Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 29 avril 2011

Le timide printemps marocain assombri par l’attentat de Marrakech

Ils étaient une dizaine de milliers dimanche 24 avril dans les rues de Casablanca pour demander plus d’ouverture et de démocratie. Les réformes annoncées par Mohamed VI n’ont pas suffit à éteindre le mouvement du 20 février. Mais les débats en cours au Maroc, notamment celui sur la place des islamistes, viennent d’être durement heurté par l’attentat survenu le 28 avril sur la place Djemaa El-Fna.

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Au Maroc aussi, le printemps est arrivé. A Casablanca, les parasols hérissent déjà la plage d’Aïn Sebba où les moins frileux se jettent dans les vagues. Et dans la région fertile de l’Ouled Saïd, au sud de la capitale économique, les paysans ont commencé à ramasser les fèves. Voilà pour le printemps des abeilles et du thermomètre qui chauffe... Quant à l’autre, celui des révoltes arabes, une chose est sûre, il n’a pas encore gagné la presse du Palais : "Le Maroc vit des heures exceptionnelles de son histoire moderne. Le discours que Sa Majesté le Roi Mohamed VI a prononcé le 9 mars dernier en constitue, en même temps qu’un nouveau point de départ, un point de rupture avec un certain nombre de pratiques et une réflexion révolue. Discours de l’espoir, empreint de principes philosophiques et d’une sagesse politique à nulle autre pareille." N’en jetez plus. Bribes d’un édito paru dans le quotidien francophone Le Matin du lundi 25 avril. Dans ce même numéro, pas une seule ligne pour évoquer les manifestations de la veille qui ont pourtant rassemblé, à travers tout le pays plusieurs dizaines de milliers de personnes et autour de 10 000 dans la seule Casablanca...

Ces rassemblements avaient lieu à l’appel du mouvement du 20 février, en référence à la date de la première manifestation d’ampleur qui a secoué le Maroc dans le cadre de la vague régionale de contestation. Une autre manifestation d’importance a eu lieu un mois plus tard, le 20 mars. Le troisième rendez-vous était donc fixé ce 24 avril.

Une police étonnamment discrète

Sur l’avenue Hassan II, avançant en un cortège très sage et structuré en direction de la place des Nations-unies, au centre-ville de Casablanca, les manifestants réclamaient la fin de la corruption, le renforcement de l’égalité et de la démocratie tout en dénonçant le cumul de la "fortune et du pouvoir". Quelques "Dégage !" à l’attention de membres du gouvernement étaient également de sortie sur les pancartes.
"Le mouvement s’intalle petit à petit. Aujourd’hui il y a des rassemblements dans plus de 100 villes du pays, y compris des petites cités où des centaines de personnes se sont mobilisées pour descendre dans la rue. Les quartiers populaires commencent à s’y mettre... Ce mouvement va continuer de grossir, nous l’espérons. Mais à son rythme et en restant pacifique, cela est très important", nous témoignait dimanche, dans les rangs de la manif, Mohamed, la cinquantaine, membre du mouvement du 20 février et se présentant comme un "vieux" militant de la gauche marocaine. Autour de lui, sous le soleil, beaucoup de jeunes mais aussi des familles avec enfants, des femmes, certaines voilées et d’autres en jupes et keffieh autour du cou.

Alors que le 13 mars, elle avait inquiété sur la suite des évènements en réprimant violemment une manifestation, la présence policière s’est montrée cette fois étonnamment discrète. Et personne ne semblait vouloir en découdre, ni d’un côté, ni de l’autre. Les marocains suivent de près, via Al Jazeera notamment, les conflits en cours dans les pays voisins. Et si ils entendent bien profiter de ce printemps arabe pour gagner eux aussi sur le terrain des libertés et de la démocratie, les images venues de Lybie, de Syrie ou du Yémen, ne font envie à personne...

Le matin même, au même endroit, s’était tenu un rassemblement de quelques centaines de personnes brandissant des petits drapeaux marocains et des portraits de Mohamed VI. "Nous aimons notre roi et nous voulons dire que c’est un bon roi !", s’’énervait une bourgeoise face à un homme qui lui demandait de ne pas faire de racolage politique.

Un roi que l’on dit inquiet du mouvement de contestation en cours dans son pays et qui s’est illustré en prononçant dès le 9 mars un discours ouvrant la voie à des réformes significatives. Une commission consultative de révision de la Constitution a été créée. Elle devrait plancher d’ici juin sur plusieurs projets, notamment celui de renforcer le statut du premier ministre "en tant que chef d’un pouvoir d’exécutif effectif". D’autres mesures favorisant le renforcement des institutions parlementaires, la décentralisation des pouvoirs en région, le renforcement de l’indépendance de la justice, etc. sont également avancées.

Libération de prisonniers politiques

Ces annonces n’ont pas suffit à éteindre le mouvement du 20 février dont certaines composantes contestent la composition de cette Commission et le fait qu’elle a été nommée par le Roi. "Le roi règne sans gouverner, pouvoir au peuple", "Non au despotisme constitution démocratique", pouvait-on lire sur les pancartes dans la manif du 24 avril. Pour autant, Mohamed VI a gagné le soutien de ses pairs occidentaux, désormais très soucieux d’appuyer toute avancée démocratique dans la région : "Je pense au Maroc où le Souverain a fait un discours courageux qui ouvre la voie à des réformes institutionnelles", déclarait Alain Juppé le 16 avril. Quelques médias nationaux dont certains, s’ils ne dépassent jamais la ligne rouge de la remise en cause de la monarchie, savent parfois être critiques sur le fonctionnement du régime ont également semblé séduit. "La révolution c’est moi" n’hésitait pas à titrer l’hebdomadaire Tel Quel sous une photo du Roi, le 23 avril, veille de la manif. Selon ce journal francophone, Mohamed VI a, avec ce discours "mis la pression" sur les "autres" acteurs du jeu politique, dont le mouvement de contestation.

Autre geste d’ouverture très remarqué et commenté ces derniers jours : la libération le 14 avril de prisonniers politiques, dont des opposants au régime, des sahraouis et des islamistes. "La fin de l’emprisonnement des idées ?" s’emballait l’hebdo L’Observateur dans son édition du 22 avril, consacrant un long article à la sortie de prison de 96 prisonniers.
Parmi ces prisonniers libérés, Mohamed Fizazi, un idéologue salafiste (l’une des branches radicales de l’islamisme) qui s’est empressé d’assurer qu’il fallait "assainir" le mouvement du 20 février de ses athées et autres "déjeuneurs de Ramadan". Une sortie qui lui a valu de vives réactions. Au sein dudit mouvement, bien entendu, qui y voit une tentative pour "diviser" ce collectif fier de ses "diverses sensibilités et courants idéologiques" ; mais aussi au sein de ses propres troupes qui, pour partie, se sont désolidarisées de ces propos en rendant hommage à la dynamique nouvelle créée par le mouvement du 20 février.

Dans un pays qui a encore en mémoire les 45 morts (dont 12 kamikazes) de l’attentat survenu à Casablanca le 16 mai 2003, cet échange a été largement relayé par la presse. Et a ravivé l’inévitable débat sur la place de l’islam politique au Maroc et sur les termes de sa coexistence avec les autres forces d’opposition.
Vendredi en milieu de journée, l’attentat à la bombe commis la veille dans un café de la place Djemaa El-Fna à Marrakech n’avait pas encore été revendiqué. Mais cet acte dont le dernier bilan s’élevait vendredi à 15 morts, va désormais rendre ce débat extrêmement tendu. Et risque fort de favoriser l’émergence de discours politiques plus fermés et de justifier des pratiques policières plus répressives. Ce dont le timide mais tenace printemps marocain n’a pas vraiment besoin.

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