Photo Emmanuel Murat
Accueil > Culture | Créations par Caroline Châtelet, Diane Scott | 26 novembre 2011

Les aventures de Rosa Lo et Dis’gust [épisode 1] : Johnny, DSK, Sarkozy et les autres

Grand moment de la rentrée, relayé par moult presse et télévisions : Johnny
Halliday dans une pièce de théâtre à Paris. L’occasion pour cette rubrique
d’inaugurer un nouveau genre de parole critique…

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Dis’gust et Rosa Lo vont au théâtre. Elles se
sont donné rendez-vous sous les naseaux de
la statue équestre de la place Édouard VII, bijou
du style bourgeois du début du siècle (le
précédent), où donne l’entrée du théâtre du
même nom. Rosa Lo, pour des raisons secrètes, se rend dans
le théâtre privé. Et en effet, le théâtre Édouard VII appartient
à cette catégorie. Son directeur Bernard Murat arbore fièrement
son indépendance, mais n’en peste pas moins contre la
baisse des subventions apportées au Fonds de soutien des
théâtres privés par la ville de Paris ! Mais ce soir, c’est fête
à Édouard VII, puisqu’après quinze jours de trépignements,
la presse peut enfin découvrir Le Paradis sur terre de Tennessee
Williams, l’UN des événements de la rentrée dans le
privé. Non seulement Bernard Murat – également président
du Syndicat national des directeurs et tourneurs du théâtre
privé, ce qui n’est pas rien –, exhume une pièce peu jouée
de l’auteur américain, mais il le fait en mettant en scène…
Johnny Halliday ! Voici la conversation des deux curieuses à
la sortie du théâtre.

Dis’gust. Chère Rosa Lo, je trouve ça dingue de voir
un truc comme ça aujourd’hui. Qu’en pensez-vous ? Ce
spectacle est un hymne à la violence machiste, juste
après l’affaire DSK, c’est énorme, non ? Qu’est-ce que
ça veut dire ?

Rosa Lo. En tous les cas, nous
n’irons pas demander à Bernard
Murat, qui dit qu’il lui est difficile
« d’expliquer son travail ». « Mes
spectacles parlent pour moi
 »,
espère-t-il. Ça promet ! Mauvais
esprit à part, voyons ce que ça dit.
Écrite en 1967, remaniée en 1975,
la pièce est loin d’être la plus intéressante
de T. Williams (Le Figaro
dit qu’il s’agit de la première adaptation
en France de la pièce, ce qui
est faux, mais que ne sacrifierait-on
pas au battage publicitaire ?). Si on
y retrouve les figures récurrentes
de marginaux dans son théâtre
– Loth, homosexuel refoulé et impuissant,
Myrtle, sa jeune épouse,
comédienne de music-hall miteux
aspirant à une « vie normale » et
Chicken, demi-frère de Loth, bâtard
et bestial –, ces personnages sont
ramassés sur leurs propres représentations.
Ce sont des clichés
grossiers, dénués de subtilité. Je
pense à certains dialogues : Chicken – aka Johnny – interroge Myrtle en lui montrant la guitare
qu’il frotte sur son ventre, «  ça vous fait peur, les gros instruments
 ?
 ». L’une des phrases clés pourrait être sa mise en
garde contre la nervosité excessive de Myrtle : « Il n’y a que
deux moyens pour calmer une femme. On lui fout une baffe,
ou on la baise. Parfois faut même faire les deux.
 » Un summum
de finesse ! Et en effet, une fois « baisée » par Chicken
(alors qu’elle pleure…), Myrtle est guérie de son hystérie…
Mine de rien, Dis’gust, jouer cette pièce-ci – dont l’histoire
est particulièrement éloquente sur les représentations des
rapports hommes-femmes –, dans ce théâtre-là, a quelque
chose de grossier. Pas au sens de vulgaire, mais dans la
résonance entre le lieu de représentation, le propos et les
réactions du public…

Dis’gust. Il ne faudrait néanmoins pas se méprendre, Rosa
Lo, sur le sens du rapprochement que j’indiquais. Je pense
que l’affaire DSK est difficile à commenter, du moins l’aura
mal été jusqu’à présent, parce que les propos qui ont eu
cours me semblent conjointement déplorables : le discours
du racisme de classe et du machisme (le « troussage ») est
infâme et le discours du moralisme (la « maladie mentale » de
DSK) est fou lui-même. La défense implicite de la violence
sociale et sexiste est dégueulasse,
et la criminalisation de la sexualité
qui affleurait souvent est à mon
sens tout aussi condamnable. Or il
me semble que cette pièce tombe
sous le coup du premier discours,
machiste, qui exalte la puissance
virile et produit le cliché qui va
avec, la femelle crétine à mater. Le
rapport sexuel est ainsi présenté
comme une façon de dompter cet
autre que sont les femmes, accréditant
l’idée que les hommes doivent
dominer les femmes et que cette
domination en passe par la sexualité,
qui devient ainsi un outil de
régulation domestique, voire une
nécessité d’ordre public. Là où en
effet ce spectacle devient très signifiant,
c’est que c’est Johnny qui
cristallise cet énoncé, qui donne
consistance à ce discours. C’est à-
dire très exactement l’un des deux symboles culturels du sarkozisme, si l’on prend en
compte Jean-Marie Bigard. Je serais prête à dire que ce
spectacle donne corps, et lequel ! au phallocratisme de cette
séquence politique française, caractérisée sur d’autres plans
par des formes viriloïdes comme la valorisation de l’action,
l’anti-intellectualisme, le paternalisme, pour ne rien dire des
fameux « paquets » ! Écologique, fiscal… Ce signifiant en
dit long, n’est-ce pas ? Se souvient-on d’ailleurs que l’autre
incarnation dite artistique du sarkozisme, Bigard, focalise ses
sketches sur son « paquet » qu’il montre régulièrement des
deux mains ? D’ailleurs, les revendications d’indépendance
du théâtre privé par rapport au public ne seraient-elles pas
traversées de représentations de ce genre ? En tout cas,
l’importance de ce spectacle, sanctionnée par son succès
annoncé, procède de ce carrefour symbolique où croisent
misogynie, phallocratisme politique et identité nationale, dans
le corps même de « Johnny ».

Rosa Lo. Je rebondis sur votre dernière phrase Dis’gust, et
cette idée de « succès annoncé ». Il se produit souvent dans
le privé cette inversion : ce ne sont ni la qualité de la pièce,
ni celle de la mise en scène ou de l’interprétation qui permettent
d’évaluer l’intérêt du spectacle, mais la ou les stars
réunies. La réussite est « sanctionnée » de fait, bien avant
que le public ou les critiques aient jugé sur pièce. Que ces
derniers ne soient invités aux spectacles qu’une à trois semaines
après la première est révélateur du rapport de domination
que les institutions du privé entretiennent à la parole
critique. Cela permet, aux moments des premières, de maintenir
les journalistes à la rédaction de papiers d’annonce ou
d’interviews, n’autorisant guère de paroles discordantes. Et
lorsque celles-ci arrivent, si elles arrivent, la roue médiatique a
déjà tourné… Ainsi, on a vu fleurir majoritairement deux types
d’articles, certains s’acharnant à donner une vision de Johnny-
comédien « enfant de la balle », tandis que d’autres valorisent
sa performance, réalisée sans prompteur ni oreillettes !
Des discours contradictoires, mais
dont la tentative de légitimation partagée
rappelle le statut particulier
du chanteur. Bernard Murat ne s’y
est pas trompé et sa proposition, en
confortant l’homme dans son statut
d’icône, va jusqu’à mettre en scène
son apparition. Première image : le
rideau se lève. Sur un écran situé
au premier plan de la scène est
projeté un film, au cours duquel un
couple annonce à Chicken qu’il fuit
les inondations. Lorsque l’écran se
lève à son tour, l’ombre furtive de
Chicken passe, disparaît. En offrant
l’image de Johnny, le film fait entrer
le spectateur de plain-pied dans la
fiction, crée les conditions d’une
adhésion directe mais, surtout,
repousse dans le temps la vision
concrète de Johnny. Caché dans
la cuisine, ce dernier n’entrera en
scène que plus tard, tandis que le
suspense ménagé va croissant. L’attente
du public se retrouve rapidement
dans celle de Myrtle, qui, ayant
deviné la présence de Chicken derrière
la porte, guette sa sortie. Retarder
ce moment de l’apparition et
favoriser ainsi l’identification du désir
du spectateur à celui de Myrtle
sont deux procédés d’une efficacité
redoutable : exploitant le fantasme
qu’incarne Johnny, ils intensifient les
sentiments suscités et rendent d’autant
plus prégnant le soulagement
du spectateur devant la résolution
du désir de Myrtle « d’un homme,
un vrai
 ». Ce qui s’exprime là c’est,
aussi, un soulagement devant la vision
du rapport sexuel comme outil
de régulation domestique…

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