Accueil > Culture | Créations par Caroline Châtelet, Diane Scott | 30 mars 2012

Les aventures de Rosa Lo et Dis’gust [épisode 3] : questions de publics

Dis’gust et Rosa Lo vont au théâtre. Seules ou de concert, dans le théâtre
privé ou public, voir des classiques ou des contemporains. Si elles ont leurs
préférences, chacune de ces sorties a l’intérêt notable d’offrir son lot de
discussions. Et en ce début 2012, l’actualité est pour le moins chargée…

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Dis’gust. Bonjour Rosa Lo. Cela fait quelques mois que
nous ne nous sommes vues, et Dieu sait si les sujets croustillants
n’ont pas manqué – puisque nous nous faisons une
spécialité de ce qui craque sous la dent : la pastorale d’Intouchables,
que je rebaptiserais plutôt Insupportables, la
grève des techniciens de la Comédie française qui a modifié
le calendrier des représentations de la prestigieuse maison
[du 27 décembre au 16 janvier], la question qui, certes
n’agite pas grand monde ! du devenir des Molières, contestés
par un certain nombre de théâtres privés, mais là, on va
finir dans la rubrique des chats écrasés… Il y avait aussi le
spectacle de Frank Castorf à l’Odéon à partir de La Dame
aux camélias
, trésor national d’Alexandre Dumas. Je dois
dire que la première vertu de cette mise en scène par le
directeur de la Volksbühne de Berlin aura été d’affoler durablement
la critique conservatrice. Lire les cris de vierge effarouchée
de ceux qui tiennent mordicus aux crinolines et à la
bienséance a toujours quelque chose de savoureux, n’est-ce
pas ? Le problème avec ce type d’a priori bas de plafond,
c’est que l’on s’empêche de poser les bonnes questions,
parce que l’objet est rejeté statutairement, au lieu d’être
envisagé dans la singularité de ses choix. Castorf a choisi
d’incruster dans son adaptation du roman de Dumas des
poèmes de Heiner Müller et des extraits de sa pièce La Mission,
qui traite de la révolution et de l’acte politique, mais
aussi des extraits d’Histoire de
l’oeil
de Georges Bataille, scènes
érotiques dont les séquences
dans le spectacle étaient magnifiques,
parmi les plus belles, m’a-til
semblé. Mettre le mélodrame de
Dumas – que l’on aurait facilement
tendance à laisser s’amollir dans
le cocon du patrimoine littéraire
et de la chose cucul – en tension
externe avec les questions qui la
travaillent en interne, de l’érotisme
et de la politique, m’a paru être un
acte a priori très intéressant. Une
« modernisation » en somme qui
nous permettait de penser avec
La Dame aux camélias pour nous
aujourd’hui, et pas seulement de
pleurnicher, sans être concernés,
avec les misères des courtisanes
d’un autre siècle. La salle du
Théâtre de l’Odéon à Paris se vide
chaque soir bien avant la fin des
presque quatre heures de spectacle,
et je me suis dit que l’Odéon avait cette particularité d’être très
en équilibre, dans sa fréquentation,
entre bourgeoisie de gauche
et bourgeoisie de droite…

Rosa Lo. Cette désertion d’une
partie du public renvoie pour moi
à plusieurs types de déceptions,
dont les deux majeures seraient les
suivantes : d’un côté, il y a les spectateurs
mécontents car en attente
d’un théâtre de divertissement,
d’un « théâtre bourgeois ». Ceux-là
espèrent une mise en scène mesurée,
qui maintient le texte dans son
époque et son histoire (aussi confite
soit cette vision) ; qui utilise sans
aucunement le remettre en question
leur système de valeurs ; et qui
ne fait que confirmer chacun dans
son être. Pour reprendre les mots
du sociologue Jean Duvignaud, ce
public attend « de la scène qu’il
lui présente sa propre vie et les
relations humaines qu’il connaît,
s’aime lui-même à travers des
classiques édulcorés, se préfère
à travers des figures qui lui offrent
l’image d’un monde réconcilié, ou
en tout cas sans fissure et sans
tragique
 [1]. » De l’autre, il y a les
rompus au théâtre populaire. Public
pour qui le théâtre – et plus largement
la culture – serait l’espace
d’une réconciliation des groupes et
des classes autour des « grandes
oeuvres ». On rejoint ici la vision du
théâtre populaire porté par Jean
Vilar et entendu comme moyen
d’unification d’une société. Mais
l’oecuménisme n’est pas le fort de
Frank Castorf, bien au contraire…
Pas de réconciliation possible dans cette Dame aux Camélias, les ruptures sociales et les
divergences sont trop fortes pour se dissoudre dans l’utopie
d’une communion de la représentation… Cette utopie a la
vie dure et se retrouve quotidiennement dans cette notion de
« public », dont le singulier masque la réelle hétérogénéité.
Public du film Intouchables dont le grand nombre valide en
soi le film ; public permettant de moraliser les grévistes de la
Comédie Française, « grève (…) d’autant plus dommageable
(…) que le public vient souvent de loin
 », dixit la critique dramatique
du Figaro, Armelle Héliot ; public pour lequel les professionnels
du théâtre doivent dépasser leurs dissensions,
afin que la cérémonie 2012 des Molières se déroule « dans
l’harmonie, la joie et la fierté de donner au public une image
belle et digne de notre profession
 », dixit l’actuelle présidente
de la manifestation. Mais lorsqu’on appelle à la rescousse le
public, on déplace au final toujours le problème par une sorte
de rhétorique du moralisme…

Dis’gust. Intéressante, la distinction que vous faites entre, finalement,
deux formes de conservatisme, l’un de droite, l’autre
de gauche, l’un au nom du patrimoine et de la bôôté, l’autre
au nom du consensus social et du pâârtage (on imagine que
la voix chevrote un peu à chaque fois). (Je ne dis pas pour
autant que cette Dame aux camélias m’ait absolument impressionnée,
mais c’est un autre débat.) Ce que vous dites me fait
penser à deux choses. D’abord à cette expression que l’on
entend souvent dans des discussions sur les spectacles, « Je
ne suis pas rentré dedans
 ». Je me suis demandé récemment
ce que recouvrait cette phrase, un peu vulgaire finalement !
Elle renvoie à un fantasme d’immersion (la notion est d’ailleurs
en circulation dans le champ des études sur les jeux vidéo) :
les spectateurs qui expriment leur réserve de cette manière,
se plaindraient-ils de ne pas avoir pu s’identifier suffisamment
pour oublier qu’il y a de la représentation ? Ce qui rejoindrait
votre citation de Duvignaud, cette belle idée de « se préférer »
dans telle ou telle image. Il y a une haine de la représentation
en tant que distance dans cette envie de « rentrer dans » un
spectacle. Cela me fait penser à cette publicité pour Orange
et ses forfaits cinéma, où l’on voit le spectateur dans l’image
du film, au milieu des champs de bataille, etc. Ce désir d’immersion
est régressif et rejoint peut-être toute cette nébuleuse
d’états du spectateur qui veut « oublier, se laver la tête, mettre
son cerveau de côté, ne pas se prendre la tête ». Il ne s’agit
pas pour moi ici de tomber dans un
moralisme culturel qui consisterait
à froncer les sourcils et à réclamer
un peu plus de hauteur, que diable !
dans le rapport aux choses. Il faut
probablement se pencher sur les
enjeux de cette attente. « Ne pas se
prendre la tête », mais qu’est-ce à
dire ? Quelle est la part de la réalité
qu’il s’agit de faire taire ? J’imagine,
Rosa Lo, qu’avec votre esprit malin,
vous me voyez arriver avec mes gros
sabots de l’aliénation… Y aurait-il
une autre façon de l’entendre, autre
que cette interprétation de la culture
comme soulagement de « la dure
vie du salariat » ? Je crois que oui, et
j’aimerais bien réfléchir à ça, à une
autre idée que l’interprétation habituelle
de la culture comme « oubli de
soi ». La seconde chose à laquelle
vos propos sur cette notion en effet
très complexe de « public » me font
penser concerne l’évolution du discours
du ministère de la Culture. Si
l’on en brosse rapidement le tableau,
on serait passé d’une focale sur les
objets – les « grandes oeuvres de
l’humanité » auxquelles nous faire
accéder – à une focale mise sur la
fréquentation, la popularité, le remplissage
des salles. En cinquante
ans, l’accent est passé des oeuvres
au « public ». Je ne crois pas là non
plus qu’il faille se jeter sur des interprétations
rapides, mais cela mériterait
de s’y arrêter, sans exclure pour
autant les intuitions premières !

Notes

[1Le théâtre, et après, de Jean
Duvignaud, éd. Casterman.

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