Accueil > Monde | Reportage par Dorothée Thiénot | 26 février 2012

Le rap sénégalais, sentinelle de la démocratie

Au coeur du mouvement “Y’en a marre”, qui secoue depuis un an le peuple sénégalais pour qu’il prenne conscience de ses droits, figurent des rappeurs. Ceux qui savent manier le bon français au wolof de la rue, conscients de leur influence, veulent faire tomber le régime et faire respecter la démocratie.

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Le rap sénégalais ne déroge pas à la règle du genre musical en termes de dénonciation d’un système. A la racine du mouvement « Y’en a marre », les rappeurs Simon, Fou Malade, ou Thiat, du groupe Keur Gui, n’ont jamais mâché leurs mots dans leurs chansons. A l’heure où le président Abdoulaye Wade choisit de maintenir sa candidature alors qu’il avait promis de s’arrêter à deux mandats, les artistes ont décidé, voilà un an, de passer à l’action. Par les chansons, évidemment. Par la rue, aussi. Ce qui leur vaut désormais l’appellation de « rappeurs de l’opposition »... Un rappeur n’est-il pas forcément d’opposition ? « On est des rappeurs, tout court », dit Fou Malade, dont l’engagement « révolutionnaire » ne l’empêche pas d’être très ami avec le rappeur Pacotille, pro-Wade : « il n’a jamais retourné sa veste. » Le téléphone n’arrête pas de sonner. Fou Malade, mis provisoirement “au frigo” le temps de son sursis pour l’agression du rappeur Gaston - une agression dont la médiatisation aurait pu nuire au message pacifiste des “Y’en a Marre”-, coordonne à distance les actions du mouvement, et attend avec fébrilité la fin du mixage de son album Résistance. « Bataillon Blindé, de retour au combat, on a armé nos rimes. Petits-fils de Guevara, fils de Sankara, tôt ou tard le peuple vaincra. » Les chansons font appel à l’histoire, aux luttes des peuples pour leur liberté, et aux problèmes rencontrés dans un Sénégal en crise : accès aux soins, justice inéquitable, vie chère, éducation...

Malal aka Fou Malade a toujours agi en lien avec sa communauté. Fils de policier, d’une fratrie de 50 frères et sœurs où les discussions ne tournaient qu’autour de la politique, il vient de la banlieue pauvre de Dakar, Guediawaye, où le président Wade a tenté mercredi une apparition, avec son armée de figurants aux T-shirts colorés du PDS. « Ici, la seule option pour les jeunes, c’est d’acheter un cheval et une cariole pour ramasser du sable, qu’ils vendent aux chantiers de construction, explique Malal. Mais même ramasser du sable est interdit. » Depuis longtemps, avec son groupe Bataillon Blindé, il donne des concerts en prison. Mais ce n’était pas suffisant. Il a commencé à enseigner le rap aux détenus, parce que « rapper, c’est apprendre à parler ». Dans Guediawaye, les jeunes accourent à son passage. Il leur répond gentiment, mais demande à celui qui jette sa canette sur la route sablonneuse d’aller la mettre à la poubelle. « On essaie d’être pédagogiques : le changement doit commencer par nous-mêmes. »

Thiat, 33 ans, en est à sa « 12 ou 13ème arrestation sous ce régime ». Jamais pour faits de délinquance : pour manifestation interdite. Lui qui avait voté, comme tous les autres, contre Diouf et donc pour Wade, n’a jamais cessé de dénoncer les dérives du régime d’un président « qui joue avec la Constitution comme s’il s’agissait d’un cahier de brouillon ». La musique, ici, est dangereuse. Son partenaire au sein du groupe, Kilifeu, a d’ailleurs fait les frais mercredi 22 janvier de la méfiance du régime à leur égard, lors d’un procès qui a fait salle comble. Leur groupe Keur Gui, né dans la ville de Kaolack, existe depuis 1996 : « on est old school... » Ce qui ne les empêche pas d’être de véritables idoles dans leur pays. Pour cette raison, ils refusent absolument de dire pour qui ils voteront dimanche. « On n’a jamais fait dans l’entertainment. Parader dans des grosses bagnoles avec des belles filles autour de nous, c’est pas notre truc. Et on tient absolument à ce que notre rap soit considéré comme du rap Sénégalais. L’identité africaine et sénégalaise doivent se retrouver dans nos chansons. » Ces artistes ont en commun cette volonté, à travers leur musique, de montrer « les gens comme ils sont, de les faire sortir du fatalisme avec pour seul credo “Dieu est grand”. Il y a le spirituel et le temporel. Il faut agir, maintenant. Que les Sénégalais prennent conscience de la politique. On essaie de traduire par des mots simples, en wolof, ce que les politiques essaient de faire passer dans un français compliqué, dès qu’il s’agit de faire passer des réformes qui vont contre l’intérêt des Sénégalais. », explique Malal. Si les rappeurs ont un public jeune, ils ont souhaité pouvoir s’adresser à tous ceux qui n’écoutent pas de hip-hop. C’est la raison pour laquelle ils prennent la parole autrement qu’à travers leur musique, et qu’ils ont fondé “Y’en a Marre”. Le succès est décuplé, « mais ce n’est pas ce que nous cherchons. Le succès, on l’a déjà. Quant à l’argent : personne ne nous achètera. »

Goutte de trop de Keur Gui

Y’en a marre !

Le mouvement citoyen sénégalais Y’en a marre est né après qu’Abdoulaye Wade ait tenté de faire passer son idée de “ticket présidentiel”, qui inclue notamment ce changement majeur : « si un ticket obtient 25% des suffrages exprimés, il remporte le scrutin dès le premier tour »

Ce texte passant à l’assemblée le 23 juin 2011, Y’en a Marre s’est créé le 22, dans un contexte déjà défavorable au vieux président : les inondations et les coupures d’électricité régulières ont mené des milliers de personnes dans la rue, et amené ensuite à la création du M 23. Le mouvement a réussi à faire reculer le projet de ticket présidentiel, encourageant d’autant plus les Sénégalais à exprimer leurs besoins. Y’en a Marre se revendique du M23 sur les questions de Constitution, uniquement, mais n’est affilié à aucun des candidats de l’opposition. Il s’oppose au 3ème mandat brigué par Wade, qui a “acheté” les membres du Conseil Constitutionnel pour l’y autoriser. Constitué d’un noyau dur de rappeurs et de journalistes, il organise des manifestations, systématiquement interdites par le gouvernement et invite les Sénégalais à lutter pour maintenir en vie la démocratie.

D.T.

Portfolio

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