Accueil > Culture | Créations par Caroline Châtelet, Diane Scott | 12 mai 2012

Les aventures de Rosa Lo et Dis’gust [épisode 4] : la confiscation des outils publics

Dis’gust et Rosa Lo vont au théâtre. Le spectacle terminé, elles se perdent
dans les couloirs des administrations. Au fil de ces balades en contre-allées,
elles découvrent l’envers du décor des processus de nomination des
directeurs d’institutions culturelles.

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Rosa Lo. Chère Dis’gust, savez-vous qu’il existe dans la
culture des avions sans pilotes ? L’un des derniers en date
est la Filature, scène nationale de Mulhouse, où il a fallu deux
mois aux tutelles pour s’accorder sur le successeur de Joël
Gunzburger – remercié par la Ville et parti le 31 décembre
2011. Un directeur de scène nationale étant nommé par
consensus des différentes collectivités, la procédure habituelle
a été appliquée et quatre postulants auditionnés. Sauf
que la candidate souhaitée par la Ville de Mulhouse – Brigitte
Fürle, directrice artistique au parcours professionnel très germanique
– ne convenait ni au ministère ni à l’Association des
scènes nationales de France, qui s’est d’ailleurs fendue d’un
courrier au ministre sur le sujet. Le bras de fer s’éternisant,
Brigitte Fürle a abandonné et Monica Guillouet-Gélys, directrice
de la scène nationale de l’Agora à Évry, a été nommée
le 3 mars dernier. Cette affaire s’ajoute à la longue liste de
troubles rythmant ce type de procédures. Car qu’il s’agisse
d’arrivées imprévues à la tête de centres dramatiques nationaux
(CDN) – Macha Makeieff propulsée fin 2010 à la tête
de la Criée à Marseille, alors que la Ville, la région, le département,
la Drac et le ministre avaient choisi Catherine Marnas
–, ou de l’étirement des processus de recrutement, quiproquos,
deus ex machina
et autres ressorts théâtraux dominent.

Ces perturbations me semblent inquiétantes et d’autant plus
graves qu’elles se banalisent. D’une part, elles révèlent des
parodies de procédures, chacun
tentant d’imposer son poulain avec
un déni de la concertation. D’autre
part, elles soulignent le peu de
cas que font les tutelles des projets
des institutions – qu’elles subventionnent
 ! –, des équipes qui y
travaillent, ainsi que des publics
auxquels ces projets sont destinés.
Pire, elles marquent une déviance à
l’oeuvre dans les organes du pouvoir.
Car si une nomination de ce
type est assurément politique, en ce
qu’elle valorise à travers le directeur
un projet et donc une (supposée)
vision de la culture, elle se fait au
détriment de l’intérêt collectif. Le
problème n’est pas de choisir untel
plutôt qu’un autre mais ce sont les
conditions de ce choix, basées sur
le seul intérêt privé et sans aucun
égard pour la chose publique.

Dis’gust. Chère Rosa Lo, peu de
gens de la profession se sont en effet mobilisés de façon égale dans
chacune des irrégularités, voire des
illégalités, faites par le ministère
Mitterrand dans ces nominations.
On se souvient du tintouin des
milieux de la culture au moment de
l’annonce de la non-reconduction
d’Olivier Py à la tête du Théâtre de
l’Odéon en avril 2011 – inhabituel,
mais pas irrégulier – à qui fut promis
quelques jours après la direction
du Festival d’Avignon, alors que les
deux directeurs en place n’avaient
même pas fini leur mandat ! Quelle
gabegie ! Il nous reste néanmoins
pour en rire les chaudes larmes
de l’intéressé sur France Culture,
avant qu’on ne lui colle la tétine avignonnaise
dans le bec, et sans qu’à
aucun moment ces directeurs mis
à mal ne cherchent à penser leur
situation, à produire une réflexion
sur ce qu’il en est de la culture et de
son institution. À cette absence de
pensée dont font preuve le ministère
et ses membres, et au trafic indigne
de prébendes qui lui fait pendant,
je vois deux manifestations, deux
faces de la même médaille : la transformation
du rapport à l’État et la
privatisation des outils publics. Pour
la première, le dîner au Fouquet’s,
je crois, a donné le « la » de cette
présidence et du service à l’État
que l’on était en mesure d’attendre
d’un personnel politique venu des
affaires et manifestement avide
d’y retourner. Peut-être sommes nous
à un moment de bascule historique
où la notion de « public »
comme « chose de tous » s’est à ce
point érodée que nous sommes à
l’orée de quelque chose d’autre.
Mais quoi ? La seconde manifestation, à savoir la confiscation
des outils publics, est la conséquence de la première, ou
l’une de ses formes, et je la trouve particulièrement sensible
dans le théâtre public. Les metteurs en scène aujourd’hui
sont contraints de rechercher des directions de structures
publiques pour avoir les moyens de créer et de diffuser leurs
spectacles (un directeur de CDN aura un bon argument pour
vendre son spectacle à un autre directeur, celui de l’échange
réciproque). « Prendre un lieu » est donc une démarche qui
n’a plus rien à voir avec un projet de décentralisation et de
démocratie culturelle, mais avec des moyens de production et
des avancements de carrière. Concrètement les outils publics
sont privatisés ou personnalisés au service de la continuité
d’un nom ou d’une étiquette, ou d’un confort de vie peut-être.
Envisageons par exemple la fin du troisième mandat de Didier
Besace au CDN d’Aubervilliers, qu’il dirige depuis 15 ans. Le
metteur en scène et directeur, âgé de 66 ans, a demandé un
prolongement et prépare désormais sa prochaine création. Ne
pourrait-on pas envisager aussi que cette génération travaille
à son renouvellement et à la transmission du bien public ? Je
pense que les pères qui ne savent pas mourir sont une pathologie
dont souffre l’institution.

Rosa Lo. Cette question de l’échange réciproque, véritable
colonne vertébrale des institutions culturelles aujourd’hui, me
ramène une fois de plus à Mulhouse : et si c’était aussi cela
que craignait l’Association des scènes nationales de France
en cas de nomination de Brigitte
Fürle ? À savoir, hériter d’une candidate
issue d’un autre réseau
(allemand), avec des habitudes de
travail différentes, et peu encline à
jouer le jeu du « je te tiens, tu me
tiens, par la coproduction… » ? À
moins qu’il ne s’agisse d’une démonstration
de force de ce réseau
des scènes nationales à l’encontre
de la Ville de Mulhouse à la suite du
licenciement de Joël Gunzburger ?
Si le mystère demeure, le système
des coproductions, « l’échange
réciproque » comme vous dites,
devient omniprésent. Il a pour
conséquence notable une standardisation
des programmations, certains
artistes méritant l’estampille
« artiste de scène nationale » ou
« artiste de CDN ». Voir les mêmes
spectacles à Marseille, Angoulême,
Chalon-sur-Saône ou Quimper
serait alors aussi une forme de
démocratisation culturelle… Mais
cette uniformisation a pour revers
de devenir, en période de baisse
des financements publics, le seul et
unique modèle. Dans un contexte
frileux où les prises de risques
artistiques se font rares, difficile
pour une jeune compagnie sans
coproducteurs de convaincre une
institution de l’accompagner. Résultat,
les artistes exclus de ces
réseaux d’échanges ont de moins
en moins de chance d’espérer les
intégrer. Pourtant, pour vivre, tout
système doit se renouveler, s’oxygéner,
car l’on sait que la consanguinité
n’est pas ce qui donne
les plus vigoureux enfants…

Portfolio

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