Accueil > Economie | Controverse par Sophie Courval | 2 janvier 2012

Le Smic à 1.700 euros ?

Et si on augmentait le Smic à
1.700 euros ? Si à première vue la proposition
défendue par le Front de gauche
semble séduisante, elle est pourtant loin
de faire l’unanimité. Deux économistes,
Thomas Piketty, professeur à l’École d’économie de
Paris et Jacques Rigaudiat, membre du
conseil de campagne du Front de gauche,
débattent de la question.

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Regards.fr : Dans son programme pour la
présidentielle et les législatives,
le Front de gauche
propose d’augmenter le
Smic à 1 700 euros par
mois, afin d’enrayer les inégalités dans
la répartition des richesses. Comment ça
marche ? Est-ce pertinent ?

Jacques Rigaudiat : Le Smic n’est pas un salaire
mensuel, c’est un taux horaire. Augmenter le
Smic à 1 700 euros brut dès le début de la législature
me paraît difficile dans la mesure où cela
représenterait une augmentation de 25 %. Pour
ma part, je propose, dans un premier temps, un
passage du taux horaire de 9 à 10 euros, ce
qui représente une augmentation de 10 %, et
relève le Smic à 1 500 euros en mensuel. Cette
augmentation se poursuivrait tous les ans pour
enfin aboutir, fin 2017, au Smic à 1 700 euros
net. Réalisée en juillet, cette hausse de 10 %
correspondrait à 10 milliards d’euros en 2012,
et à un point de PIB par an par la suite. Évidemment,
cette proposition n’est pas isolée.
Elle est assortie d’autres mesures en matière de revenu comme, la réduction des différences
entre les salaires – l’écart entre le plus bas et le
plus haut revenu dans une entreprise ne pourra
pas dépasser 1 à 20. Le Smic à 1 700 euros
est une proposition importante pour relancer
la croissance qui, si l’on en croit les dernières
prévisions, s’annonce plus que très faible pour
2012. C’est une mesure à la fois symbolique et
nécessaire.

Thomas Piketty : Le Front de gauche a raison de
s’inquiéter de l’accroissement des inégalités. Il a
aussi parfaitement raison de s’occuper de l’évolution
du Smic qui, non seulement ne doit pas
décrocher mais doit progresser au moins aussi
vite que la moyenne des salaires. La question
est de savoir de combien il faut l’augmenter ?
Et à quel rythme ? On ne peut pas faire reposer
tout le poids de la justice sociale sur les employeurs
de Smicards qui sont le plus souvent
de petites entreprises. S’il s’agit de pousser le
Smic à 1 700 euros brut d’ici 2017, autant dire
que cette augmentation se fera mécaniquement
de toute façon, et qu’au mieux il s’agirait alors
d’un coup de pouce modéré et réaliste ! En revanche,
si la proposition est de monter immédiatement
le Smic à 1 700 euros net, on est sur une
progression de 40 voire 50 %. Cette mesure
n’irait pas dans le sens de la justice sociale et
ce serait un mauvais coup porté aux salariés les
plus modestes qui, soit perdraient leur emploi,
soit n’auraient plus accès aux emplois qu’ils souhaitent,
parce que les entreprises embaucheront
moins. C’est une mauvaise idée. Il n’y a pas de
Smicards dans les salles de marché et les étatsmajors
du CAC 40.

Regards.fr : Soit, mais les entreprises du CAC 40 font
travailler des entreprises qui emploient
des Smicards…

Thomas Piketty : Oui, mais ce ne sont pas elles
qui les embauchent.

Regards.fr : Il existe bien des grandes entreprises
qui emploient du personnel au Smic…

Thomas Piketty : En France, le revenu moyen de
beaucoup d’employeurs de Smicards est inférieur
à celui de nombreux salariés cadres supérieurs
dans les grandes entreprises. Or si on veut traiter la question de la justice sociale, il faut
la traiter de façon globale, en tenant compte de
toutes les classes sociales, et non pas en faisant
payer les employeurs de Smicards. Augmenter
le Smic de 50 % dans un climat de stagnation
globale des salaires et de la production
entraînera forcément des pertes d’emplois. Il est
nécessaire de prendre un peu de champ pour
envisager cette question de justice sociale. On
vit une période historique où les pays riches, à
commencer par la France, croissent faiblement.
Si on regarde les 30 dernières années, on observe
un taux de croissance de 1,5 % par an, en
France comme dans tous les pays riches, et ce,
quelle qu’ait été leur politique économique – les
30 glorieuses étant juste une période de rattrapage.
C’est donc un phénomène structurel. On
est amené à croître faiblement, c’est-à-dire de
1 à 2 %, pour les décennies à venir, et quand
les pays émergents nous auront rejoints, il est
probable que tout le monde progressera à ce
rythme. Lorsque l’on a 1 % de croissance, les
gens ne le ressentent pas en terme de pouvoir
d’achat, parce qu’il est absorbé, à juste titre, par
les dépenses structurelles liées au vieillissement
de la population, comme la santé, les retraites,
etc. Dans un contexte pareil, la question de la
justice fiscale se pose avec une gravité particulière.
S’imaginer que l’on va tout régler en promettant
des augmentations de 50 % du Smic
net, c’est très sympathique, mais c’est à côté
de la plaque. Pour répartir harmonieusement les
richesses, il faut agir par la fiscalité, par l’impôt
sur le revenu, par l’impôt sur la fortune…

Jacques Rigaudiat : Je ne suis pas d’accord. Je
partage le constat sur la faible croissance des
30 dernières années, mais je refuse l’analyse qui
présente cette situation comme une fatalité. Il n’y
a plus de croissance donc on répartit la pénurie.
C’est insuffisant. J’étais conseiller social de
Lionel Jospin entre 1999 et 2002. Je ne dis pas
que tout ce que nous avons fait était parfait, mais
nous avons tout de même créé près de 2 millions
d’emplois, ce qui est un record historique
absolu, et réalisé une croissance supérieure à
celle de nos partenaires. Je défends la politique
sociale que j’ai contribué à construire, et refuse
cet argument de la fatalité. La croissance s’alimente
par la consommation intérieure. Le Smic
à 1 700 euros est une nécessité politique, mais il
ne faut pas se focaliser sur cette seule mesure,
car elle fait partie d’un modèle, plus large, de développement
qui comprend le développement du
travail productif, et prend en compte la transition
écologique. Il faut réfléchir à ce que permettra la
sortie du nucléaire. Il ne s’agit pas seulement de
mener une politique de la demande, mais aussi
de construire un appareil productif qui permette
de saisir les opportunités actuelles. Je refuse le
modèle de la fatalité qui accepte un certain malthusianisme
économique.

Thomas Piketty : Moi aussi je suis pour les investissements
verts, pour la taxe carbone… Mais je
crois qu’on peut agir sur les bas salaires par la fiscalité. Aujourd’hui, il y a 9 millions de salariés
qui reçoivent avec un an de retard un chèque
de prime pour l’emploi censé rembourser en
partie les prélèvements mensuels effectués au
titre de la CSG, soit 8 % du montant de leur
salaire. Dans notre livre [1], nous proposons de
créer un nouvel impôt sur le revenu qui serait à
la fois progressif et prélevé à la source, c’est-à-dire
sur les salaires, comme la CSG. On aurait
enfin un impôt plus juste. Si on calcule bien, 8 %
du Smic, donc de 1 350 euros brut, ça fait plus
de 100 euros. On pourrait alors augmenter d’un
coup le Smic de 100 euros par mois. Ce qui est
quand même très substantiel. C’est une proposition
simple et concrète. Quand on voit ce que
la gauche a fait en matière de politique fiscale
pendant les 10 années où elle était au pouvoir,
alors qu’elle n’avait de cesse de critiquer la
droite sur ce sujet lorsqu’elle était dans l’opposition,
je me méfie des principes généraux. Moi, je
veux des plans, des chiffres, des barèmes… Or
dans votre programme, on ne trouve pas un seul
chiffre qui étoffe vos propositions fiscales.

Jacques Rigaudiat : Le Front de gauche a un programme
écrit et publié, ce qui n’est pas le cas
de toute la gauche. Le travail de chiffrage, et au-delà,
car il faut aussi prévoir un calendrier, sera
prêt et diffusé vers la fin du mois de janvier.

Thomas Piketty : La gauche étant dans l’opposition
depuis 10 ans je ne comprends pas pourquoi
il faut attendre quatre mois avant le premier
tour pour avoir un programme chiffré.

Jacques Rigaudiat : Sans doute parce que nous
manquons de Thomas Piketty dans nos équipes
de travail…

Thomas Piketty : Je pense qu’il s’agit davantage
d’un problème politique que d’un problème
technique ou de personne. La gauche refuse de
se mettre dans une posture de répartition des
richesses, peut-être parce qu’elle la juge trop
simpliste ou trop malthusianiste. Elle essaie de
s’en sortir par une pirouette productiviste : plus
besoin de répartir les richesses, puisqu’il y aura
de la croissance ! Or même si on obtient toute la
croissance que l’on souhaite, la question de la
répartition restera centrale. C’est le B.A BA de
la démocratie. Il n’y a pas de révolution française
sans fiscalité : la mise en place d’un impôt sur
les droits de succession en 1791 est un acte
majeur. L’acte fiscal n’a jamais été un problème
technique. C’est politique.

Jacques Rigaudiat : C’est même le coeur de la
démocratie représentative. Certes, il faut rénover
la fiscalité, mais ça ne suffit pas. Pour avoir
le moins possible à corriger l’injustice, il faut
éviter de la créer en amont et donc avoir une
distribution primaire des revenus plus juste.
La justice sociale, ce n’est pas uniquement de
l’après coup. Voilà pourquoi je défends le Smic
à 1.700 euros.

Notes

[1Pour une révolution fiscale, de C. Landais, T. Piketty, E. Saez,
Coéd. Le Seuil-La République des idées, 144p., 12,50 €.

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