Accueil > Société | Tribune par Dominique Vidal | 6 juillet 2012

Le poison et l’antidote

Lorsque nous avons réuni en
mars dernier Dominique
Vidal et Julien Salingue
pour une controverse sur le
boycott d’Israël, la tragédie de
Toulouse et Montauban venait d’avoir
lieu. « L’affaire Mohamed Merah » et ce
qu’elle a révélé ont bien été évoqués au
cours de la discussion mais, faute de
place et pour une question d’angle, cela
n’a pu trouver place dans la version
finale de la controverse. Dominique
Vidal souhaitait donc revenir plus
longuement, au-delà des événements de
Toulouse, sur le risque que représente le
sursaut du racisme observé ces derniers
temps en France et en Europe. Voici la
tribune qu’il nous a proposée.

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Nul ne le nie : le sursaut du racisme – qu’il
soit antisémite, islamophobe ou vise d’autres
catégories, à commencer par les Roms –
représente un risque désormais majeur.
Évidence, dira-t-on. Mais en avons-nous pris
la pleine mesure ? Les drames de Toulouse
et de Montauban, en mars, ont pourtant tiré
un premier et terrible signal d’alarme. Certes,
nombre de questions posées par cette horreur
demeurent sans réponse, à commencer par le
comportement du service de renseignements
chargé de la surveillance des terroristes
en général, puis des services de police qui
devaient s’emparer de celui-là vivant. Reste
que l’assassinat, de sang-froid, de trois soldats
d’origine arabe, puis de trois enfants juifs et de
leur professeur n’a pas de précédent en France.
Et, si Mohammed Merah a fait moins de victimes
qu’Anders Breivik, leur « folie » comporte
une dimension psychologique et idéologique
commune : le sentiment d’avoir le droit,
voire le devoir, de tuer un ennemi
préalablement déshumanisé…

Second signal d’alarme : le score de Marine
Le Pen le 22 avril, au premier tour de l’élection
présidentielle – auquel il faudrait ajouter celui,
au second tour, le 6 mai, d’un Sarkozy largement
lepenisé. Si la présidente du Front national,
avec 17,9 %, n’a pas égalé en pourcentage le
résultat cumulé de son père et de Bruno Mégret
en 2002 (19,2 %), elle a obtenu 950 000 voix
de plus qu’eux. Et les sondages indiquent qu’en
pourcentage des suffrages exprimés, elle a
atteint 33 % parmi les ouvriers, 23 % chez les
employés, 23 % des moins de 35 ans et…
30 % des non titulaires du baccalauréat – sans
oublier sa poussée dans les zones périurbaines,
où la spéculation immobilière a chassé les
couches populaires. Bref, le FN a réussi une nouvelle percée dans l’électorat populaire,
grâce au « cocktail » mortifère mêlant – comme
hier Jacques Doriot ou Marcel Déat [1] – discours
islamophobe, nationaliste et populiste.

Je vois un troisième signal d’alarme dans la
campagne ignoble lancée, fin mai, par Éric
Zemmour contre la nouvelle ministre de la
Justice. « En quelques jours, a dit ce récidiviste
des dérapages racistes, Taubira a choisi ses
victimes, ses bourreaux. Les femmes, les
jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à
protéger, les hommes blancs dans le mauvais.
Après tout, les femmes votent majoritairement
à gauche depuis 1981, et dans les banlieues,
Hollande a réalisé des scores de dictateur
africain.
 » Et de reprocher à la garde des sceaux
de se montrer « douce et compatissante,
compréhensive
 », comme « une maman, pour
ses enfants, ces pauvres enfants qui volent,
trafiquent, torturent, menacent, rackettent,
violentent, tuent aussi parfois
 ». Espérons que
RTL a vraiment décidé de se débarrasser d’un
chroniqueur qui fait honte à notre profession.
Mais qui « licenciera » les hommes politiques,
Jean-François Coppé en tête, qui ont apporté
leur pierre à cette campagne ignoble ?

La thèse du continum

Ces trois exemples le montrent : tout se passe comme si les digues construites depuis la
Seconde Guerre mondiale cédaient, laissant
désormais s’exprimer sans complexe la haine
de l’Autre, en paroles et en actes. L’année
2012 restera, de ce point de vue, comme celle
de la libération de la parole raciste. Voilà qui
constitue un défi pour tous les citoyens, au-delà
de leurs sensibilités idéologiques, religieuses
et politiques. Que la droite ait beaucoup plus
à se reprocher que la gauche me semble clair.
Mais c’est cette dernière, où je me suis toujours
situé, que je voudrais évoquer maintenant.

Certains, qui s’en réclament pourtant, nous
reprochaient il y a quelques années d’avoir
« inventé » l’islamophobie [2]. Sauf à fermer les
yeux et à se boucher les oreilles, comment nier
la réalité de cette nouvelle forme de racisme
qui unit, dans leur diversité, toutes les familles
de l’extrême droite européenne et, au-delà, une
bonne partie de la droite traditionnelle ? Qui
aurait cru que, dans la France du xxie siècle,
on s’interrogerait deux semaines durant pour
savoir si la viande, dans nos assiettes, est hallal,
casher ou « normale » ? Et comment ne pas
le reconnaître : une certaine « religion » de la
laïcité, qui n’a plus rien à voir avec la défense
nécessaire de l’indépendance réciproque de
l’État et des religions, a fait le lit de la haine des
musulmans et donc du FN.

De même, au nom de la solidarité avec le
peuple palestinien, certains – par souci de
« radicalité » ou de peur d’affronter les partisans
autoproclamés de cette dernière – font preuve
de complaisance vis-à-vis de l’expression,
ouverte ou masquée, de propos antisémites,
voire négationnistes. Si ceux qui les tiennent
sont très peu nombreux, Internet et Facebook
démultiplient leurs dérapages, à même de
séduire des jeunes désinformés fascinés par
la « complottite ». J’en veux pour dernière
preuve le « livre » de Gilad Atzmon, La Parabole
d’Esther, anatomie du peuple élu
, dont j’ai
publié sur le site Mediapart de longs extraits qui
ne laissent aucun doute quant à ses options.
Au point, d’ailleurs, que nombre d’intellectuels
palestiniens ont dénoncé « le racisme et
l’antisémitisme » de son auteur [3].

Atzmon reprend aussi à son compte une
thèse particulièrement perverse : selon lui, « le
vol interminable de la Palestine au nom du
peuple juif fait partie d’un continuum spirituel,
idéologique culturel et pratique entre la Bible,
l’idéologie sioniste et l’État d’Israël sans oublier
ses zélotes d’outremer
 ». Cette analyse est
aussi fausse que dangereuse :
 fausse, car quiconque connaît l’histoire du
mouvement sioniste sait que celui-ci s’est construit contre la religion, qu’il accusait de
pousser les Juifs à accepter les discriminations
et les persécutions et de s’opposer à leur
rassemblement dans un État qui leur soit
propre. Les dirigeants religieux orthodoxes
se sont en effet longtemps opposés au
mouvement sioniste, considérant que seule la
venue du Messie permettrait l’établissement
d’un État juif – un groupe comme Netourei
Karta continue d’ailleurs à ne pas reconnaître
ce dernier. À l’inverse, ce n’est pas un hasard
si, de Theodor Herzl à Benyamin Netanyahou,
en passant par David Ben Gourion et Itzhak
Rabin, la plupart des penseurs et dirigeants
sionistes n’étaient pas religieux, voire même
se déclaraient agnostiques ou athées. Cette
contradiction originelle n’a évidemment
empêché ni le mouvement sioniste de puiser
des arguments dans l’Ancien Testament ni les
partis ultra-orthodoxes de faire pression sur
les gouvernements successifs pour que l’État
d’Israël fasse siennes les lois religieuses et
finance leur réseau d’enseignement ;
 dangereuse, car, si on en prolonge la logique,
il faudrait, pour qu’advienne une véritable paix,
que les Juifs renoncent à la Torah ou la modifient
radicalement. « Nos » islamophobes utilisent le
même argument : il n’y aurait rien à faire avec
les musulmans tant qu’ils conservent le Coran
– le dirigeant d’extrême droite Gert Wilders, aux
Pays-Bas, propose même d’interdire purement
et simplement ce dernier ! Tant qu’on y est,
on devrait aussi demander aux chrétiens de
corriger le Nouveau Testament.

Autant dire que la thèse du « continuum »
reporte aux calendes toute solution du conflit
israélo-palestinien. Or celui-ci n’est pas
essentiellement religieux, a fortiori ethnique : il
est politique. Il porte – qu’on prône pour l’avenir
un ou deux États – sur la restitution de territoires,
la fixation de frontières, le démantèlement des
colonies, le partage d’une capitale, la maîtrise
de l’eau, le droit au retour des réfugiés, etc.
Paradoxalement, sa dimension religieuse est la
plus facile à résoudre : il suffit d’internationaliser
Jérusalem et les Lieux saints et d’en assurer le
libre accès aux fidèles – et infidèles – des trois
religions monothéistes.

On le voit : quelle qu’en soit la cible, le racisme
constitue plus que jamais un poison mortel pour
la bataille en faveur d’une paix juste au Proche-
Orient comme pour l’avenir du mouvement
démocratique en France. Et il n’est pas d’autre
antidote que le combat résolu – politique,
idéologique et si nécessaire juridique – contre
lui. Le « plus jamais ça ! » de nos aînés n’a de
sens qu’accompagné de la mise en garde de
Bertolt Brecht à la fin d’Arturo Ui : « Le ventre est
encore fécond d’où a surgi la bête immonde
. »

Dominique Vidal est historien et
journaliste, auteur notamment
de Shoah, génocides
et concurrence des
mémoires
,
éd. du
Cygne, 2012, 13€.

Notes

[1Jacques Doriot (ex-communiste) a créé le Parti
populaire français, devenu collaborationniste, comme
le Rassemblement national populaire de l’ex-socialiste
Marcel Déat.

[2Lire Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed :
http://islamophobie.hypotheses.org/193.

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