Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er décembre 2004

Lendemains du « oui » socialiste

Dernière minute. Les résultats du référendum interne au Parti socialiste sont tombés : 59 % des militants ont dit « oui » à la constitution européenne. Analyse à chaud. Par Roger Martelli

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Le « oui » l’a emporté au PS. Dans la culture socialiste, quelque chose pousse à considérer que l’Europe doit être consolidée à n’importe quel prix. Il faut dire « oui », quel que soit le contenu des politiques européennes suivies. La dramatisation du débat interne, que les médias ont portée au paroxysme, a-t-elle accentué le trait au final ? C’est possible. En tout cas, les tenants du « oui » semblent avoir réussi à convaincre les militants qu’une victoire du « non » entraînerait une crise mortelle pour l’Union européenne. En sens inverse, les partisans du « non » n’ont pas réussi à imposer l’idée que leur vote était la meilleure manière de libérer l’Europe des vieux démons libéraux qui l’étouffent aujourd’hui. Il est vrai, de ce point de vue, que la fibre antilibérale d’un homme comme Laurent Fabius a du mal à faire valoir sa légitimité...

Le choix des socialistes n’a donc rien d’une surprise, même si l’on s’attendait généralement, il y a peu, à un résultat plus serré qu’il ne l’a été au bout du compte. Ses conséquences n’en sont pas moins importantes, pour la bataille du référendum national du printemps prochain, pour le PS lui-même et pour la gauche

en général.

1. La décision socialiste conforte le camp du « oui ». Les arguments du « non » ne manquent pourtant pas de force et toutes les enquêtes d’opinion montrent sa capacité d’entraînement, même si celle-ci est encore bien loin du compte. Pour l’instant, les Français semblent considérer qu’il s’agit de s’affirmer pour ou contre l’Europe : or l’Europe est devenue une réalité d’une telle épaisseur que, à l’exception des nostalgiques de la passion cocardière, on ne voit pas comment on pourrait se prononcer contre elle. Si le « non » veut élargir son audience, sans doute devra-t-il pousser plus avant l’idée que, décidément, le temps n’est plus seulement de décider s’il faut ou non une Union européenne. Ou plutôt, les partisans du « non » doivent convaincre que le moment est venu de dire, non pas si l’Europe doit se faire - elle est déjà faite - mais si elle doit ou non s’installer comme une réalité populaire et démocratique. L’Europe restera une réalité à la fois réelle et abstraite si elle ne construit pas un socle économique conciliant justice sociale et modernité et si elle ne construit pas un équilibre politique qui la libère du petit cercle des « décideurs » européens actuels, des multinationales et des technocraties, européennes comme nationales d’ailleurs.

Au fond, l’essentiel est désormais d’argumenter sur le fait que si l’Europe étouffe, c’est à cause du socle économique, social et politique qui est le sien aujourd’hui et que la Constitution projetée conforte jusqu’à la caricature. Alors le « non » prendrait l’allure, non pas du début du chaos, mais de l’amorce d’une authentique renaissance européenne. Il est vrai que, pour l’instant, le « non » a une très grave faiblesse. Sans doute est-il la réponse la plus positive au marasme européen actuel, mais il apparaît trop flou dans les alternatives qu’il suggère. De quelle Europe la victoire du « non » ouvrirait-elle la perspective ? A ce jour, les réponses n’apparaissent pas clairement. Et pourtant, les propositions ne manquent pas. A l’automne 2003, la Fondation Copernic avait publié une note intitulée L’Europe : une alternative. Or on ne peut pas dire qu’elle ait suscité des débats frénétiques dans la gauche en général et même alternative... Dans la préparation des récentes élections européennes encore, de longues discussions ont abouti à la rédaction d’une Charte citoyenne pour une autre Europe, élaborée par des militants associatifs, syndicalistes et politiques de différentes sensibilités. Personne n’en a parlé... N’est-il pas temps de faire émerger, sur le devant de la scène publique, cette question de l’alternative européenne ?

2. Le Parti socialiste aura connu la fracture la plus importante depuis le printemps 1990, à l’occasion du fameux congrès de Rennes. Sans doute le débat socialiste a-t-il été parasité par la traditionnelle querelle des « éléphants », et notamment celle des « présidentiables ». Sans doute, le camp des « non » a-t-il été ainsi à la fois dynamisé et pénalisé par la figure controversée de Laurent Fabius. Sans doute la personnalité de l’ancien Premier ministre a-t-elle contribué, en fin de parcours, à agréger contre lui une part non négligeable d’hésitants qui, sans se satisfaire de la Constitution européenne, ont voulu à tout le moins barrer la route d’un homme qui n’a jamais réussi à se défaire de son image de froideur et de distance.

Mais au-delà du débat sur les hommes, la controverse sur la Constitution a porté incontestablement sur de forts contenus politiques et sociaux. Dominique Strauss-Kahn a, comme il en a l’habitude, énoncé avec le plus de netteté l’enjeu du débat. A plusieurs reprises, il a expliqué qu’une majorité en faveur du « oui » permettrait d’aider le PS à « affirmer et assumer son orientation réformiste » (Le Nouvel Observateur du 12 novembre). Le 26 novembre, dans les Echos, il prolonge son idée : le résultat du référendum interne « va nous permettre de voir si le réformisme de gauche, qui était inscrit dans nos textes, à l’issue du congrès de Dijon, il y a un an et demi, est vraiment majoritaire. Si c’est le cas, comme je l’espère, nous pourrons bâtir un projet ancré dans le réel et renforcer notre coopération avec les autres partis de la gauche européenne. Partout, en Europe, il y a une volonté de rénover le modèle social-démocrate ». Le matin du résultat, le député Jean-Christophe Cambadélis confirmait : « C’est la victoire d’une ligne, le réformisme plébiscité. »

Au fur et à mesure que s’amplifiait le débat socialiste, les responsables ont déplacé leur argumentaire : jugé médiocre mais incontournable au printemps, le projet constitutionnel est devenu à l’automne un texte positif, ouvrant la possibilité d’une Europe sociale. L’ensemble des dirigeants socialistes, François Hollande en tête, s’est engouffré dans l’argumentaire développé par l’ancien ministre des Finances Dominique Strauss-Kahn. La victoire du « oui » est ainsi la base de structuration d’un pôle assumant désormais entièrement le tournant socialiste amorcé en 1983, au temps de la « rigueur », et faisant de l’acceptation de la « mondialisation » libérale le socle de redéfinition d’un projet social-démocrate. Tony Blair, en son temps, légitima la ligne « sociale-libérale » qu’il proposait en expliquant que le plus difficile n’était pas de conquérir le pouvoir mais de le conserver. L’axe majoritaire de la direction socialiste semble prête à lui emboîter le pas : rien ne sert de dire que l’on va changer le monde, puisque nous savons que nous ne le ferons pas...

Reste que, face à l’ajustement progressif du « oui », les partisans du « non » ont martelé la critique du contenu « libéral » du projet constitutionnel, faisant ainsi de l’affirmation franchement antilibérale une base d’identification persistante du socialisme français. La victoire du « oui » est de ce fait à double tranchant. Elle ouvre la voie à une rupture culturelle des socialistes avec le vieux fonds anticapitaliste qui dynamisa le Parti socialiste « mitterrandisé » au début des années 70. Mais elle risque d’accroître la rupture avec ceux qui considèrent toujours que, réformiste ou non, le PS doit s’adosser au refus de la logique dominante du marché.

François Hollande sort à nouveau renforcé du débat interne des socialistes, comme il l’avait été à l’issue de la séquence électorale de 2004. Parviendra-t-il à éviter que la faille de la controverse européenne ne se transforme en gouffre ? Rien n’est moins sûr. Pour maintenir l’unité des socialistes, il aura du mal à imposer nettement la cohérence politique que suggère Dominique Strauss-Kahn. Celui-ci a relancé à sa manière le débat qui traverse le socialisme français depuis vingt ans. L’ajustement de 1983 était-il une parenthèse, un recul tactique devant l’offensive néolibérale, ou marquait-il une évolution stratégique, l’entrée de la social-démocratie dans un nouvel âge rompant définitivement avec tout ce qui pouvait rester de la matrice révolutionnaire originelle ?

Les partisans du « non » ont été poussés à s’engager dans ce débat. Que leur position ait été portée plutôt par une jeune génération de socialistes n’est pas sans importance pour l’avenir. Cela suggère que les jeux ne sont sans doute pas faits à l’intérieur du Parti socialiste : les tenants du « non » espéraient bien plus qu’ils n’ont obtenu. Mais dans ce contexte d’affrontement sur le fond, le résultat des « non » devrait porter bien au-delà de la seule question constitutionnelle.

3. Le vote des socialistes va sans nul doute peser sur le débat général. Anticipe-t-il sur le vote des Français ? Rien n’est moins sûr. D’une certaine façon, les socialistes étaient les plus difficiles à convaincre. Sur les vingt dernières années, ils ont tellement entremêlé leurs choix européens et leurs reculs idéologiques, que le non supposait de leur part un retour critique gigantesque. Que, dans ce contexte, 45 % des militants aient choisi ce vote n’est pas sans signification forte... et sans donner des raisons d’espérer à ceux qui s’engagent contre le projet constitutionnel. Il faudra pourtant tirer les leçons de cet épisode. Le non gagnerait sans nul doute à renforcer la dimension alternative qui le sous-tend. Et ses partisans feraient bien de méditer sur le « cas Strauss-Kahn ». Cet homme a donné au « oui » la force d’une cohérence politique. Le « non » n’a-t-il pas besoin lui aussi d’une cohérence de ce type et d’une convergence des acteurs pour lui donner une crédibilité ? On a raison de dire que le « non », à rebours du chaos actuel, ouvre la voie d’une véritable remise en chantier de l’Union européenne. Mais à quoi ouvre-t-il la voie ? A une Europe franchement anti-libérale, ou pas ? Cela mériterait discussion, et serrée. Roger Martelli.

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