Accueil > Monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 8 novembre 2010

« Le programme républicain : détruire ce qu’a fait Obama »

Deux ans après l’élection d’Obama, le 2 novembre, se tenaient aux Etats-Unis les élections midterm au cours desquelles la Chambre des représentants et environ un tiers du Sénat - ces deux chambres composant le Congrès américain - ont été renouvelés. Vainqueurs du scrutin, les républicains semblent avoir retrouvé du crédit dans l’opinion publique. Grâce à un projet politique renouvelé ? Pas exactement... Charlotte Lepri, chercheuse à l’Iris (1), éclaire le retour de cette droite américaine dont a émergé en 2009 le Tea Party, mouvement politique aux contours un peu informels mais au discours populiste bien tranché : moins d’Etat et un retour aux « valeurs traditionnelles ».

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Peut-on, en observant les élections de mi-mandat des trente dernières années, tirer un enseignement récurrent sur cette élection particulière aux Etats-Unis  ?

Charlotte Lepri  : Oui, généralement un président élu perd sa majorité aux élections de mi-mandat qui suivent son accession à la Maison Blanche. La raison est simple : en deux ans, l’électorat passe des espérances de la campagne à la réalité de l’exercice et il y a souvent beaucoup de désillusions. L’un des rares à y avoir échappé est Georges Bush junior... Il avait été élu en 2000 et, avant les élections de mi-mandat, se sont produit les attentats du 11-Septembre. Les Américains se sont rassemblé derrière le pouvoir en place et les républicains ont même gagné des sièges aux élections suivantes. Ces élections sont très importantes aux Etats-Unis. En France, où l’on est malgré tout habitué à voir le Parlement suivre et approuver les décisions de l’exécutif, on oublie trop souvent à quel point le Congrès joue un rôle important là-bas. Même lorsque le Président et le Congrès sont de la même famille politique, ils peuvent s’opposer. Et le Congrès a les cartes en main pour bloquer la politique de la Maison Blanche. Ce que nous appelons ici la cohabitation est une configuration politique très fréquente là-bas. Ce qui n’est d’ailleurs pas sans poser problème, car des lois sur des enjeux stratégiques s’en trouvent parfois bloquées. Dans les mois à venir, le sort de la question énergétique et du traité Start sur le désarmement seront ainsi à observer avec soin.

A quoi attribuez-vous le retour en force des républicains  ?

Ch. L.  : L’un des plus gros succès de Barack Obama au cours des deux ans écoulés est d’avoir rassemblé ses adversaires politiques ! Beaucoup d’électeurs ont été déçus par leur Président. Il avait fait campagne sur le changement et ils n’en voient pas les signes : Barack Obama fait de la politique comme n’importe quel autre politicien américain. Les lobbys continuent de jouer un rôle déterminant et les liens avec le monde de l’argent ne sont pas rompus. De plus, la communication du président Obama a été nettement moins bonne et efficace que celle du candidat Obama, il y a eu beaucoup de cafouillages sur ce terrain depuis son élection. C’est essentiellement à cause de ce désenchantement que les républicains progressent. Car, pour ce qui est de leur projet, il n’y a rien de vraiment neuf : détruire la loi sur la santé, baisser les impôts, réduire les dépenses publiques...

On a le sentiment que leur seul programme est de mettre à mal tout ce qu’a fait Barack Obama. Dans cette optique, ils ont d’ailleurs mené en direction de l’opinion publique un véritable travail de sape sur l’action présidentielle. C’est même allé assez loin au moment de la loi sur la santé quand les plus extrémistes ont comparé la politique d’Obama au nazisme ! Ce discours alarmiste, matraqué à longueur de journée, a fini par travailler une opinion toujours très méfiante aux Etats-Unis sur le rôle que s’attribue l’Etat fédéral.

L’émergence du Tea Party témoigne-telle d’un renforcement de l’influence du « Grand Old Party » (GOP) dans la vie politique américaine ou, au contraire, d’un effritement de son aile droite  ?

Ch. L.  : Un peu les deux. Bien entendu, ceux qui soutiennent le Tea Party viennent plutôt de la famille républicaine. Mais au moment des primaires, dans de nombreux endroits, des candidats des deux formations se sont affrontés. Le Tea Party est beaucoup plus radical que le Parti républicain sur le retour aux valeurs traditionnelles, mais surtout dans son opposition totale à l’Etat. Chez les républicains ont toujours cohabité les traditionalistes et les « socioprogressistes » qui, tout en étant conservateurs au plan économique, ont une fibre un peu plus sociale. C’était par exemple le cas du candidat Mc Cain. Cela étant, il n’y a pas vraiment d’unité au sein du Tea Party, qui existe avant tout parce qu’il a réussi à canaliser toutes les rancoeurs, toutes les frustrations à l’égard de Barack Obama et des démocrates. Il semble que les supporters de cette formation soient largement des quinquagénaires blancs qui ont perdu leur emploi. Des laissés pour compte de l’Amérique wasp, en quelque sorte... Ils veulent moins d’impôts, pas d’Etat, sont sur des positions un peu libertariennes, mais cela ne fait pas un parti politique. Par contre, ils comptent dans leurs rangs de grands communiquants qui contribuent à assurer une forte visibilité au mouvement. Par exemple, le journaliste radio Rush Limbaugh ou son confrère Glenn Beck de Fox News qui arrive à rassembler du monde, à organiser des manifs devant la Maison Blanche. Il tient des propos sidérants, de fou furieux, mais il fait parler du Tea Party.

Sarah Palin, Christine O’Donnell... Qui sont ces « mamans grizzli » dont on a beaucoup entendu parler pendant la campagne électorale  ?

Ch. L.  : C’est vrai que l’on a vu quelques candidates du Tea Party qui avaient ce profil de mères de 40 ans qui s’assument et tiennent un discours très radical sur la question des valeurs traditionnelles. Même si l’on sait que dans son parcours personnel et familial : sa fille enceinte à 17 ans et séparée de son compagnon avant le mariage -, tout n’est pas si limpide qu’elle le voudrait, Sarah Palin a été très efficace dans ce registre « mère de famille irréprochable ». Ainsi, nul n’ignore qu’elle a gardé un enfant trisomique parce qu’elle est opposée à l’avortement. La candidate qui a remporté les primaires du Delaware, Christine O’Donnell, s’était, elle, fait remarquer il y a quelques années par sa croisade contre la masturbation... Les questions de moeurs, d’infidélité, de sexe avant le mariage, etc. restent importantes aux Etats-Unis. C’est une société qui est toujours très puritaine et ce type de positionnement radical y conserve un large écho. On est là sur le créneau des républicains traditionalistes, ce que l’on appelle les 3 G : Gun, God et Gay . Pour le port de l’arme, pour le respect de la religion et fermement opposé au mariage gay.

Le Tea Party a-t-il des chances de perdurer au-delà de cette élection  ?

Ch. L.  : Honnêtement, je ne pensais pas qu’ils allaient tenir si longtemps. La façon dont cela a émergé, dont cela ne s’est pas structuré, le fait que le Parti républicain ne peut pas endosser tout ce que raconte le Tea Party, trop radical, cela pouvait laisser présager d’une disparition rapide. Pourtant, il faut bien constater qu’ils ont tenu et ont pu présenté une dizaine de candidats lors de ces élections. A plus long terme, c’est une autre histoire. S’ils arrivent à s’institutionnaliser, ils peuvent durer mais, de toute façon, le système américain est bipartiste et le restera. Et cela même si le Parti républicain reste écartelé entre son aile conservatrice, représentée par Sarah Palin, et son aile plus centriste.

Barack Obama ne doit donc pas compter sur l’installation de cette formation dans le paysage politique pour affaiblir le GOP  ?

Ch. L.  : C’est vrai que cela peut créer des tensions au sein du Parti républicain. D’autant que des sondages ont montré qu’environ un tiers des Américains étaient d’accord avec certaines propositions du Tea Party. Ce indique qu’ils arrivent fort bien à faire entendre leur voix. Mais, précisément, vu que le bipartisme n’est pas prêt de vaciller, le fait d’avoir face à lui une frange de l’opposition qui bénéficie d’une forte audience, n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le Président américain.

Charlotte Lepri est spécialiste des questions de sécurité, de renseignement et des Etats-Unis à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris.)

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