disent pour expliquer qu’elles soient quasiment illettrées en troisième. Elles sont aussi et surtout de milieu défavorisé, se traînent des histoires familiales insensées. Une collègue veut ignorer les difficultés des élèves « n’étant pas Mère Thérésa » et espère qu’à force de sanctions disciplinaires, nous allons exclure tous les cas lourds. Elle n’est pas seule à penser que la solution passe par l’exclusion. Face aux difficultés du métier, chacun se protège comme il peut.

La semaine dernière, je n’ai pas vraiment su me protéger face aux parents. Lors de ces rencontres parents-professeurs (trois heures de réunion à deux reprises qui ont alourdi la semaine après les conseils de classe), la misère des uns et l’arrogance des autres m’ont assommée. Graves problèmes de santé, chômage, séparations, problèmes de logement, etc. sont exposés pour excuser les mauvais résultats des enfants. Des parents qui espèrent que nous trouverons des solutions pour l’avenir, qui s’engagent à être plus vigilants... et qui sont tellement dépassés ! Cette détresse sociale côtoie l’arrogance des parents pour qui la vie est plus clémente. Ces derniers exigent des explications sur ce qui se fait en classe et demandent des comptes. A les entendre, la pédagogie n’est pas affaire de spécialistes, mais appartient à tous. Pour cette raison, il faut que les professeurs tiennent leur cahier de textes électronique et communiquent les notes en ligne (encore des heures de travail supplémentaires). Trop de notes, pas assez de notes, trop de travail à la maison, pas assez de travail à la maison, trop de sorties, pas assez de sorties, une progression trop lente ou trop rapide... et des comparaisons avec ce qui se fait dans les autres classes, ailleurs, ou ce qui se faisait jadis. Bref, notre travail d’enseignant est devenu objet de consommation et les parents avertis peuvent tout revendiquer et exiger auprès du chef d’établissement qui utilisera ces exigences parentales comme un des filtres de l’évaluation de notre travail.

L’école est devenue un domaine où l’autre est considéré comme ennemi. Le chef d’établissement juge, évalue et se constitue une clientèle parmi les professeurs afin de répondre aux exigences de parents-consommateurs. Les collègues sont mis en concurrence. Des élèves menacent d’exploser ou sont consommateurs d’un savoir à acquérir au moindre effort. Les parents ont pour ainsi dire remplacé les inspecteurs, les compétences en moins et les contradictions en plus. Bien sûr malgré des semaines surchargées de travail et de tensions, nous arrivons encore à fonctionner et à nous rencontrer les uns les autres…mais jusqu’à quand ?

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  • Bonjour,

    Pensez vous être la seule corporation à vivre parmi ces injonctions contradictoires ?

    Votre beau témoignage m’interpelle sur votre profonde solitude façe à ces difficultés...

    La seule issue tient dans la coopération entres collègues, au sein d’une communauté d’établissement...

    Un changement culturel difficile, chez vous comme ailleurs

    Cap2006 Le 22 janvier 2012 à 11:03
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