Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 4 décembre 2004

« Le point de vue documenté » de Jean Vigo

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Le 14 juin 1931, Jean Vigo présente au Vieux Colombier A propos de Nice, son premier film, coréalisé avec Boris Kaufman, frère du théoricien et cinéaste soviétique Dziga Vertov. Il intitule sa « causerie » « Vers un cinéma social » et s’attarde assez longuement sur Un chien andalou de Luis Buñuel : « Un chien andalou est une œuvre capitale à tous les points de vue : sûreté de la mise en scène, habileté des éclairages, science parfaite des associations visuelles et idéologiques, logique solide du rêve, admirable confrontation du subconscient et du rationnel. [... ] pris sous l’angle sujet social, Un chien andalou est un film précis et courageux. »

Cette reconnaissance du travail politique et social de Buñuel n’empêche pas Jean Vigo, qui n’a jamais été reconnu par les surréalistes, de se démarquer du cinéaste espagnol, dans sa courte œuvre cinématographique, documentaire A propos de Nice et Taris ) ou de fiction Zéro de conduite , L’Atalante ), en ne perdant jamais de vue ce qu’il appelle « le point de vue documenté ». « Ce documentaire social se distingue du documentaire tout court et des actualités de la semaine par le point de vue qu’y défend nettement son auteur. Ce documentaire exige que l’on prenne position, car il met les points sur les i. S’il n’engage pas un artiste, il engage du moins un homme. » Fils d’un journaliste militant anarchiste, Miguel Almereyda, mort étranglé dans une cellule de Fresnes en 1917, Jean Vigo ne pouvait pas ne pas s’engager. Dans A propos de Nice comme dans Zéro de conduite , deux mondes s’affrontent : les riches oisifs et les travailleurs, pour la plupart émigrés italiens, dans le premier film ; le monde des enfants en pleine révolte contre les institutions, dans l’autre, ce qui valut au film une interdiction totale de treize ans. Jean Vigo a donné encore un fort ancrage social à L’Atalante . Comme le souligne Emile Breton dans « Le repérable et le reste »(1) : « Vigo, par un coup de force cinématographique [...] met en pièces d’entrée cette prétendue équivalence campagne/péniche et installe son film du côté de la « modernité » contre le scénario passéiste : [...] Dans le film, Juliette est littéralement arrachée à sa famille par le bras de charge de la péniche sur lequel le père Jules l’a hissée. Cette élévation [...] relève à coup sûr d’une double lecture symbolique : sexuelle, comme y invite cette bigue dressée à laquelle se cramponne la femme, mais aussi sociale. On passe avec la brutalité des déracinements à ces décennies où la France allait basculer vers l’industrialisation, d’un milieu enclos sur ses traditions, celui de la campagne, de la raideur endimanchée d’une noce paysanne [...] au monde de l’eau, ouvert sur l’ailleurs, mouvant. » Les cinéastes contemporains se réfèrent souvent au « point de vue documenté » de Jean Vigo.

L.V.

1. L’Atalante , un film de Jean Vigo. Cinémathèque française. 2000.

Paru dans Regards décembre 2004

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