Accueil > Monde | Par Antoine Châtelain, Charlotte Noblet, Michael Brie, Michèle Kiintz | 1er novembre 2009

Les aubaines de la crise

Les crises sont des aubaines pour ceux qui sont capables de les transformer en chance. Analyse lucide de l’état de crise, ce texte met en parallèle la crise fondamentale du socialisme qui mena à l’effondrement du bloc communiste et celle, plus actuelle, du capitalisme.

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« Une crise est un état productif. Il faut seulement lui ôter cet arrière-goût de catastrophe. » Max Frisch

LA CRISE : FIN DE LA NORMALITÉ

Les crises ne sont ni hasard, ni nécessité, mais les deux à la fois. Imprévisibles dans l’espace du temps, deux chaînes d’événements entrent en contact, les unes, inéluctables, rencontrent une prise de décision irréversible. Continuer en l’état est impossible. La fragilité d’un état de la société est seulement la condition nécessaire d’une crise, mais pas cette crise elle-même. Il faut qu’il y ait prise de conscience et volonté de changement. La crise de la RDA ne s’est pas déclenchée instantanément lorsque d’année en année le bilan des échanges se détériorait et que le deutsche mark d’exportation à l’Ouest coûtait de plus en plus à notre pays même. Les élections truquées pendant plus de quarante ans ne créaient pas plus un état de crise que l’aggravation catastrophique de la situation environnementale dans le triangle Halle-Leipzig-Bitterfeld ou l’effondrement qui menaçait une partie des infrastructures et du substrat urbain. Tout cela, c’était tout autant la normalité que les « goulots d’étranglement dans l’approvisionnement » d’un système économique qui avait comme produit annexe permanent le « déficit ». Alors que dans le capitalisme, en temps normal, l’argent est limité, sous le socialisme d’Etat centralisé, c’étaient les forces de travail et les produits. Il en alla de la RDA comme du Titanic. Le navire avait des défauts de construction, sa route menait à la catastrophe, la direction de l’époque maintenait le cap avec arrogance et aveuglement sur un objectif qui avait perdu tout sens, elle n’était pas prête à discuter des voies, de l’objectif, des moyens, mais jusqu’à la collision avec l’iceberg, tout cela n’était pas l’expression d’une crise mais la normalité d’une époque techniciste, qui se croyait toute puissante et déboucha sur la Première Guerre mondiale. La collision avec l’iceberg avait certes causé la crise sur le Titanic, mais ce n’est que la prise de conscience du naufrage proche qui mit fin au bal sur le pont luxueux et déclencha la crise immédiate. Non, il ne s’agissait pas d’une crise de société en RDA lorsque à nouveau la lessive manquait au supermarché du quartier et qu’on ne pouvait pas non plus organiser (1) l’arrivée de papier toilette, et qu’au congrès du SED, Erich Honecker prononça cette phrase incroyable : « Ce que l’on a atteint n’est pas ce qui peut être atteint. » L’augmentation des maladies respiratoires chez les enfants ou la mort dévastatrice des forêts sur les crêtes en moyenne montagne étaient devenues tout à fait normales. Et les mensonges sur le pouvoir de la classe ouvrière et sur l’avancée victorieuse du socialisme à l’échelle du monde et sur la voie de la microélectronique ne provoquaient pas de séisme politique mais, au mieux, la détente d’une blague politique qui libérait subjectivement tout autant qu’elle confirmait l’absence de résistance politique. Mais croire qu’une vie normale n’aurait pas pu exister dans cette normalité auto-destructrice, aveugle, s’affairant vers son effondrement, c’est faire preuve d’arrogance. Depuis quand a-t-on besoin d’une société parfaite pour vivre dans la dignité, aimer, pouvoir être amical et vivre à loisir ? ! La RDA, comme la plupart de ses Etats frères et sœurs des années 1960 à 1980, offrait à la plupart les conditions nécessaires pour s’en tirer dans la sphère privée, pour connaître l’affirmation de soi, la solidarité, avoir une activité pleine de sens. Ce n’était pas peu dans le « siècle des extrêmes » et ne le serait pas moins aujourd’hui. Une vie « normale » de ce genre n’était pas facile : mais ce n’est pas non plus un critère. On n’est pas obligé de se plier à l’exigence démesurée de Goethe selon laquelle seul mérite la liberté et la vie celui « qui doit les conquérir chaque jour ». Ce serait surhumain et inhumain. Et une vie accomplie ne vous tombe pas du ciel, même dans la meilleure des sociétés. Les conditions en étaient en RDA inégalement réparties. Le fardeau était supporté surtout par les femmes qui, majoritairement, accomplissaient davantage de travail monotone, peu qualifié et, en même temps, se voyaient imposer dans la sphère privée une lourde charge pour assurer la normalité de la vie familiale. Et, à la fin, les jeunes en particulier ne croyaient plus que cette normalité puisse tenir encore longtemps. Il faudrait certainement l’impartialité de scientifiques extraterrestres pour, libres de tout soupçon de nostalgie et d’autojustification, comparer la vie quotidienne en RDA et en République fédérale et éviter que le système ne court-circuite les hommes et leur vie. La perfidie d’une dictature politique ne se révèle pas moins dans ses conséquences non visées. Lorsque l’Etat ment, le besoin de vérité personnelle est d’autant plus grand et aussi presque trop facile à obtenir : il doit seulement ne pas remettre en question la vérité publique. Lorsque l’économie sous commandement (2) échoue de manière aussi patente, la coopération est nécessaire, mais comme complément des structures formelles et sans y toucher. Lorsque le mouchardage est généralisé à ce point, quel sens a-t-il encore, à l’exception des cas où est osée la contradiction publique ? Le Mur et la taule de la Stasi étaient de toute évidence les frontières de la RDA. Ils en balisaient l’état d’urgence et aussi, de ce fait, cette vérité que la crise de 1989 révéla : sans Mur et sans Stasi, cet Etat ne pouvait pas tenir. Mais justement, ce n’est pas là toute la vérité de la RDA. [...] La crise, c’est l’heure de la vérité, mais, comme dans une image en noir et blanc, il manque, le temps du flash, de lumière qu’est la crise, la vérité de l’entre-deux et précisément, pour une part au moins, c’est là que se trouve la vérité vécue d’une vie humaine. Et ainsi toute vision, à partir de la seule crise, du socialisme d’Etat comme du capitalisme devient également un mensonge sur l’essentiel. La crise met au jour les causes de l’échec, mais elle fait disparaître les raisons de cette longue durée de la normalité. Dans le regard froid fixé sur la crise terminale s’effacent le printemps du commencement, tout comme l’été et l’automne de la maturité et de la récolte. Et, de même, l’état de souffrance de ceux qui s’étaient investis pour le socialisme sur le sol allemand, lors du naufrage de la RDA, demeure sinon incompréhensible. Pour plusieurs centaines de milliers, oui, des millions, le socialisme était un objectif digne d’être vécu, parce qu’ils y voyaient le contraire direct du régime nazi (Christa Wolf), et ils restèrent fidèles à cette option, y compris sous le poids croissant de la conscience du prix qu’avec d’autres, ils payaient eux-mêmes pour cela. Et bon nombre de leurs enfants, adultes depuis longtemps déjà en 1989, voyaient dans le socialisme une alternative mais qui n’était accessible que dans le cadre d’une démocratisation fondamentale, de libertés publiques, de respect strict des droits de la personne et de réformes économiques dont la possibilité d’une activité entrepreneuriale devait aussi faire partie. Aujourd’hui la normalité de la vie quotidienne en RDA est devenue chose étrangère. Semblent absurdes non seulement les structures officielles, mais aussi sa propre implication. Mais cette implication était en même temps un faire, c’était la création de quelque chose qui n’aurait pas été possible sans son action propre. Chez d’aucuns, l’effroi survient face à ce à quoi ils ont participé, à ce qui a été fait, chez d’autres c’est la fierté, la joie, le mal du pays. Le « plus jamais » vis-à-vis de l’acceptation de la dictature du parti, de la tutelle infligée et de la soumission centralisée rencontre ce sentiment : « Ce que jamais je n’ai possédé m’est arraché./ Ce que je n’ai pas vécu, me manquera éternellement. » (Volker Braun). A partir de la tension engendrée par la dictature, l’état de tutelle, la soumission aliénée se développa chez beaucoup en RDA une revendication d’autodétermination, d’émancipation et de réelle appropriation. Et là où cette revendication se heurta aux structures d’une dictature de parti, à l’étroitesse d’un esprit simplement borné ou même à de la malveillance, ces blessures, dignes de mémoire, furent infligées dont les cicatrices font mal aujourd’hui encore.

LA CRISE : UN EFFONDREMENT

Toute normalité porte en elle-même ses abîmes et ne se maintient qu’aussi longtemps que les gens sont capables de se tenir à distance de l’abîme qui s’offre à leurs yeux. Cela vaut pour un système de société tout comme pour une association ou n’importe quelle organisation. [...] Les mises en scène absurdes d’élections en RDA ou l’invention totalement insensée par Wallstreet de titres financiers de plus en plus opaques ne changent rien. Les prétendues élections masquaient l’auto-désignation constante du Bureau politique et les formes d’assurance extra-boursière de spéculations financières [...] permirent avant tout l’auto-enrichissement effréné de toute une classe. Et nous y avons tous assisté et nous l’avons su. Mais pour la plupart, cela ne devient intelligible qu’au moment de la crise. Le socialisme d’Etat soviétique resta, en matière de développement innovant de technologies modernes et de productivité, depuis les années 1950, derrière les pays occidentaux, les Etats-Unis, la République fédérale et leurs alliés. Il se produisit une dévalorisation relative croissante des performances des pays européens du socialisme d’Etat. S’ils avaient été en concurrence, en matière de système, avec les pays de l’Amérique latine ou même de l’Afrique, ils n’auraient pas abouti à la crise économique existentielle. Mais comme Lénine l’avait déjà prévu en 1922 : la productivité du travail a décidé du destin du système. Le retard économique croissant était associé de plus à un retard politique des dictatures communistes par rapport à la démocratie représentative. Il leur manquait la légitimité des procédures issue de la volonté du peuple. [...] Lorsque, de 1998 à 2002, l’Argentine s’enfonça dans une crise économique de plus en plus profonde et que le pays s’effondra de fait, des élections produisirent cet élément de stabilité politique à partir duquel un nouvel essor économique fut ensuite possible. La tentative de relayer le pouvoir royal, octroyé par la grâce divine, par la référence à une vérité scientifique absolue du marxisme-léninisme a échoué en 1989. Et avec lui le modèle des partis-Etats communistes, dans la mesure où ils ne peuvent pas attester de succès économiques supérieurs. A l’heure de la crise, il n’y avait aucune possibilité que la violence pour maintenir un pouvoir en conformité avec le système. Les crises naissent lorsque de longs processus d’instabilité croissante (telle celle du retard croissant de la RDA par rapport à la République fédérale, de l’incapacité à garantir la simple reproduction de la société et une insatisfaction croissante de la population) se conjuguent avec le comportement modifié de quelques acteurs significatifs. La politique de glasnost et de démocratisation de la perestroïka en Union soviétique sapèrent la base idéologique du pouvoir du SED. Des militants pour les droits civiques en RDA purent, au printemps 1989, apporter la preuve empirique de la falsification des élections. La Hongrie ouvrit à l’été le Rideau de fer et des centaines de milliers de citoyennes et citoyens de RDA, des jeunes surtout, entamèrent le premier mouvement de masse spontané : ils émigrèrent et allèrent chercher leur passeport ouest-allemand. Ce qui créa la pression d’un second mouvement de masse, maintenant conscient et organisé, dans le respect strict de la non-violence, un mouvement préparé à l’abri de l’Eglise évangélique : les manifestations du lundi à Leipzig et ailleurs. Tout cela n’aurait pas encore signifié l’effondrement sans un nouveau changement fondamental : la classe des serviteurs communistes de la RDA, jusque dans sa direction, n’était plus prête, pour maintenir son pouvoir dans cette situation, à faire couler le sang. Ce n’étaient pas des héros en retraite (comme on peut le dire, selon Enzesberger (3) par exemple, de Gorbatchev). Mais sans eux, il aurait fallu de très nombreux héros pour conquérir la démocratie. Il ne faudrait pas ériger des monuments pour les Krenz (4), Schabowski (5) et Cie, mais leur comportement fut, en tout cas, mémorable, comme celui de leurs camarades à Prague, Varsovie ou Budapest. Le tournant a été amorcé par eux aussi. Ils n’ont pas à être mis en prison ou cloués au pilori de l’Histoire. A l’heure de la crise se manifeste ce qui est le plus important pour les divers acteurs : la liberté de penser autrement, un nouveau départ à l’Ouest, la protestation pacifique dans la rue, le besoin de se présenter là sans avoir de sang sur les mains. C’est de la mise en mouvement d’acteurs déterminants, très nombreux (mais en aucun cas de la majorité des citoyens de RDA) qu’est née la crise de 1989. Elle s’est transformée en effondrement du système politique parce que les uns ne voulaient plus tolérer le pouvoir du SED et l’ont exprimé pacifiquement et que les autres ne voulaient plus défendre leur pouvoir par la violence et ont cherché des voies de coopération autour de tables rondes. La révolution sans le sang avait commencé. Le chaos qui, dans une crise, accompagne tout effondrement de l’ordre, offre la possibilité d « enfanter une étoile qui danse » (Friedrich Nietsche).

LA CRISE : UNE CHANCE

Les crises de société représentent le pendant social de crises psychiques. Le refoulé se fraie désormais un chemin sans entrave. Au-delà des rêves « normaux » de l’art et de la littérature et des formes d’apparition maîtrisée du refoulé, incluses dans la vie quotidienne, le système est ébranlé. Si les dissidents apparaissaient auparavant comme des « fous » et étaient, pour une part, également internés dans des cliniques psychiatriques, c’est maintenant la conscience précédemment dirigeante qui paraît totalement démente et complètement incompréhensible. L’heure de la crise est celle des critiques de l’époque et des intellectuels si longtemps diffamés. Le discours critique sur la société devient, l’espace d’un moment, un phénomène de masse. Lorsqu’on lit aujourd’hui les témoignages de l’époque sur 1989, qu’on regarde les affiches fabriquées par les manifestantes et manifestants eux-mêmes à Leipzig et Berlin, qu’on étudie les documents des nombreux nouveaux partis et leurs programmes avec leur succession rapide de modifications, il apparaît clairement plusieurs points. Premièrement : la revendication la plus particulière était complètement chargée d’émancipation universelle (Ernesto Laclau). La proposition sensée d’équiper enfin les chauffages d’une possibilité de régulation de chauffe pour chaque pièce et non d’y procéder en ouvrant les fenêtres, était liée à la vision d’un nouveau mode de gestion, de décision et de vie. Le large horizon de libération au nom de la « Liberté, Egalité, Fraternité » naquit de cet élargissement du contenu de chacune des revendications et les réunissait, les rattachait en un réseau d’espoir, embrassant tout. De ce point de vue, les militants des droits civiques et les réformateurs du SED ne se différenciaient pas, mais ils étaient précisément en compétition, dans la surenchère. Deuxièmement : cette universalisation du particulier crée en même temps une indétermination extrême. Car, de toute cette extrême foultitude, quel élément est en mesure de donner une nouvelle unité à ces pans d’un système s’effondrant, qui tendent à s’éparpiller dans le chaos ? Il faut des solutions institutionnelles spécifiques qui doivent porter tout le poids de la crise. Quel est le pas à franchir après une manifestation victorieuse, quel est l’acte à poser une fois accomplie la fondation d’un parti, que doit-il se passer après le changement de direction au SED ? Tout récemment encore, c’étaient des cautions en billions, des lois d’expropriation, bad banks. Et après chaque pas, on se demande si la crise n’est pas soudainement tout de même passée, tout aussi soudainement qu’elle est arrivée. Mais auparavant, personne ne peut le savoir. La crise de la RDA se poursuivit par l’ouverture des frontières, le gouvernement de la Table ronde, l’ouverture de la perspective de l’union monétaire et d’une unification rapide et par les nouvelles élections du 18 mars 1990 jusqu’à l’adhésion (6). La RDA devint Histoire. Troisièmement : la crise est une chance, mais les cartes sont, dès le départ, inégalement distribuées. Une crise est passée lorsque les acteurs majeurs n’ont plus intérêt à ce que se poursuivent les changements institutionnels et lorsqu’ils sont en mesure de marginaliser les alternatives qui se font jour. L’effondrement de la totalité de l’industrie et du commerce, le chômage par millions en Allemagne de l’Est après le 1er juillet 1990 (union monétaire) ne produisirent pas de crise politique parce que les institutions de la République fédérale étaient suffisamment fortes pour traiter ces problèmes de telle sorte qu’il n’en surgisse pas de soulèvement de masse. La normalité nouvelle n’était pas une bonne chose, à nouveau, mais elle était suffisamment stable. Mais cela signifie également que, dans une crise, les forces qui s’imposent sont celles qui sont capables de lier leurs intérêts avec ceux des grands groupes socialement défavorisés. C’est cela l’aptitude à l’hégémonie : à mener dans et hors de la crise. Les militants des droits civiques avaient, derrière eux, la majorité lorsqu’il s’est agi de détruire la prétention du SED à la direction. Mais lorsque celle-ci, dans une situation extrême, céda à l’énorme pression pour l’ouverture des frontières, elle retira tout fondement non seulement à son propre pouvoir, mais aussi au même moment aux militants des droits civiques. Les réformes en RDA se transformèrent en processus d’adhésion à la République fédérale. Alors que le SED réformé en PDS parvenait à muter en parti populaire de gauche est-allemand, il ne demeura pour le mouvement des droits civiques que le rôle de témoins historiques de la résistance contre le pouvoir communiste. Quelques-uns de ceux qui avaient soumis la RDA à une critique de gauche, socialiste, à partir des droits de la personne humaine : condamnés par la défaite à la clairvoyance : développèrent l’exigence d’une « double modernisation » : combler le retard politique et économique à l’Est devait aller de pair avec une réforme fondamentale écologique, sociale et démocratique à l’Ouest pour être à la hauteur des tâches du XXIe siècle. Pas plus tard qu’à partir de janvier 1990, la question de la solution apportée à la crise de la RDA ouverte par rapport à la République fédérale fut finalement tranchée par le choix de la majorité de la population de la RDA de se prononcer pour le SPD et les Verts ou pour la CDU/CSU et le FDP. L’alternative en Allemagne de l’Ouest : poursuite de la politique néoconservatrice de Helmut Kohl ou modernisation socio-écologique : fut liée à la « question allemande ». Helmut Kohl offrit l’adhésion rapide et par là l’accès direct à l’Etat social de la République fédérale comme rempart contre la paupérisation et la régression sociale. Oskar Lafontaine misait sur une unification progressive centrée sur une politique alliant la solution des problèmes à l’Est à un nouveau départ ouest-allemand. Les Allemands de l’Est choisirent la sécurité de l’adhésion, ce que les Allemands de l’Ouest ratifièrent par les élections au Bundestag de décembre 1990. Le processus d’extension commença. La suprématie d’un Occident bien trop sûr de lui a conduit en Allemagne comme dans le reste du monde à ce que la crise du socialisme d’Etat soviétique ne soit pas saisie comme une chance de mutation profonde et globale. Il n’y eut pas de révolution écologique globale (Club de Rome), ni de création de structures de sécurité collective grâce à un développement commun et une démocratisation de la démocratie. Une modernisation comblant le retard en Europe de l’Est, en Chine, en Inde ou en Amérique latine alla de pair avec une vague de nouvelles guerres, de nouvelle course aux armements, de destruction extensive de la nature et de terreur globalisée. Les élites dirigeantes du seul Occident se considérèrent comme des vainqueurs et promurent un capitalisme débridé au rang de modèle d’avenir et le néolibéralisme, ce que l’on appela le consensus de Washington, au rang de nouvelle idéologie du pouvoir dans un Empire US. Ainsi fut accumulé un arsenal explosif pour de nouvelles crises bien plus importantes que celle de 1989. Après le 11 septembre 2001, la crise financière et économique actuelle n’est jusqu’à présent qu’un nouveau tremblement de terre. Comme les crises du socialisme d’Etat avant 1989, la crise actuelle porte en elle également la chance d’un tournant. Elle peut devenir l’époque d’un nouveau départ. Mais si : comme pour le socialisme d’Etat soviétique en 1953, 1956, 1968, 1980 (7) : les structures fondamentales ne sont pas modifiées, alors à la crise actuelle de l’époque moderne capitaliste succédera une nouvelle crise plus importante, plus profonde, plus globale. Les crises sont des aubaines pour ceux qui sont prêts à être capables de les transformer en chance que l’on n’aurait pas eue sinon. Dans le cas inverse, c’est une occasion perdue, qu’on ne peut sans doute pas rattraper, et rien d’autre qu’une terrible catastrophe pour ceux qui, atteints par une famine croissante, la pauvreté, le chômage et les guerres, en sont les victimes directes. Mais il y a de l’espoir : le chaos n’est pas épuisé. On peut encore avoir une belle époque. M.B.

1. « Heranorganisieren » : un terme : organisieren : typique du vocabulaire de la débrouille, du système D, en RDA [NdT].

2. « Kommandowirtschaft », terme critique employé pour l’économie planifiée [NdT].

3. M. Walser aurait appartenu au parti nazi, mais après la guerre, il fait partie des écrivains engagés à gauche. Recevant le prix des libraires allemands, il provoque de vives critiques lorsqu’il dénonce « l’instrumentalisation de l’Holocauste » [NdT].

4. Dernier secrétaire général du SED.

5. Porte-parole du gouvernement, chargé d’annoncer le 9 novembre au soir, la liberté de sortie du territoire [NdT].

6. De la RDA à la RFA [NdT].

7. 1953 : Berlin, 1956 : Budapest, 1968 : Prague, 1980 : Grèves de Golansk en Pologne.

Texte paru dans la revue allemande Theater der Zeit , n°7/8, 2009, www.theaterderzeit.de

TROIS QUESTIONS A Hans-Dietrich Genscher, ancien ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de la RFA de 1974 à 1992 dans les gouvernements Helmut Schmidt et Helmut Kohl.

« La réunification de l’Allemagne se profilait à l’horizon comme une nécessité historique »

Avez-vous senti venir les événements de l’automne 1989 ?

Hans-Dietrich Genscher. En 1989, je me demandais quel pouvait être l’avenir de l’Europe entre les blocs Est/Ouest. Et l’Allemagne était au milieu de tout cela. Les accords d’Helsinski visaient à stabiliser les relations Est/Ouest. Gorbatchev voulait réformer le socialisme afin qu’il perdure. Mais je me rappelle très bien un échange de points de vue avec Chevarnadze en 1988, alors ministre des Affaires étrangères de l’URSS. Je lui disais qu’avec les révolutions en Pologne, en Hongrie et les changements politiques en URSS, je ne voyais pas pourquoi rien ne changerait en RDA. En juin 1989, alors que de plus en plus d’Allemands de l’Est fuyaient vers l’Ouest en passant par la Hongrie, Chevarnadze était revenu vers moi, me disant que j’avais raison. Quelque chose allait changer en RDA. La situation semblait incontrôlable. J’avais 50 % de soucis sur l’issue des événements et 50 % d’espoirs.

Comment réagissaient les pays partenaires du bloc de l’Ouest en 1989 ?

H.-D.G. La réunification de l’Allemagne se profilait à l’horizon comme une nécessité historique. L’Allemagne avait sa place en Europe et il devenait évident que l’unité de l’Allemagne mènerait à l’unité de l’Europe. D’ailleurs, à aucun autre moment de l’histoire, les peuples européens ne furent plus proches qu’en 1989. Les uns espéraient que les autres aboutissent, que ce soit en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Pologne ou en RDA. Et nous, les partenaires de l’Ouest, nous ne pouvions que créer un climat diplomatique qui permette des révolutions pacifiques dans le bloc de l’Est.

Vingt ans après, pensez-vous que la réunification de l’Allemagne s’est faite trop rapidement ?

H.-D.G. Il faut recontextualiser cette question. A l’époque, je ne savais pas du tout combien de temps la situation allait permettre la réunification de l’Allemagne. C’est pourquoi nous avons dû agir au plus vite.

Propos recueillis par Charlotte Noblet

Décembre 1989 : Gregor Gysi au congrès du SED/PDS (extraits)

Gregor Gysi, l’avocat des dissidents de la RDA, vient d’être élu président du nouveau parti, le SED-PDS (Parti socialiste unifié : Parti du socialisme démocratique). La définition des conditions de coopération entre les deux Allemagne est au cœur des discussions. Extraits choisis de son intervention.

« Nous avons besoin d’une rupture complète avec le stalinisme en échec, avec le socialisme administratif centralisé de notre pays. (...) Ce socialisme administratif centralisé a mené à la crise politique, économique et financière, à la corruption et aux abus de pouvoir. Chez nous comme dans d’autres pays socialistes, cette forme de socialisme s’est avérée incapable de contribuer efficacement à la résolution des problèmes de l’humanité. Le peuple de RDA, ses partis, ses mouvements politiques et sociaux se trouvent aujourd’hui dans une situation décisive : quel chemin doit prendre la RDA ? La crise économique et politique a réduit à l’extrême les possibilités d’autodétermination de ce chemin. (...) Pour la vie des citoyens et citoyennes ainsi que pour les plus jeunes générations, la direction historique choisie est d’une importance décisive. (...) La simple reprise des structures de l’Allemagne de l’Ouest peut-elle résoudre ici nos problèmes ? (...) A première vue, le marché mondial capitaliste en expansion peut paraître attractif à beaucoup des habitués d’une économie de carence planifiée bureaucratique. Mais il renforce, de par sa forme monopolistique, les problèmes mondiaux existants tels que la protection de l’environnement, le maintien de la paix et l’écart de développement entre les couches socio-économiques. Il conduit en réalité au chômage de masse, à l’angoisse existentielle, à une société des deux tiers inéquitable socialement dans les pays riches, et à plus forte raison à un appauvrissement supplémentaire des pays pauvres. (...) Nous ne devons pas manquer l’élan démocratique et le droit à l’autodétermination de la population de RDA. »

Traduction par C.N. des archives de la Fondation Rosa-Luxemburg.

Disponible sur http://www.rosalux.de/fileadmin/rls_uploads/pdfs/ADS/Referat_von_Gregor_Gysi.pdf

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

RDA, un consensus fragile

Au début de 1989, rien n’annonce la tempête à Berlin-Est’ La République démocratique allemande n’est pas la plus fragile des démocraties populaires et l’omniprésence de la police politique, la célèbre Stasi, n’est pas la seule explication de cette apparente stabilité. Au fond, il y a une manière de consensus dans la société est-allemande, comme un pacte tacite entre le parti au pouvoir et une part non négligeable de la population. Le parti dominant, le Parti socialiste unifié (SED) exerce comme partout ailleurs son total magistère sur la société. Mais en échange, il garantit la pérennité d’un modèle social qui se construit autour de la figure de l’ouvrier qualifié, disposant de son logement, de sa Trabant et de son petit jardin. La RDA cultive donc, depuis la seconde moitié des années 1950, un véritable équilibre social, donnant à la couche supérieure du travail manuel une importance matérielle et symbolique sans équivalent à l’échelle européenne. A cela s’ajoute l’existence d’une réelle identité est-allemande, encouragée par le pouvoir mais plutôt bien acceptée par la population. La République démocratique ne dépasse-t-elle pas les défauts de la vieille Allemagne (la supériorité « grande-allemande », le militarisme prussien et le « revanchisme » volontiers attribué au voisin ouest-allemand), tout en conservant ses qualités d’ordre et son sens de l’organisation du travail’ Mais tout cela repose sur la capacité à assurer au bloc ouvrier-technicien l’accès soutenu à l’approvisionnement matériel. Or le poids de l’endettement, le recul spectaculaire de l’investissement et la baisse d’efficacité productive des années 1980 remettent en cause cette dimension matérielle du compromis. Il suffit alors que se déclenche la parole critique à l’automne et que s’affirment les retraits conjugués de l’URSS et d’une partie de l’encadrement de la Stasi ? Le consensus relatif s’effondre alors, comme un château de sable. Antoine Châtelain

Comme un domino...

La RDA de l’été de 1989 n’est pas au bord de la banqueroute, comme nombre de ses voisins de l’Europe centrale et orientale. Mais son économie est en train de s’asphyxier lentement, par insuffisance d’investissement et par vieillissement de ses structures : 20 % des salariés est-allemands sont affectés à la seule activité de réparation. Les réformateurs n’ont pourtant pas le vent en poupe. Au printemps, le futur Premier ministre d’après la chute du Mur, Hans Modrow, se fait rabrouer pour avoir vanté ? la réforme économique chinoise. Du côté du numéro un, Erich Honecker, on préfère la répression du mouvement étudiant sur la place Tian’anmen. Mais l’immobilisme officiel a commencé à irriter l’opinion, quand le gouvernement hongrois décide d’ouvrir sa frontière avec la RFA. En septembre, l’entrée en lice de l’église protestante donne un nouveau souffle à un mouvement critique jusqu’alors tenu en marge. Ce mois-là, l’exemple polonais fait des émules en RDA : le Nouveau Forum, Démocratie maintenant, le Groupe des socialistes démocratiques tissent des liens entre grogne sociale et mécontentement politique. Avant 1989, les opposants ne dépassaient guère la poignée de milliers ; en octobre, le Nouveau Forum revendique les 200 000 adhérents. La machine contestataire est en marche, au moment où l’URSS affiche ouvertement son retrait et où l’encadrement de la Stasi prend conscience de l’impossibilité du modèle répressif chinois du début juin. L’immobilisme des dirigeants place la RDA dans la même impasse que celle que connut le PC hongrois à l’automne 1956. Quand Erich Honecker laisse la place au bien terne Egon Krenz, le 18 octobre, les manifestations de Leipzig ont pris un caractère de masse qui échappe totalement au pouvoir. La solution Krenz n’est pas à la hauteur de la crise. Le cafouillage du 9 novembre et l’annonce non prévue de la liberté immédiate de circulation vers l’Est ne font que cristalliser l’inévitable. Le Mur était déjà un vestige obsolète. A.C.

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