Accueil > Politique | Par Emmanuel Riondé, Rémi Douat | 16 mai 2012

Les communistes reprennent des couleurs

Porté par la dynamique du
Front de gauche, le PC renoue
avec l’enthousiasme.
Reportage.

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« Je n’avais jamais adhéré
nulle part, ni jamais eu envie
de m’investir dans un
parti politique.
 » Franck Richard,
28 ans, a changé d’avis en février
2012 et adhéré au PCF,
alors que Jean-Luc Mélenchon
commençait à décoller dans
les sondages. Sur le papier, il
n’avait pas le profil. Les parents
habitent la bourgeoise et coquette
ville de Chantilly (Oise),
votent UMP et connaissent bien
le maire, Eric Woerth. Le frangin,
lui, « est dans la finance ».
Franck, diplômé en compta et
à la recherche d’un emploi vit
à quelques encablures de là, à
Saint-Maximin, et pense qu’il faut
« mettre l’humain au centre ».

Autour du gigot du dimanche
midi, c’est un peu la lutte des
classes : « Je viens d’une famille
bourgeoise. Des gens comme
mes parents ont peur pour leurs
acquis. Pour eux, j’ai des idées de
révolutionnaire et ce n’est pas un
compliment dans leur bouche !
J’ai été formaté par la narration
d’une histoire qui résume le
communisme à ses moments
les plus noirs. Mais aujourd’hui,
je trace ma propre route, hors du
carcan.
 » Combien de Franck en
2012, pour qui tracer leur route,
c’est adhérer au PCF ? Place
du colonel Fabien, on brandit
le chiffre, comme un trophée :
2 500 adhérents entre janvier
et le premier tour de la présidentielle,
soit deux fois plus que
l’année dernière sur la même période.
Autre motif de satisfaction
pour les communistes, un tiers a
moins de trente ans et la moitié
moins de 40 ans. Responsable
de la vie du parti, Jacques Chabalier
commente : « On confirme
l’inversion de tendance. Alors
que nous sommes depuis
quelques années sur un rythme
de 5 000 nouveaux adhérents
par an, nous pouvons espérer
renouer avec le seuil des 8 000
nouvelles cartes annuelles.
On tourne une page. Et cela
s’accompagne de la part des
militants d’une envie d’agir.
 »

Métro place d’Italie, heure de
pointe, quelques jours avant le
premier tour. Une poignée de
militants s’est donné rendez-vous
animés par une même
envie d’agir. Ils sont trois, prêts
à capter le flot des passagers,
et ils incarnent cet ovni qu’est
le Front de gauche. Il y a là un
militant du Parti de gauche, son
« camarade » qui ne veut pas
dire pour qui son cœur balance,
pour « ne surtout pas briser la
dynamique
 » et Ali Can Sireilles,
20 ans, étudiant en histoire à
Paris I et militant communiste
convaincu… depuis peu. Franco-
Turc, il est arrivé en France il y
a seulement deux ans d’Ankara,
parce que la fac était financièrement
inaccessible à ses parents.
Son appartement donne sur le
boulevard Voltaire et pas une
manif ne lui a échappé. Celles
contre la réforme des retraites
ont été le déclic. « J’ai d’abord
voulu adhérer au PS
, se souvient-
il. Il s’agissait d’être dans le
parti majoritaire pour réellement
peser à gauche. Mais j’ai vite
réalisé que ce parti était dirigé
par des gens qui ont renié les
valeurs de la gauche.
 » Pour lui,
ce sera donc le communisme.
Et qu’importe si le candidat à sa
« première présidentielle » n’est pas communiste. « Ce n’est pas
le problème
, élude-t-il, pragmatique.
Ce qui compte, c’est que
cette campagne ait fonctionné.
Mon modèle, c’est le Front
populaire, une coalition dans
laquelle on trouve le Parti communiste,
mais pas seulement.
 »

Un élan collectif

Orléans, à une semaine du scrutin.
Ce samedi-là, c’est manif.
Entre 600, selon le quotidien
local, et 1 000 personnes, selon
le PCF, défilent dans le centre-ville
sous les couleurs du Front
de gauche. Bonne humeur
visible, sono qui envoie Zebda
et drapeau PCF bien visible, le
cortège a quelque chose de la
fierté retrouvée. La ville du Loiret
arrive en tête des nouvelles
adhésions, avec 90 nouvelles
cartes enregistrées entre janvier
et avril. C’est le cas de Martin
Nicolas Garat, 40 ans, salarié
de la Poste à Orléans. Il se dit
compagnon de route du PCF
depuis dix ans. Mais sa carte,
c’est bien maintenant qu’il a
souhaité la prendre. « J’ai simplement
officialisé
 », commente-t-il. Il n’a pas franchement participé
à la campagne, mais pour
lui, déjà militant actif à la CGT,
c’est maintenant que le boulot
démarre : « La vigueur de la
vie militante est très importante
pour un parti. Alors je vais donner
de mon temps, m’impliquer
dans la structure partisane.
 »
Pour lui, tout cela dépasse la
simple campagne : « Certes, la
médiatisation de Jean-Luc Mélenchon a bien fonctionné.
Mais au-delà, il y a eu un élan
collectif. Dans la rue, dans
les quartiers, au boulot, en
famille… On a parlé de politique.
Et il faut continuer sur
cette lancée, faire vivre le Parti
communiste en participant, en
donnant des idées, en faisant
avancer le programme.
 » L’éducation
populaire : voilà l’une des
composantes marquantes de la
campagne, que chacun souligne
avec ses mots : « nouvelle »,
« intelligente », « stimulante ».

Un leitmotiv chez les militants,
qui ont le sentiment d’être pris
pour des personnes pensantes
et pas comme un bulletin de
vote sur pattes. « Ce côté université
populaire est l’un des
aspects les plus intéressants
de cette campagne
, analyse
l’historien Bernard Pudal. On
est dans le registre de ce qu’a
fait Attac en terme d’éducation
aux enjeux économiques.
 »
Pour l’historien, cette spécificité
peut avoir des conséquences
intéressantes : « Avec la prudence
qui s’impose lorsqu’on a
encore le nez sur l’événement, il
est possible que la dynamique
construite soit plus solide qu’en
2005 (lors du référendum sur
le traité constitutionnel, ndlr).
Cette campagne s’est en effet
construite sur des propositions,
et pas seulement sur un refus.
 »

Pablo Livigni, 19 ans, étudiant
à Sciences Po assiste justement
ce jour-là à une assemblée
citoyenne à la Sorbonne. À l’aise,
citant Marx et Jaurès, il a adhéré
à 15 ans. Pendant la campagne,
il a mouillé la chemise, tracté,
débattu, fait du porte-à-porte…
et dit que « ça vaut le coup ».
« Je suis arrivé au moment le
plus catastrophique pour le
PCF
, se souvient-il. Tout était à
réinventer, y compris intellectuellement.
Je suis la génération
de “la fin de l’histoire”, ce n’était
pas facile à encaisser.
 » Et maintenant
 ? « Maintenant, c’est plus
facile. Le capital sympathie du
PCF s’accroît parce que nous
réinventons une manière de
faire de la politique. On rassemble
les oubliés, on dépasse
la logique des partis. Quand on
dit “prenez le pouvoir”, ce ne
sont pas que des mots
 ».

Tous n’ont pas le même entrain.
Yann Jean, 35 ans, professeur
des écoles, qui s’apprête à
s’encarter au PCF : « Le résultat
électoral en dessous de nos
espérances montre qu’il ne faut
pas s’emballer. Je vais prendre
ma carte pour donner un signe,
un encouragement. Mais je
crains un repli identitaire du
PCF sous les coups que ne
manquera de porter Jean-Luc
Mélenchon pour achever son
OPA. Bref, un éclatement de
plus à la gauche du PS est
envisageable.
 » Car dans l’esprit
des militants, même communistes
convaincus, le succès a
reposé sur Jean-Luc Mélenchon.
Pour Marc Brynhole, qui dirige
la fédération du Loiret, « cette
campagne a fonctionné parce
que l’éducation populaire, l’effort
militant et le talent de Jean-
Luc Mélenchon ont rencontré
un mécontentement général
 ».

Mais il ne faut surtout pas se
griser et relâcher l’effort, dit-il
en substance. Le meilleur atout
des communistes, une image
qui change. « Ne plus être ringard,
ça ne se décrète pas, ça
se prouve. De ce point de vue,
nous avons marqué des points
,
explique-t-il. On voit bien que
nous portons une modernité,
que nous ne sommes pas du
passé, que se mettre en situation
d’avoir une prise sur le
cours des choses est bien
une solution d’avenir.
 »

Ne pas oublier le PCF

C’est mardi, soir de réunion
hebdomadaire à la cellule de
Chave, à Marseille. Trois jours avant,
Mélenchon a fait « plage au
peuple » sur le Prado. Entre
100 000 et 120 000 personnes
ont assisté au meeting selon
le Front de gauche. Ce soir,
vingt-et-un militants sont là,
dont sept militantes. Et bien sûr,
on débriefe.

Dans le petit local au carrelage
ancien, autour de la vaste
table carrée recouverte d’une
toile cirée, les sourires et les
yeux brillants éclairent les visages
des « aînés » comme dit
pudiquement Jacques. Les plus jeunes ont 40 ans et, à vue de
nez, seul un gros tiers de la
troupe a moins de 60 ans. De
quoi avoir quelques souvenirs,
notamment celui de Marchais
en 1981 au Vélodrome. Pourtant,
même les plus anciens
s’accordent à reconnaître qu’on
a « jamais vu ça » à Marseille.
« Déferlante », « communion »,
«  intensité » Chacun y va de son
qualificatif. Bruno, militant écouté,
passe à la stratégie et évoque
l’après-séquence électorale ;
« Il faut réfléchir à comment
on organise la suite.
 » Cheveux
gris et longs, lunettes rondes,
Christian, enseignant, confirme
qu’il faut désormais passer « de
Jean-Luc Mélenchon au Front
de gauche
 ». Mais avec qui et
comment ? « On allait quand
même d’échec en échec depuis
plusieurs présidentielles
, rappelle-t-il à l’assemblée qui ne se
fait pas prier pour acquiescer. Et
il semble que le fait qu’un non communiste
dise à peu près les
mêmes choses que nous suffit
à les rendre plus audibles, plus
crédibles, plus applicables…
 »
Pourtant, assure-t-il, « il y a de
plus en plus de gens qui y
croient et à qui le mot communisme
ne fait plus peur…
 »

La cheminée au fond de la
pièce est planquée derrière
son rideau ; on a allumé un
convecteur. Mais maintenant
certains ont trop chaud et il faut
éteindre. « Et oui, on est dans la
transition écologique !
 », rigole un militant. On semble
s’habituer sans trop de difficultés
au partage des idées et à la
cohabitation avec les camarades
du PG, de la GU et de la Fase :
« Un copain du PG m’a dit : je
crois qu’on peut dire qu’on est
pacsés…
 », résume Jacques en
riant avant de revenir aux fondamentaux.
« On a été dynamique
avec le Front de gauche mais il
ne faut pas oublier le PCF
, prévient-
il. Et en interne, on a aussi
à faire en sorte que les jeunes
prennent leur place.
 » Sur cette
campagne électorale, la fédération
des Bouches du Rhône revendique plus de
cent nouvelles adhésions.

Nouveaux militants

Dans l’assemblée, trois militants
sont encartés depuis moins de
deux ans. Leur point commun ?
Ils ont fait la démarche d’entrer
non pas au Front de gauche mais bien au PCF. Le plus récent, c’est
Régis. Âgé de 48 ans, il a pris
sa carte en janvier dernier. « Je
viens d’un milieu familial où il y
avait des communistes
, raconte-t-il, et j’ai toujours voté communiste.
Ce qui m’a conduit à
adhérer maintenant, c’est plus
un concours de circonstances
personnelles qu’autre chose.
Mais il était clair dans mon
esprit que j’adhérais au PCF,
même si le fait qu’il soit au Front
de gauche ne me pose aucun
problème.
 » Le renouveau de
son organisation politique, cela
ne le travaille pas plus que ça ; Il
le croit possible même si l’air du
temps le laisse un peu perplexe :
la veille, au local de campagne, il
a accueilli trois personnes dont
deux jeunes de 25-30 ans qui
voulaient intégrer « le Front de
gauche, parti de Mélenchon
 ».
Il leur a expliqué le Front de
gauche, le PCF, le PG… Mais
s’inquiète un peu : « Il nous vient
beaucoup de gens non politisés,
ce serait bien de
faire des réunions citoyennes.
 »

Virginie, 40 ans, a sa carte depuis
un an. Graphiste, abonnée
à Regards, issue d’une famille
« plutôt PS », elle dit avoir toujours
été proche du PCF. Elle
non plus ce n’est pas le Front de
gauche qu’elle a voulu rejoindre
mais bien le Parti communiste.
Elle était d’ailleurs « plutôt
Chassaigne
 » mais se réjouit
de la dynamique du Front de
gauche qui pourrait « aider au
renouveau du PCF
 », estime-t-
elle. La déco du local parle,
elle, d’une histoire communiste
 : des affiches de la fête de
l’Huma, un portrait de l’écrivain,
Jean-Claude Izzo, qui travailla
longtemps à la Marseillaise.
Un dessin représentant Guy
Mocquet et un plan détaillé de la
« circo » où l’on peut pointer les
bureaux de vote.

Manu, 41 ans, sera délégué
dans l’un d’entre eux pour
les élections. Il s’est encarté
en 2010 après une vie passée
à être plutôt « goguenard
 » à l’endroit de « ceux qui
s’engagent
 », à lire Reiser et Charlie Hebdo tout en votant socialiste
parce que quand même
« de gauche ». Jusqu’au jour
où il a éprouvé le besoin d’être
« actif politiquement », et « sur
des luttes
 ». « J’ai croisé un gars
du PCF qui m’a dit : viens chez
nous et si ça te plaît pas, tu te
casseras. Ce qui m’a convaincu
c’est le côté parti organisé avec
une vraie force militante.
 » Il y
est donc resté. « Au début, la
moyenne d’âge m’a fait un peu
flipper
, admet-il. Mais je ne me
suis pas trompé. Je voulais aussi
me former politiquement et de
ce point de vue, je trouve qu’en
deux ans, mon chemin parcouru
est impressionnant, ça m’a
donné la grille de lecture que je
cherchais.
 » Un parti capable de
se renouveler ? « Il a fallu un certain
courage aux vieux militants
pour passer le cap du Front de
gauche mais le fait d’avoir au
final adopté cette stratégie gagnante
démontre bien la capacité
du PCF à se renouveler. Le
Front de gauche c’est un lieu où
on amène plein de jolies idées.
Le PCF, ce n’est pas l’auberge
espagnole, il y a un projet de
société, des objectifs sur l’accaparement
des moyens de production
par les ouvriers, le partage
des richesses, etc., que le
programme du Front de gauche
ne défend pas totalement.
Mais bon, cela dit, si on pouvait
appliquer ce programme,
ce serait déjà très bien ! Parce
qu’on ne demande pas à un
mec qui sort du coma de taper
un cent mètres… Disons
que nous, on était en grande
convalescence et que là ça va
beaucoup mieux.
 »

Portfolio

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