Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 26 septembre 2011

Le retour de Sartre ?

Deux essais parus en septembre revisitent la pensée
du philosophe existentialiste à l’égard de Marx, de l’extrême gauche, de Staline...
Ils offrent des outils pour penser le présent.

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Pourquoi revenir aujourd’hui sur la
figure de Sartre, éculée à force
d’avoir été visitée ? Parce qu’il est
une dimension politique de sa pensée
restée dans l’ombre, qui méritait
bien qu’on s’y arrête une nouvelle fois. La
relation au marxisme en général et à l’extrême
gauche en particulier constitue une porte d’entrée
qu’ont choisi de franchir deux ouvrages,
à paraître ce mois-ci. Se refusant à enfermer
l’« intellectuel engagé » dans une complaisance
sans faille à l’égard du stalinisme, ils explorent
la part corrosive contenue dans l’ambition sartrienne
de refonder le marxisme. Ce n’est pas le
moindre intérêt du recueil dirigé par Emmanuel
Barot, Sartre et le marxisme, et de l’essai écrit
par l’historien anglais Ian Birchall, Sartre et
l’extrême gauche française
, que de convoquer
le célèbre philosophe pour éclairer des mots
comme « révolution » et « communisme », à peine
sortis des oubliettes de l’histoire, et en restituer
le tranchant. Pour revivifier le présent, c’est un
retour à Sartre qui est ici proposé, comme alternative
au postmodernisme.

Car non seulement le philosophe ne désolidarisait
pas la théorie de l’action politique, les
questions philosophiques des questions stratégiques
et tactiques, mais il s’est aussi attaché
à réinventer le concept de lutte des classes en
insufflant au creux de celui-ci de la chair, du vivant,
du concret. Ce qui fait dire à Ian Birchall
qu’il s’agit d’un «  modèle d’action bien supérieur
au scepticisme et à la passivité des postmodernes

 ». Pour Emmanuel Barot, c’est cette
exigence d’articulation entre l’analyse des existences
individuelles ou collectives et celle des
tendances lourdes de l’histoire qui fait l’actualité
de cette doctrine : « Contre l’idéologie postmoderne,
et ses avatars, qui postule que la société
n’est qu’un agrégat éclaté de pures singularités
individuelles.
 » Parmi la quinzaine de textes
de teneur inégale rassemblés dans Sartre et le
marxisme, les interventions de Barot font partie
de celles qui, suivant les traces de leur personnage
principal, parviennent à conjuguer rigueur
universitaire et geste politique. Cette double
démarche montre combien les enjeux épistémologiques
peuvent être porteurs de résonances
qui interrogent le monde d’aujourd’hui.

Dépasser la méfiance

Mais pour percevoir ce qui a résisté au temps,
encore faut-il dépasser la méfiance et les malentendus
que les fluctuations de Sartre furent
propres à susciter. Impliqué dans le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), à
l’initiative de David Rousset et Georges Altman,
qui cherche une alternative à la social-démocratie
et aux régimes staliniens, ses contacts souvent
sous-estimés avec des militants trotskystes,
comme le montre Ian Birchall, imprègnent son
travail. Puis il devient un compagnon de route du
PCF entre 1952 et 1956, avant de se ranger du
côté des maoïstes en Mai 68. L’auteur germanopratin,
dont la pensée a souvent été déformée,
est encore la cible d’idées reçues et de caricatures,
jusqu’à celle de Michel Onfray parue
dans Le Monde, à l’occasion de la publication
par Grasset des entretiens de Sartre et de John
Gerassi [1]. On lui reproche sa passivité pendant
la Résistance à l’occupation allemande, sa complaisance
à l’égard du stalinisme, les penchants
idéalistes et petits-bourgeois de sa doctrine
existentialiste… Face à de telles allégations, les
essais de Barot et Birchall, parus chez deux éditeurs
indépendants (La Dispute et La Fabrique),
font le pari de rendre au personnage son épaisseur
et sa complexité, sans le vider de sa sève
ni ignorer ses égarements. Ils tentent ainsi de
rétablir une certaine vérité à contre-courant des
mythes qui entourent toute icône. « Il n’y a pas
le moindre doute sur le fait qu’il a condamné
publiquement les camps
 », assure par exemple
Ian Birchall. Sartre n’a même jamais affirmé qu’il
ne voulait pas critiquer la Russie, car « il ne (fallait)
pas désespérer Billancourt
 », comme on
l’entend souvent répété.

L’analyse de son rapport à l’URSS par Emmanuel
Barot vient compléter le propos en montrant,
au-delà de la simple chronique événementielle,
comment Sartre a mobilisé Marx et le marxisme
pour penser le stalinisme. Soumettre « Marx à
Marx par la médiation du marxisme réalisé
 » lui
permet d’éviter « d’opposer l’"utopie" radieuse
du communisme à ses sombres "applications",
la catégorie mécanique de l’"application" étant
des plus dangereuses
 ». Estimant que « le
marxisme a quand même été lui-même dans
le système soviétique
 », il voit dans le régime
stalinien un Etat ouvrier non pas dénaturé mais
détourné. A ses yeux, en effet, l’appropriation
collective des moyens de production s’y trouvait
réalisée, même si le contrôle réel, la matrice
autogestionnaire, ne l’était pas. Surtout, l’avènement
d’un tel monstre incomberait indirectement
au silence de Marx qui « n’avait pas anticipé les
potentialités autoritaires de toute organisation
des luttes assumant la structure d’une autorité

 »…

Revivifier un marxisme sclérosé

Le philosophe existentialiste s’efforce, dès lors,
de revivifier un marxisme sclérosé en redonnant
un rôle à l’homme, à sa liberté et à sa singularité
au sein de ce système. Mais, jamais l’attention
que le philosophe porte aux singularités, contre
la fantasmagorie d’un sujet collectif homogène,
ne débouche sur un éparpillement aux effets
paralysants. En effet, l’élaboration d’un « véritable
socialisme
 » auquel il aspire exige, selon
lui, que ces existences soient ressaisies dans
une totalité. «  Plutôt que d’imaginer que toutes
les oppressions étaient autonomes et d’égale
importance, (il) essayait de formuler une analyse
susceptible de lier toutes les oppressions
à la question fondamentale de la classe sans
pour autant nier leur spécificité
 », souligne Ian
Birchall. Le problème qu’il formule – Comment
articuler la lutte contre les discriminations racistes, sexistes, homophobes avec les conflits
de classe ? – reste d’actualité.

L’historien estime, par ailleurs, qu’« en s’intéressant
aux liens entre la morale individuelle
et le marxisme, Sartre soulevait des questions
importantes pour la pratique politique
 ». Des
questions existentielles sur la liberté d’agir et
de transformer le monde : « Pourquoi, moi, je
devrais y participer ? Pourquoi devrais-je m’engager
 ?
 » Sartre s’y soumet lui-même lorsqu’il
interroge les contradictions qu’il éprouve en
tant qu’« intellectuel engagé » ou la manière
de vivre son « être-de-classe » quand, né dans
un milieu bourgeois, on choisit de défendre les
opprimés. Le philosophe, qui entretient un rapport
critique à sa situation, à son élitisme de
jeunesse, comme à sa tâche d’intellectuel, est
conscient que l’origine de classe peut en permanence
venir contrecarrer son projet de ne
jamais penser ni agir au nom du « peuple » ou
à sa place, mais plutôt avec lui. Cette lucidité
explique qu’il ne voit en l’intellectuel qu’« une
excroissance parasitaire, historiquement datée,
liée aux hiérarchies symboliques associées à
la division du travail, qui doit être tendanciellement
aboli comme statut spécifique
 », explique
Emmanuel Barot. Au fil de ces deux ouvrages se
dessine le visage d’un homme qui a su soulever
des questions essentielles touchant à des enjeux
autant stratégiques qu’existentiels. Malgré
des réponses parfois inadéquates, il faut donc
reconnaître à Sartre une étonnante prescience.

A lire

Sartre et le marxisme

sous la direction
d’Emmanuel Barot

éd. La Dispute, 403 p.,
parution le 15 septembre 2011.

Sartre et l’extrême gauche française, Cinquante ans de
relations tumultueuses

de Ian H. Birchall

éd. La Fabrique, 400 p., septembre 2011.

Notes

[1« Le siècle de Sartre », de Michel Onfray, Le Monde,
5 et 6 juin 2011.

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