Accueil > Culture | Par King Martov | 1er septembre 2008

Les branchés. Une attitude de méfiance

Si le branché n’a pas toujours eu bonne réputation, il a eu une fonction culturelle importante : faire la liaison entre l’underground et le grand public. Qu’en est-il aujourd’hui ? Un livre d’Arnaud Sagnard dévoile les codes de ce petit monde.

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Petite tempête dans un verre de mojito. Peu avant les vacances, l’empire du milieu de la hype (ou de la branchitude parisienne), bref ceux qui imaginent indiquer la tendance dans la musique, la littérature, la mode ou la presse (voire la télé) s’agitent autour d’une rumeur : quelqu’un cracherait dans la soupe. Le motif de toutes ces inquiétudes : un livre qui dévoilerait les codes et les dessous de ce petit monde, en balançant les noms et les travers de tout un chacun, y compris les problèmes d’argent (et chez ces gens-là, on ne parle pas de gros sous). Le coupable : Arnaud Sagnard, journaliste, entre autres à Technikart , aujourd’hui à GQ , le nouvel Eldorado d’une presse masculine « classe » qui n’a jamais trouvé son créneau en France. Un insider, quelqu’un de l’intérieur. Ce que lui reprochent d’ailleurs ceux qui sont égratignés au fil des pages, de Tekilatex à Ariel Wiztman, sans oublier Tania Bruno-Rosso des Putafranges (un collectifs de dj) qui sévit sur les plateaux de Canal +. L’affaire donna même prétexte à un débat dans l’émission de France 3 « Ce soir ou jamais », de Frédéric Taddeï, qui connaît bien l’affaire pour avoir braqué chaque semaine avec complaisance sa caméra sur l’aquarium nocturne de la capitale, du temps ou il officiait aux commandes de « Paris dernières », le road movie urbain de la chaîne Paris Première pour refoulés de la boîte à la mode le Baron et stagiaires en micro-célébrités.

JOUER AUX RICHES

Mais de quoi parle-t-on au fait ? Et sommes-nous vraiment concernés ? Les branchés ? Pas franchement bonne réputation à la gauche de la gauche, tant ils portent les stigmates du bobo pro-Tibet ou du pubard arrogant et creux, sous des oripeaux surcultivés, à la 99 F , le bouquin d’un Beigbeder archétypique à force d’autocaricature. Pas forcément les plus friqués (pas mal de précaires en maisons de disques ou en mags de mode), mais ils jouent au riche, une attitude guère progressiste à l’heure de la nouvelle religion PTT du NPA. Le terme est si galvaudé qu’y compris des relations qui semblent parfaitement y correspondre vous envoient gentiment bouler dès que vous les sollicitez. Pourtant, le principe est vieux comme le monde culturel (des libertins aux surréalistes). D’une certaine façon, il s’est juste solidifié dans la seconde moitié du XXe siècle. Depuis que la culture a cessé d’être simplement une manifestation extérieure de la distinction sociale pour se métamorphoser en objet de consommation, donc accessible voire achetable, il s’imposait des VRP pour exposer la beauté de la subversion au bon peuple, qui parfois s’avère beaucoup plus conservateur que les franges en ébullition de la marginalité (des ghettos aux banlieues) qui lui crament les yeux en bas du HLM. Bref, une catégorie de personnes capables, à l’heure de l’ultra-médiatisation de transférer, de traduire et de fluidifier les messages des sous-cultures, avec la notice explicative et, en retour, de jouer un rôle pivot, support de tous les phantasmes.

ENCHANTER LE MONDE

Le branché s’avère donc à la base un conteur. Un des derniers exemplaires des traditions orales en Occident. Il raconte le monde, l’enchante, et surtout le secoue en faisant remonter le parfum des fleurs qui poussent sur le fumier des bas-fonds : les hipsters américains fans de jazz dans les années 1940, puis, plus près de nous, en France, les tribus du Palace ou novö avec Etienne Daho, Jacno, Thierry Ardisson et surtout le dandy Alain Pacadis, chroniqueur de ce petit monde et, bien au-delà, pour un Libération encore passionnant. Justement, pour Arnaud Sagnard, la génération actuelle des branchés a rompu le contrat qui rendait supportable, parfois nécessaire, son narcissisme et ses excès de style.

« Pendant tout le XXe siècle, les branchés avaient un avantage , dit-il : ils diffusaient des phases entières des sous-cultures de l’underground, des créations qu’ils captaient et dont ils s’en entichaient. Ils servaient de relais et ces sous-cultures devenaient cultures de masse, du jazz de la beat génération puis au punk jusqu’au hip-hop. Aujourd’hui, les branchés sont coupés des deux extrémités du champ social qui donnaient sens à leur fonction culturelle : l’underground et le grand public. La masse reste pourtant fascinée et envie leur côté « club fermé ». Finalement les branchés transfèrent désormais au reste du monde leur regard sur leur nombril. Faute de curiosité, ils réactivent constamment les vieux démons, pour refabriquer de la branchitude, avec des trucs de ringards comme la moustache ou le ukulélé. Seule la nouveauté compte et non pas le fondement de cette nouveauté, un peu comme ces fils à papa du 8e arrondissement qui redécouvrent le hip-hop, tel le fiston Sarko. Tout cela conduit à un culte stérile du passé, une incapacité à s’ouvrir alors que la soif d’originalité, d’authenticité et la curiosité tout azimut demeurent la marque de fabrique des grands anciens dont ils se réclament néanmoins. »

La descente aux enfers du conformisme se ressent surtout au niveau d’une panne globale de la créativité artistique. Le journaliste Arnaud Lievin confirme l’analyse dans la sphère spécifique de la littérature : « Il existe évidemment une littérature branchée. Mais la différence entre les auteurs branchés américains et français, c’est qu’aux Etats-Unis, ils restent avant tout des écrivains alors qu’en France ils se signalent avant tout comme des poseurs. »

Ces analyses au vitriol appellent forcément la nuance, au risque de niveler au même degré zéro de véritables artistes (Para One, dj Mehdi, etc.) et apprentis crevards. En 2007, Pedro Winter, ancien manager des Dafts Punk, qui aujourd’hui touche presque à la grande notoriété avec son label Ed Banger ou émarge Justice (au point d’occuper aussi bien la couv du Monde 2 que celle de Trax), établissait déjà sa ligne défense avant même d’être attaqué : « Je me fous d’être branchouille ou pas. C’est pas ça qui fait avancer ou non mon label. Ça revient souvent sur le tapis, c’est chiant, mais ça ne m’empêche pas de dormir. Clark, Kourtrajme font des choses, moi pareil avec ma musique. » Cela dit, cette virgule mise à part, Arnaud Sagnard pose surtout le doigt sur un autre problème de fond. Derrière des apparats autrefois subversifs, le monde des branchés a fondamentalement, en dépit de proclamations anti-Sarko, changé de camp, pour résumer, épousé l’air du temps.

COMME DES ELITES
« Avant prédominait l’idée que les branchés constituaient des avant-gardes sociales et culturelles positives , conclue Arnaud Sagnard. Cela faisait avancer le schmilblick, mettait la société face à ses contradictions, en la bousculant sur la question de la sexualité ou du racisme. Aujourd’hui ils font l’exact contraire. Ils s’enferment entre eux, éloignent tout ce qui diffère, d’où cette difficulté à entrer dans leurs boîtes avec des listes parfois sans aucune utilité. Un altericide permanent envers les non-branchés : la banlieue, les beaufs, etc. Une attitude de droite, de méfiance et de peur. Les branchés ont mué en une avant-garde sociale négative. Des fils et filles de monsieur tout le monde, car sauf exceptions, ils sont issus des classes moyennes, se comportent comme la pire des élites. Désormais, il ne faut plus se garder seulement des élites, mais aussi des groupes dans le peuple qui se comportent comme des élites. » M. 

Paru dans Regards n°54, septembre 2008

Lectures

 ? Arnaud Sagnard, Vous êtes sur la liste ? Enquête sur la tyrannie des branchés , Editions du moment

 ? Alain Pacadis, Nightclubbing. Chroniques et articles 1973-1986 , Denoël

 ? Eric Dahan, Night Reporter, Somogy

 ? Dick Hebdige, Sous-culture. Le sens du style , Zones

Disques

 ? Des jeunes gens mödernes : post-punk, cold-wave et culture novö en France 1978-1983 (Naive). A consulter également le livre, toujours chez Naive.

 ? Ed Banger vol III (Ed Banger/ Because)

Sites

 ? http://paris70.free.fr/

 ? http://casseurs.blogspot.com/

 ? http://www.brain-magazine.com/

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