Accueil > Politique | Par Marc Endeweld | 6 avril 2011

Le porte-à-porte sauvera-t-il le PS ?

Avec l’aide de trois jeunes chercheurs français, le Parti
socialiste envisage d’utiliser le porte-à-porte de manière
intensive pour conquérir le pouvoir en 2012. Le modèle :
la méthode Obama.

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Une bien drôle d’expérience
est en train de se dérouler au
Parti socialiste : ses militants
retrouvent peu à peu le chemin
du porte-à-porte lors des campagnes
électorales. Fini le temps des sondages,
des petites phrases et autres bruits de couloir ?
C’est en tout cas le souhait d’une poignée de
précurseurs, inspirés par la campagne électorale
de Barack Obama en 2008.

«  Les plus vieux militants nous disent que nous
réinventons l’eau chaude !
 » remarque Fatma
Bouvet de la Maisonneuve, chargée des quartiers
populaires à la fédération PS des Hauts-de-
Seine. Cette jeune élue de Montrouge, encartée
au PS depuis 2006, a l’enthousiasme des
nouveaux convertis : «  Aux dernières régionales,
nous avons fait du porte-à-porte et dans notre
ville, habituellement à droite, la gauche est arrivée
en tête de tous les bureaux de vote !
 »

L’idée de refaire du porte-à-porte est venue de
trois jeunes chercheurs français – Guillaume
Liegey, Arthur Muller et Vincent Pons –, tous
trois trentenaires et diplômés de grandes écoles
françaises (Ecole normale supérieure et HEC)
et d’universités américaines (MIT et Harvard).
Présents aux Etats-Unis lors de la campagne
d’Obama, ils ont été émerveillés par la force
de frappe du Parti démocrate qui avait réussi
à recruter en quelques mois plus de 5 millions
de volontaires bénévoles chargés de frapper
aux portes des électeurs abstentionnistes. Avec
succès. Le taux de participation de la communauté
noire, d’ordinaire plus abstentionniste que
la moyenne, avait alors atteint un record, passant
de 60,3 % en 2004 à 65,3 % en 2008.

Une action structurée

« Cette campagne nous a frappés par son organisation
incroyable, avec l’utilisation d’outils
systématiques sur tout le territoire,
raconte Vincent Pons. Les millions de volontaires étaient
organisés de façon décentralisée et très structurée,
et ils utilisaient leurs ordinateurs pour
coordonner leurs actions. Au final, 7 % des
électeurs d’Obama ont été impliqués activement
dans la campagne !
 » En comparaison, en
France, si 7 % des électeurs de Ségolène Royal
s’étaient engagés en 2007, cela aurait représenté
1,3 million de personnes !

En fait, dès le début des années 2000, les deux
grands partis américains ont recommencé à organiser
de grandes campagnes de « Get Out the
Vote », après que deux chercheurs de l’université
de Yale, Alan Gerber et Donald Green, ont mené
des expériences prouvant que la technique du
porte-à-porte était la plus efficace pour mobiliser
les abstentionnistes. Outre-atlantique, elle
avait été délaissée depuis les années 1960 au
profit de moyens de campagne plus modernes
mais aussi plus impersonnels : spots télévisés,
appels téléphoniques automatisés au message
standardisé, etc.

«  Nous nous sommes alors demandés comment
nous pouvions faire la même chose en France,
car ça n’avait pas l’air si sorcier
 », se souvient
Vincent Pons. Ses deux compères, Arthur et
Guillaume, suivaient alors des cours sur l’organisation
des campagnes politiques à la Kennedy
School of Government d’Harvard. « Dès le départ,
notre optique était la préparation des élections
de 2012
, nous confie Guillaume Liegey.
Mais pour convaincre nous avions besoin de
mesurer les effets du porte-à-porte.
 »

S’ensuivent donc pour eux des dizaines de
voyages en France. Car avec l’organisation des
élections régionales de mars 2010, leur terrain
d’expérimentation est tout trouvé. Prenant
contact avec le staff de campagne de Jean-Paul
Huchon, ils vont former plusieurs sections de
militants n’ayant pas forcément l’habitude du
porte-à-porte dans huit zones fortement abstentionnistes
 : trois villes de Seine-Saint-Denis
(Sevran, Villetaneuse et Pierrefitte-sur-Seine),
trois des Hauts-de-Seine (Bagneux, Malakoff et
Montrouge), Domont (Val-d’Oise) et le 11e arrondissement
de Paris.

En quatre semaines, 80 militants formés vont
prendre contact avec 11 000 électeurs environ,
à raison de trois sessions par semaine en
moyenne, dans les quartiers ciblés comme les
plus abstentionnistes. Comparant les résultats
avec un groupe témoin, les chercheurs se sont
aperçu que le porte-à-porte entraînait une forte
augmentation de la participation des Français
nés à l’étranger ou dans les DOM-TOM, sans
augmenter la participation des autres catégories
d’électeurs de façon significative.

Une forme de reconnaissance

L’évaluation montre ainsi que le porte-à-porte a
donné lieu à une augmentation de la participation
des électeurs nés à l’étranger d’environ cinq
points au premier tour (40 % dans le groupe traité
contre 35 % dans le groupe témoin) et trois
points au second tour (43 % contre 40 %). Les
électeurs nés à l’étranger représentent 22 % de
l’échantillon et viennent principalement du Maghreb
(38 %), d’Afrique subsaharienne (29 %)
et d’Asie (20 %).
« Cela nous a surpris, reconnaît Vincent Pons.
Car c’est bien l’appartenance de ces électeurs à
des minorités ethniques qui explique ces résultats.
Nous avons d’ailleurs mesuré une même
dynamique concernant leurs enfants. Ces Français
sont vus par la société comme des citoyens
de seconde zone, et le fait d’aller les voir directement
est pris souvent comme une forme
de reconnaissance. Par ailleurs, il suffit de leur
donner quelques informations d’ordre pratique,
comme la date de l’élection et la localisation du
bureau de vote, pour susciter leur participation.
A l’inverse, les autres abstentionnistes sont des
“déçus de la politique”, beaucoup plus difficiles
à convaincre…
 »

De leur côté, les militants formés sont ravis. En
plus des séances de jeux de rôle organisées pour leur apprendre à prendre contact, un guide
leur a été distribué. « Le tout est de franchir
le premier pas
 », explique Guillaume Liegey.
« Un tabou a été levé, constate de son côté
Fatma Bouvet. Certains militants n’osaient pas
et pensaient que c’était trop intrusif, qu’il serait
aujourd’hui trop difficile de nous remettre à faire
du porte-à-porte.
 » Car les militants arrivés depuis
une dizaine d’années au PS n’ont pas l’expérience
de leurs aînés et n’habitent pas dans
les cités. « Mais ils ont été rassurés par la pratique.
Nous sommes toujours bien accueillis,

témoigne Fatma Bouvet. D’habitude, nous le
faisons en début de soirée, entre 18 heures et
20 heures, les mères nous ouvrent alors qu’elles
préparent le dîner. Nous restons juste quelques
minutes sur le pas de la porte, le temps de leur
donner les messages essentiels.
 » Finalement,
la difficulté principale est de réussir à entrer des
immeubles toujours plus barricadés. Mais il y a
toujours des jeunes pour ouvrir aux militants…
Et certains d’entre eux proposent même de les
aider dans leur tournée !

L’effet boule de neige

Le porte-à-porte permettrait-il de résorber la fracture
sociale qui existe entre les militants du PS et
les quartiers populaires ? C’est ce qu’espère Vincent
Pons : «  Souvent, il y a cette peur en France
que le simple fait de parler des différences et
des minorités favorise le “communautarisme”.
Notre étude montre au contraire l’inverse, et
nous invite à encourager les contacts.
 » Il note
par ailleurs que cela permet de collecter des renseignements
directement auprès des habitants,
«  et le diagnostic établi sur la base de ces informations
pourra servir de base à l’élaboration de
politiques publiques adaptées
 ».

Encore faudrait-il que le PS puisse généraliser
le porte-à-porte à l’horizon 2012. Pour
toucher un grand nombre d’électeurs, environ
7 millions, les chercheurs estiment qu’en trois
mois de campagne, et à raison d’une session
de porte-à-porte par semaine en moyenne, il
faudrait 160 000 volontaires. Pour arriver à ce
chiffre magique, ils tablent sur des «  mobilisateurs
 » capables de former d’autres militants et
volontaires, dont certains pourront aussi devenir
mobilisateurs. C’est ce qu’ils appellent une
« approche virale ou boule de neige  ».

Mais, au PS, si certains élus ou responsables
sont convaincus de la nécessité d’engager une
telle mobilisation, d’autres sont plus réticents à
mettre les militants au coeur de la prochaine campagne
et préfèrent se rassurer avec les bonnes
vieilles méthodes du système politico-médiatique
(sondages, interviews, plan médias…).

« Passer au stade industriel »

Parmi les partisans du porte-à-porte, on trouve
le député Christian Paul, qui préside le Laboratoire
des idées, ou Christophe Borgel, le secrétaire
national chargé de la vie des fédérations
et des élections, qui ont suivi « l’expérience »
des jeunes chercheurs de Boston depuis le
début : « Nous devons passer du stade artisanal
au stade industriel
, expliquait ainsi au Monde
Christophe Borgel, le 27 août 2010. Le choix
du PS d’organiser des primaires pour désigner
son candidat est une opportunité inédite de
toucher ces sympathisants, de les convaincre
de nous aider et de les former au porte-à-porte
dans nos sections ou par Internet.
 »
Ayant rendu à Martine Aubry un rapport sur l’organisation
des primaires, Arnaud Montebourg se
veut rassurant : «  C’est un enjeu qui est de plus
en plus pris en compte par la direction.
 » Mais le
député tient à nous préciser « qu’il y a déjà des
endroits où la pratique du porte-à-porte est établie,
comme dans mon département, en Saône et-
Loire, même si dans d’autres ce n’est pas du
tout le cas
 ». Le « jeune lion » de 49 ans reconnaît
à demi-mot que l’un des soucis du PS est la
non-représentativité de sa base militante : « Vous
savez, les cultures du parti sont très différentes.
Vous avez la première gauche guesdiste, la deuxième
gauche un peu libérale, des gens qui sont
les deux ; vous avez des implantations locales
qui meurent parce que la notabilisation est excessive,
où finalement la gestion a remplacé la
vision. Il y a plein d’histoires dans le Parti socialiste,
ça c’est un travail de sociologue.
 »

Concernant la généralisation du porte-à-porte, il
y a donc encore du boulot d’ici 2012. Pourtant,
cette « technique » militante ne réglera pas tout,
comme le rappelle Guillaume Liegey. «  Le porte à-
porte, en soi, n’a rien de révolutionnaire, c’est
le fait de le faire d’une manière systématique et
organisée qui change tout. Mais nous ne disons
pas que c’est la solution pour toujours gagner.
Cela doit être intégré à une stratégie et un discours
politique cohérents.
 »

A retrouver dans Regards d’avril

Le reportage-photo accompagnant cet article : L’équipe de Barack Obama en campagne sur le terrain au moment des primaires démocrates puis de l’élection présidentielle en 2007 et 2008.

A voir dans Regards n°9- avril 2011, en vente en kiosque ou sur abonnement.

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