Le viol, Degas
Accueil > Société | Chronique par Clémentine Autain | 19 mai 2011

Le viol du silence

La chronique de Clémentine Autain diffusée jeudi 19 mai au matin sur France Culture.

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La couverture médiatique de l’affaire DSK, depuis dimanche, nous éclaire bien plus sur l’état de notre société française que sur ce qui s’est réellement passé dans la suite du Sofitel. Après 24h de commentaires (comme d’habitude, essentiellement d’hommes blancs quinqua ou sexagénaires), lundi matin, j’ai été gagnée par une colère qui peine à redescendre. Toute attachée que je suis à la présomption d’innocence, j’étais tout de même estomaquée par la tonalité générale des commentaires, symptomatique d’une société qui maintient le viol dans le tabou. Nous avons beaucoup entendu les déclarations d’amitié, de solidarité dans « l’épreuve » avec le patron du FMI. Et en avant les pensées pour ses amis, sa femme et les camarades socialistes, ou encore les inquiétudes pour l’image de la France et l’avenir des primaires du PS. Beaucoup avait un mot à la bouche : la décence. Mais il y avait une grande absente : la femme de chambre. La plaignante, une modeste employée à la couleur de peau noire, jeune mère célibataire, traverse elle aussi une épreuve et a une famille qui doit vivre un sale moment. La dignité, c’eut été d’avoir aussi une pensée pour elle, victime présumée d’un acte odieux, destructeur, d’un viol. Peu l’ont eu. Elle était comme invisible.

J’ai donc découvert sans grand étonnant qu’un sondage, réalisé lundi et dont les résultats ont été abondamment relayés hier, révèle qu’une majorité de Français aurait retenu l’hypothèse d’un complot. On peut y voir d’abord l’effet d’une sidération : comment un homme aussi puissant, aussi intelligent, aurait-il pu commettre un viol ? Dans notre imaginaire collectif, le violeur se recrute plutôt dans les catégories populaires. Regardez, les « tournantes », ça se passe en banlieue, avec des jeunes garçons arabo-musulmans. Nous ne voulons pas voir que toutes les catégories socio-professionnelles sont concernées, que les viols en réunion se passent aussi dans les beaux quartiers, que certains hommes de pouvoir, du grand monde, utilisent leur position de domination pour obtenir des relations sexuelles forcées, en politique comme dans les entreprises. Nous ne voulons pas voir la triste banalité du viol, du harcèlement et des agressions sexuelles.

La théorie du complot est entrée en résonnance avec notre difficulté à prendre au sérieux la parole des femmes victimes de viol. Nombreuses sont celles qui se taisent par peur d’être prises pour des folles, des affabulatrices. On estime que seule une femme violée sur dix porte pas plainte. Les violences sexuelles posent la difficulté de la preuve, c’est souvent parole contre parole. Jean-Marie le Guen évoquait de possibles « hallucinations » de la femme de chambre new-yorkaise. Une ligne de défense parfaitement audible parce que la suspicion est de mise pour les femmes qui disent avoir été violées. On entend d’ici le fameux « elle l’a bien cherché ». C’est dans le secret de la confidence que les femmes se racontent bien souvent ces histoires qui, sur le papier, dans la loi, sont des crimes ou des délits.
Quelque soit la réalité de l’affaire DSK et les résultats du travail de la justice, je pense à toutes les femmes qui sont harcelées, agressées, humiliées, violées, tuées. C’est un phénomène de masse : plusieurs dizaines de milliers de femmes sont victimes de viol en France chaque année. Et l’on sait qu’une femme meurt chaque jour sous les coups de son conjoint. Mais la tolérance sociale à l’égard des violences faites aux femmes est telle qu’un Jack Lang peut plaider en faveur de la libération de « son ami » DSK en ces termes : «  il n’y pas mort d’homme ». Cette affaire doit être l’occasion de délier les langues, de regarder en face la réalité et la gravité de cet acte ultime de domination d’un sexe sur l’autre que représente le viol.

Depuis le début de "l’affaire DSK", Clémentine Autain, la directrice de Regards, est intervenue à plusieurs reprises dans les médias pour y développer et défendre son point de vue féministe sur cette affaire.

Ce dossier de regards.fr rassemble, entre autres articles à venir, ses contributions.

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